Le Grand Entretien avec Gil Mihaely – La culture du combat en Israël : Identité militaire, mythes fondateurs et défis existentiels d’un État en guerre permanente

Comment un État bâti sur l’urgence survit-il à l’usure du temps et aux guerres sans fin ? Dans La culture du combat en Israël, Gil Mihaely livre une analyse historique et sociologique inédite de l’identité militaire de l’État hébreu : depuis les milices d’autodéfense des premières implantations agricoles du début du XXe siècle jusqu’aux unités technologiques d’élite contemporaines, il explore la construction des mythes fondateurs, les dilemmes éthiques d’une société en armes et les ressorts d’une résilience que le monde a appris à ne plus sous-estimer. Un ouvrage qui prend un relief saisissant à l’heure où Israël sort d’une guerre contre l’Iran, où le Liban cherche son équilibre après l’affaiblissement du Hezbollah, où l’accord Trump-Téhéran rebat les cartes régionales et où l’avenir politique de Netanyahou reste suspendu entre coalition fragile et pressions internationales.
Historien, co-fondateur du site internet Causeur avec Élisabeth Lévy et directeur de publication de la Revue Conflits, l’une des meilleures revues de géopolitique française, Gil Mihaely est l’un des observateurs les plus pertinents du fait israélien en France. Il répond aux questions du Diplomate.
Propos recueillis par La Rédaction du Diplomate
Le Diplomate : Des milices de la Haganah aux unités technologiques d’élite, quelle est la thèse centrale de La culture du combat en Israël ?
Gil Mihaely : Dans ce livre, j’essaie de retracer les origines de la réflexion sur la défense collective au sein de la communauté juive organisée en Palestine avant la création de l’État d’Israël, ce qu’on appelle le Yichouv. À partir des années 1920, et plus encore dans les années 1930, cette communauté commence à s’organiser collectivement pour répondre aux défis posés par la communauté arabe, qui se structure elle aussi comme un corps politique.
Le premier projet est particulier, car il ne s’agit pas, comme dans beaucoup d’expériences de guerre d’indépendance, de mener une guérilla contre une force plus importante et mieux organisée, mais d’organiser la contre-guérilla. Pendant la Grande Révolte arabe en Palestine (1936-1939), les Juifs, en lien avec l’armée britannique, créent des unités dont l’objectif est de répondre à la guérilla menée par les Arabes de Palestine contre le Yichouv et contre les forces du mandat britannique. Les hommes, les façons de penser, de s’organiser et d’agir qui allaient devenir plus tard les piliers de l’armée et la matrice de la défense israélienne ont été forgés en 1938-1939, au sein du SNS, unité commando opérant de nuit avec des méthodes que l’on retrouvera plus tard chez les SAS dans le désert nord-africain, puis dans d’autres unités d’élite.
Au-delà de l’expérience personnelle de personnes comme Moshe Dayan, il y a là quelque chose de fondamental : l’expérience fondatrice et structurante est l’usage du feu pour se battre contre le feu, le chaos contre le chaos. Cette contre-guérilla, développée en marge d’une grande armée bien organisée comme l’armée britannique, a été fondée sur l’idée que, dans une guerre contre la guérilla, il faut fusionner les avantages de l’appartenance à une armée régulière avec les tactiques et l’état d’esprit des combattants irréguliers. Travailler la nuit, connaître le terrain, rassembler du renseignement pendant les opérations, harceler l’ennemi en amont, diriger de l’avant et, dans le doute, attaquer et foncer sur l’ennemi.
Cette capacité est devenue, comme je le montre dans le livre, une matrice pour les forces de défense israéliennes. Nous voyons souvent une tendance à briser les cloisonnements et à dépasser les idées reçues sans craindre d’introduire une dose de chaos contrôlé dans le cadre d’une armée parfois trop ordonnée. L’exemple classique est l’Unité 101, dirigée par Ariel Sharon en 1954. Face aux infiltrations meurtrières des irréguliers palestiniens, un officier connu à la fois pour son audace et son rapport souple aux règles et à la discipline crée un commando inspiré du SNS mais aussi du SAS pour révolutionner la doctrine et l’organisation de l’armée israélienne. Comme le SNS en 1938, la 101e n’a fonctionné que quelques mois, mais elle a créé des schémas, des mythes et des modèles qui survivent des décennies après la fin de l’expérience elle-même.
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Vous explorez les « dilemmes éthiques » d’une société en armes permanente. Le 7 octobre 2023 et la guerre de Gaza ont-ils, selon vous, déplacé les lignes de ces dilemmes au sein de la société israélienne ?
Plutôt qu’un déplacement, je dirais que ces événements ont révélé des lignes de fracture déjà présentes. Les questions d’éthique sur les champs de bataille (en hébreu « la pureté des armes ») accompagnent le Yichouv depuis ses débuts, et la question centrale a toujours été celle de la conception de l’autre.
Au sein du Yichouv, il y avait des courants qui portaient une composante universaliste forte dans leur vision du monde, souvent imprégnés du socialisme, et qui ont toujours traité l’ennemi comme un être humain à part entière, ce qui imposait des limites et d’interdits absolus même dans les situations les plus extrêmes. Le cas le plus célèbre que je raconte a eu lieu en janvier 1948 pendant la guerre civile de Palestine (décembre 1947-mai 1948). Une compagnie de combattants juifs partait la nuit approvisionner de villages assiégés par les arabes. Ils ont croisé un berger et, malgré le risque, ont décidé de le laisser partir. Or, une fois libre, il a alerté les villages aux alentour, la compagnie a été encerclé et les 35 combattants juifs tué.
D’autres courants, qui se sont développés ensuite au sein de la société israélienne, ont tendance à retirer à l’ennemi son statut fondamental d’être humain, ce lien que partage les combattants de deux côtés même au moment de la bataille. Dans ce courant les composantes particularistes, nationalistes et religieuses de l’idéologie l’emportent sur les composantes universalistes.
Concrètement, certaines visions du judaïsme de plus en plus populaires en Israël, voient désormais en l’ennemi, notamment les Palestiniens, des êtres qui après les horreurs du 7 octobre, ne sont plus dignes d’être traités comme des humains. Cela a ouvert la porte à certaines dérives ces dernières années.
Dans le livre, je retrace l’historique de ces deux grands pôles et j’essaie, de manière sociologique, d’identifier dans quels groupes domine la composante universaliste et dans lesquels domine la composante particulariste. Mais les deux existent depuis la fin des années 1940, et je montre comment elles se sont à nouveau exprimées dans le contexte de l’après-guerre des Six Jours. C’est une très longue histoire que j’essaie à la fois de raconter et d’analyser structurellement.
Le Hezbollah a subi des pertes majeures en 2024 et perdu son corridor syrien. Où en est sa reconstruction, et le Liban sort-il durablement de l’orbite iranienne ?
La réponse est non. Le Liban n’est pas encore sorti du champ de gravité de l’Iran, mais il s’en rapproche de plus en plus. Prenons comme point de départ le retrait israélien unilatéral de mai 2000. Le Hezbollah l’a célébré comme une victoire sur l’armée israélienne et la milice libanaise alliée d’Israël.
Mais ce retrait, derrière la ligne bleue, la frontière internationalement reconnue par les Nations unies, a aussi entamé la légitimité du Hezbollah comme mouvement de résistance armée. S’il n’y a plus d’occupation, pourquoi le Hezbollah garde-t-il ses armes ?
Or, le la force du Hezbollah repose sur trois piliers : le soutien iranien, la communauté chiite et sa milice entraînée, organisée et équipée et enfin sa légitimité au sein de la société libanaise. De ces trois, c’est l’élément le moins tangible, mais le plus important. Depuis 2000, malgré des regains de popularité, notamment après ce qui a été perçu comme une défaite israélienne lors de la guerre de l’été 2006, l’effet durable a été qu’un nombre croissant de Libanais se demandent pourquoi le Hezbollah ne renonce pas à ses armes, comme l’ont fait les autres factions après la guerre civile de 1975-1989.
C’est d’ailleurs ce qui a permis la signature d’un accord avec Israël et la décision du gouvernement de mettre les armes du Hezbollah hors-la-loi, ainsi que de déclarer l’ambassadeur iranien persona non grata. La volonté libanaise majoritaire est d’écarter l’Iran et d’intégrer le Hezbollah comme un parti politique ordinaire sans milice armée et sans État parallèle (le Hezbollah est présent au sein de la police de frontière et les douanes et a ses propres resexua de télécommunication dont l’État ne peut pas accéder). Mais cette transformation dépend de la capacité d’Israël, des pays de la région et des États-Unis à affaiblir les deux autres piliers, c’est-à-dire la capacité militaire et alliance avec Téhéran, ce que l’armée libanaise est incapable de faire seule. De détruire les capacités militaires du Hezbollah et d’assainir l’axe Téhéran-Liban.
Ce qu’on observe dans la durée, c’est que l’usage de la force par Israël et le processus politique interne au Liban convergent progressivement vers une situation où le Hezbollah doit de plus en plus se justifier auprès des autres citoyens libanais. De plus en plus de libanais, y compris au sein de la communauté chiite elle-même, se demandent ouvertement si le Hezbollah agit-il pour les chiites libanais et pour le Liban, ou pour les intérêts du régime iranien. D’un côté, le Hezbollah s’affaiblit militairement et logistiquement, la Syrie n’est plus dans l’axe, l’Iran a été frappé. De l’autre, il s’isole de plus en plus au sein de la société libanaise. C’est la conjonction de ces deux dynamiques qui mènera probablement à une solution politique pérenne qui ne peut venir que de la société libanaise elle-même.
L’accord Trump-Iran vient d’être annoncé, avec la cessation des hostilités, la réouverture d’Ormuz et 60 jours de négociations sur le nucléaire. Israël, qui a conduit les frappes, a-t-il obtenu ce qu’il voulait, ou cet accord lui a-t-il été imposé ?
Israël n’a pas obtenu tout ce qu’il voulait, et cet accord lui a probablement été imposé par les Américains. Ce qu’Israël ait vraisemblablement réussi à obtenir, c’est de gagner du temps sur les capacités nucléaires iraniennes.
L’une des raisons du déclenchement de cette guerre était l’estimation, partagée par Israël et les États-Unis, que l’Iran était sur le point de mettre à l’abri des frappes aériennes les composants les plus sensibles de son programme nucléaire militaire. Avec suffisamment d’uranium enrichi à 60 %, il ne faut pas énormément d’espace ni de centrifugeuses supplémentaires pour atteindre les 90 % nécessaires à un usage militaire. Quant à la weaponisation, la transformation de cet uranium hautement enrichi en charge utilisable sur un missile, c’est une étape technique très complexe, mais les laboratoires iraniens n’en étaient pas loin non plus, et risquaient d’être enfouis dans des structures souterraines capables de résister aux bombes les plus sophistiquées au monde. D’où l’urgence ressentie côté israélien : agir maintenant, tant que c’était encore possible.
Sur cet objectif précis, qui est d’empêcher l’Iran de mettre son programme nucléaire militaire à l’abri dans les semaines ou les mois suivants, je pense que la guerre a atteint son but, au moins temporairement. Mais il y avait un espoir plus ambitieux : que cette opération sorte les États-Unis et Israël de la logique qui guide leur action depuis une trentaine d’années, gagner du temps en espérant un changement de régime en Iran. L’espoir était cette fois de mettre fin au problème structurellement, en favorisant l’émergence d’un régime qui, quelle que soit sa politique, n’aurait plus pour ADN la destruction d’Israël et le rejet total de l’Occident. Cet espoir-là a échoué. Israël et les États-Unis se retrouvent donc dans la même situation qu’avant : tout ce qu’ils peuvent faire, c’est gagner quelques mois ou quelques années supplémentaires.
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L’Iran possède plus de 400 kg d’uranium hautement enrichi et refuse tout transfert hors de son territoire. Peut-on parler d’une vraie dénucléarisation, ou Israël devra-t-il vivre avec une menace nucléaire iranienne latente ?
Ce que l’on sait aujourd’hui me conduit à penser qu’Israël n’a fait que gagner du temps. Une fois que l’Iran aura comblé le retard causé par les deux guerres de juin 2025 et mars-avril 2026, Israël se retrouvera face à un Iran proche du statut de puissance nucléaire de seuil, c’est-à-dire une situation où, sur simple ordre politique, le pays serait en mesure de franchir en quelques semaines, voire moins, le pas vers un engin testable, comme les Américains le faisaient avant de larguer leurs bombes sur le Japon.
Ils maîtriseraient alors toutes les briques technologiques nécessaires ; il ne resterait qu’une décision politique à prendre. Pour l’instant, je ne vois pas comment changer fondamentalement cette trajectoire, sinon en continuant, ici et là, à mettre des bâtons dans les roues et à gagner du temps, exactement comme cela a été fait au cours des vingt-cinq dernières années.
Coalition fragile, mandat d’arrêt de la CPI, pression américaine, divisions internes : l’avenir politique de Netanyahou vous semble-t-il scellé, ou peut-il encore rebondir sur la narration d’une guerre « gagnée » ?
Ce serait une erreur d’enterrer Netanyahou. C’est un homme politique chevronné, extrêmement expérimenté, au pouvoir de façon quasi continue depuis 2009, le Premier ministre qui aura servi le plus longtemps dans l’histoire d’Israël. Il a déjà été déclaré politiquement mort à plusieurs reprises par le passé, et il est toujours là et restera en poste au moins jusqu’aux élections prévues en octobre cette année.
Je ne sais pas précisément sur quel narratif il pourrait s’appuyer aujourd’hui pour tenter d’emporter les législatives prévues cet automne. Selon certains sondages, il serait incapable de reconstituer une majorité, mais il faut attendre les résultats. Il est tout à fait possible qu’il trouve les messages et les slogans capables de ramener vers lui une partie de son ancien électorat, aujourd’hui déçu par quatre années de pouvoir aux résultats mitigés, par près de trois ans de guerre, par la gestion économique, le partage du fardeau fiscal et la question du service militaire. Il est sur la défensive sur plusieurs fronts importants, et sa coalition est fragilisée par des tensions internes entre les forces mêmes qui ont permis sa victoire. Mais il ne faut jamais oublier qu’il s’est déjà sorti de situations bien plus compliquées, parfois à la toute dernière minute.
Iran affaibli, Syrie de Joulani, Erdogan renforcé, Arabie Saoudite en attente : est-on en train d’assister à la naissance d’un nouvel ordre régional ou à un entre-deux instable ?
Je pense que nous sommes plutôt dans un entre-deux instable, structuré autour de deux questions majeures.
La première l’islam politique : d’un côté, des pays dont l’idéologie hégémonique relève soit du chiisme révolutionnaire iranien, soit de l’idéologie des Frères musulmans, comme la Turquie, avec un axe regroupant l’Iran, la Turquie, le Pakistan et, pour d’autres raisons, le Qatar. De l’autre côté, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et Israël. L’Égypte se trouve entre les deux : les Frères musulmans sont son ennemi juré, mais elle est obligée d’entretenir des relations avec la Turquie et le Qatar pour des raisons géopolitiques et économiques. Il ne faut pas oublier qu’en 2017, l’axe anti-Frères musulmans a quasiment déclenché une guerre contre le Qatar, accusé par l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats d’être instrumentalisé par ce courant. Cet élément idéologique reste très puissant et structurant.
La deuxième est celle des États faillis. La force de l’Iran vient de sa capacité à parasiter des États dysfonctionnels. Le problème du Liban, ce n’est pas le Hezbollah en soi, c’est que l’État-nation ne fonctionne pas, ce qui permet à des corps étrangers de s’y installer au service d’une puissance extérieure, en l’occurrence l’Iran. C’est la même logique au Yémen avec les Houthis, profitant d’une guerre civile vieille de plusieurs décennies. C’est la même chose en Syrie, où l’absence d’État a permis à Téhéran de transformer le pays en arrière-base logistique et industrielle pour le Hezbollah. Et c’est aussi le cas en Irak, État failli depuis 2003, qui a servi de plateforme aux milices pro-iraniennes. C’est ainsi que l’Iran a pu tuer des soldats français au Liban dans le cadre de la FINUL, ou en Irak en mission auprès de Kurdes. Dans les deux théâtres l’Iran a utilisé de proxys installés dans un État failli pour agir sans endosser la responsabilité.
Un troisième élément, conjoncturel mais déterminant à court terme, est l’urgence économique, qui pousse à des alliances sans cohérence apparente avec les deux problématiques décrites plus haut. Au-delà du besoin de renouveler les exportations à travers le détroit d’Ormuz, la guerre a endommagé des infrastructures vitales. Au Qatar, environ un sixième de la capacité de production de gaz a été touché par les frappes iraniennes. Reconstruire ces infrastructures coûteuses n’a de sens que si la paix tient sinon pourquoi engager des travaux pharaoniques si tout peut recommencer dans six mois ? aussi longtemps que l’Iran contrôle l’Ormuz et a la capacité de détruire des infrastructures vitales dans les monarchies du Golfe, même les pays qui considèrent l’Iran comme une menace stratégique ont, à court et moyen terme, intérêt à trouver un accord avec Téhéran. Ces intérêts conjoncturels brouillent parfois la vision géopolitique de long terme, mais l’islam politique et les États faillis restent, pour la plupart des pays de la région, les deux causes profondes de presque tous les phénomènes que l’on observe aujourd’hui.
Enfin, dans votre livre, sur la culture du combat, quelle conviction en retirez-vous sur la capacité d’Israël à traverser l’épreuve existentielle actuelle ?
Je vois deux choses principales. D’abord, malgré le fait qu’Israël se trouve au bord d’une crise très importante, j’établis dans le livre un parallèle avec l’histoire des États-Unis. Au moment de la fondation des États-Unis, dans les années 1770-1780, un débat majeur sur l’esclavage a failli empêcher la création de la fédération : certains affirmaient qu’un homme est un homme, quelle que soit sa couleur ou son origine.
D’autres refusaient ce principe pour les esclaves noirs. Plutôt que de résoudre cette contradiction fondamentale, les treize colonies ont choisi de la mettre de côté pour ne pas manquer l’occasion historique de fonder la fédération. Cette question a explosé au grand jour quatre-vingts ans plus tard, dans la guerre de Sécession de 1861, qui a failli faire voler en éclats ce qu’ils avaient construit.
Le parallèle israélien se joue autour de la question posée dès 1948-1949 : qu’est-ce qu’être juif, dans un État juif, et qui a le droit de le définir ? La majorité a tranché que c’était à l’État, donc aux juges, de le définir, et non aux rabbins, même si certains conseils rabbiniques ont conservé une forme d’autorité de fait. Mais une fois l’État créé, être juif ouvre droit à la nationalité israélienne : ce n’est donc plus une question purement religieuse, et les courants religieux n’ont jamais accepté de perdre ce monopole sur la définition de la judéité. C’est exactement le même type de débat irrésolu que celui des treize colonies américaines : on a choisi de le mettre de côté en 1948, plutôt que de le trancher dans le cadre d’une constitution, qui n’a d’ailleurs jamais été rédigée pour cette raison précise. Et comme avec la guerre de Sécession, cette question n’a pas disparu : elle s’est aggravée avec le temps, et c’est elle, au fond, qui structure l’actuel débat électoral israélien, qui décide qui est juif ? Les juges, dans le cadre d’une démocratie libérale et d’un État de droit, ou des représentants d’un courant particulier du judaïsme orthodoxe, alors même qu’il n’existe pas de pape ni d’autorité unique en la matière ?
Ce qui me donne de l’espoir, c’est de voir d’où vient la force qui s’oppose aujourd’hui à l’exigence d’un monopole religieux sur la définition de la judéité. Ce sont des citoyens mobilisés dans la rue contre le gouvernement depuis début 2023, qui ont créé des structures de mobilisation civile, et qui, après le 7 octobre, sont devenus des relais essentiels pendant que l’État était sidéré. Dès le 8 et le 9 octobre, ce sont eux qui étaient sur le terrain pour reloger les déplacés, leur fournir des vêtements, leur trouver des hôtels en avançant l’argent sur leur propre carte bancaire, bref, qui faisaient tout ce que l’État ne parvenait pas à faire. Ces citoyens ont montré qu’ils étaient nombreux, déterminés et prêts à se battre pour qu’Israël reste une démocratie libérale et un État de droit, avec un caractère juif assumé, mais où le service militaire concerne tout le monde et où l’État ne finance plus de filières d’éducation d’exemption communautaires. C’est cette force-là qui peut achever le travail inabouti de l’assemblée constituante de 1948, restée bloquée précisément sur cette question. Ce n’est pas gagné, mais ce n’est pas non plus hors de portée : selon les sondages, cette tendance reste aujourd’hui majoritaire, avec les idées, les capacités, l’expérience et la légitimité nécessaires pour éviter à Israël ce que les États-Unis ont vécu dans les années 1860.
Enfin, au-delà du contexte israélien, la lecture de votre livre peut-elle nourrir une réflexion sur les défis auxquels l’Europe fait face aujourd’hui, avec l’OTAN, le retrait américain, la montée en puissance de la Russie et les enseignements du conflit en Ukraine ?
C’est la raison principale pour laquelle ce livre a été écrit. Je parle beaucoup d’Israël parce que c’est mon cas d’étude, mais ma motivation première était de contribuer au débat qui se tient aujourd’hui en France et en Europe : notre défi est de consacrer beaucoup plus de moyens à la défense nationale, jusqu’à 3, 4 ou 5 points de PIB, sans que cela ruine tout le reste, ni en argent, ni en ressources humaines, ni en capacité industrielle. L’exemple israélien peut donc nous donner des pistes : comment exploiter de manière optimale l’argent et les hommes pour maximiser sécurité et dissuasion sans mettre en péril la croissance, le bien-être et le niveau de service. Il faut être aussi puissant que Sparte tout en continuant à vivre comme Athènes.
Je retiendrai deux éléments concrets. Le premier est de créer un écosystème où l’argent investi dans la défense profite à l’économie dans son ensemble. Concrètement : comment faire en sorte que l’investissement massif dans le développement d’un radar produise, en parallèle, des applications dans les micro-ondes ? Que l’argent injecté dans les missiles balistiques et le spatial débouche sur des téléphones portables, sur l’Internet ? On a longtemps attendu les fameux « dividendes de la paix » des années 1980, on a arrêté d’acheter des chars vers 1985-1990, mais cet argent n’a pas été réinvesti dans la croissance, l’éducation ou les hôpitaux. Au contraire, nous sommes aujourd’hui plus endettés que lorsque nous investissions 4 ou 5 % de notre PIB dans la défense. Il faut donc construire une économie et un état d’esprit où l’investissement dans une armée sophistiquée s’accompagne d’une hausse du niveau de vie, d’innovation et de croissance solide, comme aux États-Unis des années 1950 à aujourd’hui. Cela suppose de permettre une circulation fluide des idées, des capitaux et des personnes entre le secteur de la défense et l’économie civile, sans cloisonnement étanche.
Le second élément concerne les ressources humaines. On ne peut ni entretenir une armée permanente de plusieurs millions d’hommes, ni se contenter d’une armée professionnelle. Il faut donc des passerelles constantes entre la caserne et la société, l’économie et l’université, un système de réservistes mobilisables, sans les exclure durablement de la vie économique. C’est exactement ce mécanisme de circulation qui a permis, par exemple, aux Américains de révolutionner la gestion des projets. Le besoin de construire des navire marchands (les Liberty Ships) pendant la Seconde Guerre mondiale, a abouti à une méthodologie réduisant drastiquement les délais de construction, une innovation qui s’est ensuite diffusée bien au-delà du secteur militaire.
Enfin, il y a le défi de la rapidité de l’évolution tactique et technologique, dont la guerre en Ukraine offre une illustration frappante avec les drones : on n’est plus dans un monde où l’on développe un char en huit ou dix ans pour l’utiliser pendant cinquante ans avec des mises à jour successives. Aujourd’hui, un système d’armement peut être obsolète en trois ou quatre mois. Il faut donc des circuits de décision extrêmement courts entre le champ de bataille, les ingénieurs, les stratèges, les politiques et les fonctionnaires pour que les combattants disposent rapidement des réponses technologiques, doctrinales et d’entraînement nécessaires, avant d’être dépassés par l’innovation adverse. C’est précisément ce système de va-et-vient permanent, entre réservistes et armée régulière, entre industrie de défense, universités et économie, qui explique que la high-tech soit aujourd’hui la véritable locomotive de l’économie israélienne. L’argent investi dans la défense dans les années 1990, qui semblait purement militaire, a généré quinze ou vingt ans plus tard des entreprises valant des milliards de dollars. C’est exactement ce type de cercle vertueux qu’il faut encourager en France et en Europe, pour qu’un euro investi dans la défense en génère dix, voire davantage, en valeur ajoutée civile des années plus tard. Sans cela, en conservant les réflexes hérités des décennies 1960 à 1980, nous ne pourrons pas dégager les ressources nécessaires pour répondre aux défis posés par les menaces montantes à l’est de l’Europe et ailleurs.
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