ANALYSE – Afrique du Sud : La crise migratoire met Pretoria face à ses contradictions

ANALYSE – Afrique du Sud : La crise migratoire met Pretoria face à ses contradictions

lediplomate.media — imprimé le 09/07/2026
Afrique du Sud
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Par-delà les manifestations contre l’immigration clandestine, c’est l’autorité de l’État sud-africain qui est aujourd’hui mise à l’épreuve.

Le slogan est sans ambiguïté : « Mahambe », « Ils doivent partir » en zoulou.Le 1er juillet 2026, plusieurs milliers de Sud-Africains ont manifesté dans différentes villes du pays pour réclamer l’expulsion des étrangers en situation irrégulière. Comme le rapporte Amaury Coutansais dans Le Figaro, ces rassemblements répondaient à l’appel de plusieurs organisations qui avaient fixé au 30 juin 2026 un ultimatum exigeant le départ volontaire des migrants clandestins.

Les manifestations se sont accompagnées d’opérations de police de grande ampleur. Selon les informations publiées par Le Figaro, près de 900 personnes ont été interpellées, principalement pour séjour irrégulier, tandis que des pillages et des incidents ont été signalés à Johannesburg, Durban et dans plusieurs autres agglomérations.

Si ces événements suscitent une vive émotion, ils révèlent surtout une crise plus profonde : celle d’un État confronté simultanément au ralentissement économique, à une criminalité persistante, à une forte pression migratoire et à une perte de confiance d’une partie de sa population.

Une équation économique devenue explosive

Avec un taux de chômage avoisinant 30 % de la population active et dépassant largement 40 % chez les jeunes, l’Afrique du Sud demeure confrontée à l’une des situations sociales les plus dégradées parmi les grandes économies du continent.

Dans ce contexte, la question migratoire est progressivement devenue un sujet central du débat public.

Les étrangers représentent officiellement environ 5 % de la population, soit près de 3 millions de personnes, principalement originaires du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, de la République démocratique du Congo, du Nigeria ou encore d’Éthiopie. Beaucoup fuient les difficultés économiques ou les conflits régionaux et occupent des emplois faiblement rémunérés dans les secteurs de la construction, de l’agriculture, de la sécurité privée ou du commerce informel.

Une partie croissante de l’opinion considère que cette immigration irrégulière accentue la concurrence sur le marché du travail et exerce une pression supplémentaire sur les services publics, notamment les établissements de santé. Les autorités rappellent, pour leur part, que la criminalité trouve des causes multiples, même si certains réseaux transnationaux exploitent les filières migratoires pour développer des trafics.

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Pretoria durcit sa politique migratoire

Face à cette montée des tensions, le gouvernement a engagé un renforcement de sa politique migratoire.

Comme le souligne Le Figaro, le National Joint Operational and Intelligence Structure (NatJoints), qui coordonne les opérations de la police, de l’armée et des services de renseignement, affirme que plus de 25 000 ressortissants étrangers ont quitté ou ont été rapatriés depuis le début de l’année. Parmi eux figurent environ 15 000 Malawites, près de 1 000 Ghanéens ainsi que plusieurs centaines de Nigérians. Plusieurs États africains ont organisé des vols spéciaux afin de faciliter le retour de leurs ressortissants.

Pretoria annonce également un renforcement des contrôles aux frontières, une accélération des procédures d’éloignement et des sanctions plus sévères contre les employeurs recourant à une main-d’œuvre en situation irrégulière.

Ces annonces n’ont toutefois pas suffi à apaiser les tensions. Les organisateurs des manifestations estiment que les mesures engagées restent insuffisantes au regard de l’ampleur de l’immigration clandestine.

L’émergence de nouveaux mouvements citoyens

Au cœur de cette mobilisation figure le mouvement March and March, fondé en 2024 par Jacinta Ngobese-Zuma.

D’abord connu pour ses actions devant les hôpitaux du KwaZulu-Natal afin de dénoncer le recours aux services publics par les étrangers en situation irrégulière, le mouvement concentre désormais ses revendications sur l’application stricte de la législation migratoire et le contrôle des frontières.

Selon les informations recueillies par Le Figaro, l’ultimatum du 30 juin 2026 avait été lancé plusieurs mois auparavant par le chef traditionnel zoulou Nkosikhona Ndabandaba, avant d’être repris par différentes organisations.

Le gouvernement sud-africain a toutefois rappelé que seules les autorités judiciaires et policières sont habilitées à conduire les opérations d’expulsion, rejetant toute initiative menée en dehors du cadre légal.

Le précédent des violences de 2008

La crispation actuelle n’est pas sans précédent.

En 2008, une vague de violences dirigées contre des ressortissants étrangers avait provoqué plus de soixante décès et entraîné le déplacement de dizaines de milliers de personnes. Depuis lors, chaque période de ralentissement économique ravive les tensions autour de la question migratoire.

Comme le rappelle également Le Figaro, le média d’investigation sud-africain amaBhungane évoque des liens entre certains responsables de March and March et des proches de l’ancien président Jacob Zuma. Lors des émeutes ayant suivi son arrestation en 2021, de nombreux commerces appartenant à des étrangers avaient déjà été pris pour cible.

Une question de souveraineté

Au-delà des affrontements de ces derniers jours, la crise migratoire sud-africaine met en lumière une interrogation plus fondamentale : celle de la capacité de l’État à exercer pleinement ses fonctions régaliennes.

Contrôle des frontières, lutte contre les filières clandestines, maîtrise des flux migratoires, sécurité intérieure et accès aux services publics constituent désormais des enjeux étroitement liés. Dans un pays confronté à des inégalités persistantes et à une croissance insuffisante, l’immigration irrégulière cristallise des frustrations dont les causes sont avant tout économiques et institutionnelles.

Les manifestations rapportées par Le Figaro témoignent ainsi d’une évolution majeure du débat public sud-africain : la question migratoire est devenue un sujet central de politique intérieure, auquel Pretoria ne pourra répondre durablement sans restaurer à la fois la confiance des citoyens et l’autorité de l’État.

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Olivier d'Auzon

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

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