Le Grand Entretien – Liban–Israël : Tsahal face au piège du Hezbollah ? Analyse stratégique avec François Costantini

Le Grand Entretien – Liban–Israël : Tsahal face au piège du Hezbollah ? Analyse stratégique avec François Costantini

lediplomate.media — imprimé le 06/04/2026
François Costantini
Réalisation Le Lab Le Diplo

Alors que la confrontation entre Israël, les États-Unis et l’Iran tend à s’inscrire dans la durée, le front libanais s’impose comme l’un des théâtres les plus sensibles et potentiellement déterminants de ce conflit élargi. Depuis plusieurs semaines, les opérations menées par Tsahal au sud-Liban traduisent une montée en intensité militaire, oscillant entre frappes massives, incursions ciblées et volonté affichée de neutraliser durablement les capacités du Hezbollah.

Mais derrière la supériorité technologique et opérationnelle israélienne, la réalité du terrain révèle une équation plus complexe : résilience du Hezbollah, enracinement territorial, capacités de harcèlement et maintien d’une pression constante sur les forces israéliennes. Dans ce contexte, la question centrale demeure celle de l’efficacité stratégique de l’opération : Israël peut-il réellement affaiblir durablement le Hezbollah, ou s’expose-t-il à une nouvelle guerre d’attrition dans un environnement tactiquement contraignant ?

À ces enjeux militaires s’ajoutent des variables politiques essentielles : position ambiguë de l’État libanais, fractures internes — notamment au sein des forces chrétiennes — et risque d’une recomposition durable des équilibres au Levant.

François Costantini, docteur en science politique (Université Paris-Sorbonne), diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, titulaire de plusieurs diplômes de 3ème cycle en droit privé, ancien enseignant associé à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, analyste des questions de défense et fin connaisseur des dynamiques militaires au Moyen-Orient et notamment au Liban, apporte dans cet entretien son éclairage sur les logiques opérationnelles à l’œuvre, les rapports de force réels sur le terrain et les scénarios d’évolution d’un conflit dont l’issue demeure incertaine.

Son dernier livre, Le Liban, Histoire et destin d’une exception, salué pour sa rigueur et sa profondeur analytique, fait l’objet d’une seconde édition enrichie parue le 1er avril 2025, en plein bouleversement régional. 

Propos recueillis par Angélique Bouchard

Le Diplomate : Tout d’abord, après plus d’un mois de guerre ouverte entre Israël, les États-Unis et l’Iran, comment analysez-vous les buts de guerre initiaux — neutralisation du programme nucléaire, affaiblissement du régime, voire changement de régime — et peut-on parler aujourd’hui de succès stratégique, de résultats limités ou déjà d’un échec relatif au regard de la résilience iranienne ?

François Costantini : Il faut intégrer le fait que les États-Unis et Israël peuvent ne pas partager totalement les mêmes objectifs, même s’ils se recoupent en bonne partie. Pour Israël, aucune ambiguïté : éliminer le danger permanent du Hezbollah – du moins effacer dans un premier temps sa présence au-delà du fleuve Litani – et pousser l’État libanais à prendre ses responsabilités. La chute du régime iranien est également un objectif avoué de la part de Benyamin Netanyahu. Dès 2002, Ariel Sharon, alors Premier ministre, avait fait mettre en place une cellule spéciale au sein du Mossad avec pour buts successifs : 1) Éviter à tout prix que Téhéran se dote de l’arme nucléaire ; 2) Attaquer le régime des mollahs dans ses fondements par la mise en place d’un vaste réseau de services de renseignements visant à infiltrer l’appareil d’État (Israël bénéficie à ce titre de plusieurs milliers de ressortissants d’ascendance iranienne et peut trouver aisément dans une population qui honnit le régime des appuis conséquents ; 3) Avancer autant que possible la chute du régime. Quant aux États-Unis, contrairement aux Administrations démocrates – notamment Obama – qui caressaient le rêve de normaliser leurs relations avec les mollahs – entre autres par hostilité à l’Arabie saoudite -, Trump entend mettre une pression maximale sur Téhéran pour faire vaciller le régime sur ses bases et amenuiser sa capacité de nuisance dans un premier temps. Comptant surtout sur son éventuelle mais encore très hypothétique implosion. Pour l’heure, le régime, comme chacun sait, est avant tout organisé autour de sa résilience depuis 46 ans. Il n’hésitera pas à sacrifier toute la population. Par conséquent sa chute est très loin d’être acquise. 

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Après plusieurs jours d’engagement israélien au Liban, comment caractériser la nature de cette opération : simple campagne de neutralisation des capacités du Hezbollah ou tentative plus ambitieuse de recomposition stratégique du sud-Liban via une zone tampon durable voire une nouvelle occupation ? Et comment est perçue cette intervention par les Libanais en général ? 

Depuis plus de 35 ans, le Hezbollah, d’abord actionné par la Syrie, puis depuis le retrait syrien du Liban en 2005 selon les seuls intérêts de Téhéran, fait peser une insécurité permanente sur Israël. Cette fois-ci, la milice pro-iranienne est allée beaucoup plus loin que les lancers de roquettes habituels, utilisant des missiles sur des centres névralgiques comme Haïfa et Tel-Aviv, avec l’appui iranien. Il est certain qu’Israël a aujourd’hui décidé d’éliminer toute présence du Hezbollah entre sa frontière et le fleuve Litani. Cependant, contrairement à la période 1978-2000, ils n’ont plus de milice armée sur place. De plus, leur retrait subit, en 2000, en abandonnant leurs alliés du jour au lendemain, a laissé un souvenir amer. 

Pour autant, la très grande majorité des Libanais souhaite une neutralisation du Hezbollah, et même son élimination du jeu politique que la milice pollue depuis plusieurs décennies : la quasi-totalité des chrétiens et des sunnites, mais aussi une minorité de plus en plus forte des chiites, qui subissent la prise en otage du pays.

Quels sont, selon vous, les objectifs militaires réels de Tsahal sur ce théâtre : destruction des capacités balistiques du Hezbollah, élimination des unités d’élite (Radwan), ou reprise d’un contrôle indirect du territoire jusqu’au Litani ?

L’objectif militaire, c’est l’élimination de la capacité de nuisance du Hezbollah, ses capacités balistiques (missiles comme drones et roquettes) et la mise hors d’état de nuire des forces du Hezbollah dans leur ensemble. C’est pour cela que les ponts sur le Litani ont été détruits, afin de limiter l’apport de combattants par le Hezbollah. Il est certain que l’armée israélienne n’entend plus laisser à quiconque le moindre contrôle sur cette zone. D’ailleurs, l’armée libanais, prise entre deux feux, pour le peu qu’elle y était présente, s’en est pratiquement retirée dans sa totalité.

Comment évaluer l’efficacité des opérations israéliennes combinant frappes aériennes massives, renseignement et incursions terrestres limitées, face à un Hezbollah qui semble conserver des capacités de commandement, de tir et d’adaptation en dépit des coups subits depuis plusieurs mois par Israël ?

Depuis 2024 et l’élimination d’Hassan Nasrallah puis l’attaque des bipers, la milice a reçu des coups importants. Mais ses capacités demeurent, en dépit de la chute du régime Assad en Syrie qui assurait son lien continu avec le régime des mollahs. Au Liban, il faut également savoir que la milice évolue et se déplace à son gré, n’hésitant pas à se positionner dans des régions où la population lui est notoirement hostile (régions et quartiers chrétiens et sunnites).

Malgré des pertes importantes, le Hezbollah démontre une résilience opérationnelle notable : comment expliquer la robustesse de son dispositif (dispersion, enracinement local, redondance des réseaux) face à la supériorité technologique israélienne ?

Le modèle de combat du Hezbollah — mêlant guérilla, missiles antichars, drones et combat en zone urbanisée — constitue-t-il aujourd’hui un défi structurel pour Tsahal, notamment dans un environnement sud-libanais tactiquement contraignant ?

Depuis plus de 40 ans, le Hezbollah a été surarmé par la Syrie et l’Iran. La guerre de 2006 sert de référence. Menant à la fois une guérilla et une guerre asymétrique, le Hezbollah a causé de très importantes pertes à Tsahal, peut-être jusqu’à une cinquantaine de chars Merkava. Ce revers avait même donné lieu en Israël à une vaste commission d’enquête parlementaire, la commission Vinograd, qui avait dans ses conclusions remis en cause même certains fondements de la doctrine militaire israélienne. 

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Dans ce contexte, la stratégie israélienne d’élargissement de la zone d’opérations et de création d’un “buffer zone” au sud-Liban peut-elle produire un effet militaire durable, ou risque-t-elle d’alimenter une dynamique d’insurrection et d’usure prolongée ? 

Il est plus que probable qu’Israël s’inscrive dans cette logique. D’où sa volonté dans un premier temps d’isoler le Liban-Sud pour en faire une véritable zone-tampon. Et d’éviter toute possibilité de guérilla. Plus d’un million de personnes ont fui le Liban-Sud et la banlieue sud de Beyrouth. Il est cependant plus difficile maintenant pour le Hezbollah de diriger dans cette zone des opérations de guérilla au vu que plusieurs villages chiites principalement ont été détruits. 

Les récentes alertes du chef d’état-major israélien évoquant un possible “effondrement interne” de Tsahal, combinées à l’épuisement des réservistes et au manque d’effectifs sur plusieurs fronts, traduisent-elles selon vous une fragilisation structurelle de l’outil militaire israélien ? 

Certainement. L’armée israélienne, bâtie en bonne partie sur la conscription et les réservistes, ne peut longtemps supporter une éventuelle guérilla de haute intensité. Il faut savoir, pour seul exemple, que l’âge moyen d’un sous-officier est de 24 ans en Israël, contre 32 pour l’ensemble des unités combattantes dans le monde. C’est dire si, comme le rappelle à propos son chef d’état-major, Israël ne peut qu’agir à court terme et fort. 

Dans un contexte de guerre multi-fronts (Gaza, Liban, Iran, Syrie), marqué par une fatigue psychologique et opérationnelle croissante, Israël peut-il encore imposer une décision stratégique face au Hezbollah, ou s’oriente-t-on vers un enlisement et un retour à un équilibre instable comparable à celui d’après 2006 ? 

Il est peu probable qu’Israël pourra éliminer rapidement le Hezbollah, si l’objectif est atteint. Cependant, cette fois-ci, alors que, contrairement aux épisodes précédents, le régime iranien est également ciblé, les dirigeants israéliens n’entendent pas laisser passer cette opportunité sans aucun doute unique. Quitte à se donner encore un certain laps de temps. Mais le temps joue en leur défaveur, comme pour les États-Unis.

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