LIVRE – Le Grand Entretien du Diplomate avec François Costantini, Le Liban, Histoire et destin d’une exception

Livre de François Constantini

François Costantini, docteur en science politique (Université Paris-Sorbonne), diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, titulaire de plusieurs diplômes de 3ème cycle en droit privé, a été enseignant associé à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Il est coauteur et auteur de plusieurs ouvrages de géopolitique. Il a consacré une grande partie de ses travaux à la complexité libanaise et aux dynamiques politiques du Levant. 

Son livre, Le Liban, Histoire et destin d’une exception, salué pour sa rigueur et sa profondeur analytique, fait l’objet d’une seconde édition enrichie parue le 1er avril 2025, en plein bouleversement régional. Entretien exclusif pour Le Diplomate.

Propos recueillis par Angélique Bouchard

Le Diplomate : Votre ouvrage sur le Liban vient de paraître dans une édition revue et augmentée. Qu’est-ce qui vous a poussé à republier ce livre maintenant, et en quoi cette version diffère-t-elle de la première ?

François Costantini : La dernière édition était sortie en 2017. Depuis, le contexte libanais et plus généralement proche-oriental s’est révélé – plus que d’habitude – des plus mouvants. L’accélérateur aura été le 7 octobre 2023 et les bouleversements qui ont suivi dans la région : la guerre entre Israël et le Hezbollah, ponctuée par la défaite, contrairement à 2006, de la milice chiites pro-iranienne, illustrée par l’attaque des bipers et la mort de son chef Hassan Nasrallah ; la chute du régime des Assad en Syrie, qui tenait le pays d’une main de fer – mais laïque – depuis 1970 ; l’élection d’un président au Liban, pour ce qui nous concerne plus particulièrement, pour la première fois depuis 1976 sans ingérence extérieure décisive,  notamment de la part du voisin oppresseur syrien. La préface de mon ami Nadim Gemayel, député et fils de l’ancien président assassiné Béchir Gemayel, a même elle-aussi été totalement réécrite.

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LD : Vous parlez du Liban comme d’une « exception ». Cette formule conserve-t-elle sa pertinence à la lumière des récents bouleversements régionaux, notamment l’embrasement à sa frontière sud avec Israël et le Hezbollah ?

FC : Oui, le contexte actuel le confirme, en dépit du recul démographique et politique de sa composante chrétienne et singulièrement maronite qui constitue la matrice politique et historique du pays. Le Hezbollah, qui a tenté de prendre le pays en otage pour les seuls intérêts de Téhéran, a montré qu’il ne pouvait au final plus atteindre cet objectif chimérique. Le président de la République, même avec des prérogatives amoindries depuis l’Accord de Taëf, est chrétien maronite et son élection a signifié une remise en marche des institutions du pays. L’esprit chrétien continue d’irriguer largement le pays du Cèdre, dans le domaine de l’enseignement, de la culture, de l’identité…

LD : La chute du régime d’Assad en Syrie et l’émergence d’une autorité dominée par le chef djihadiste Joulani bouleversent l’équilibre du Levant. Quelles en sont, selon vous, les conséquences pour le Liban, à court et moyen termes ?

FC : L’axe iranien est coupé au Liban du fait de la perte de sa courroie de transmission syrienne. Il est certain que la Syrie de Joulani n’a plus ni les moyens ni la vocation d’exercer une quelconque tutelle sur le Liban, contrairement au régime Assad qui en avait fait la pierre angulaire de son existence. Il faut à cet égard expliquer que le début de la fin pour les Assad remonte à la sortie de la Syrie du Liban en 2005. Au Liban, les composantes chrétiennes et chiites se défient du nouveau régime islamiste djihadiste syrien. Seuls les groupes islamistes radicaux sunnites, comme à Tripoli, se réjouissent du changement de pouvoir à Damas. Mais le nouveau régime syrien n’en constitue pas moins un défi pour le Liban, le danger majeur dans la région, l’islamisme sunnite, étant désormais à ses portes. On note déjà des tensions entre les deux pays, ponctuées par des affrontements frontaliers entre le Hezbollah ou des groupes proches de lui et les éléments armés syriens.

LD : Le général Joseph Aoun, récemment élu président du Liban, est perçu comme un homme de consensus et de stabilité. Quelle lecture faites-vous de son arrivée à Baabda ? Et peut-il, selon vous, réconcilier les institutions avec la rue et les partis ?

FC : En effet, le général Joseph Aoun est avant tout un homme de consensus. En tant que commandant en chef de l’Armée libanaise, il n’a jamais cherché la confrontation avec le Hezbollah, bien au contraire. Il bénéficie du soutien de Washington quant à la pérennité de l’État libanais via son armée. Il a pour lui d’incarner l’institution militaire, seule structure libanaise qui continue à représenter la continuité véritable de l’État. Cependant, contrairement au Premier ministre et au président de la Chambre des députés, qui émanent de pôles sunnite et chiite reconnus, il n’est pas représentatif des intérêts chrétiens au sommet de l’État. Ce qui pourrait amener à terme un décalage entre son action et les objectifs des partis chrétiens, notamment le pôle des Forces libanaises-Kataëb, qui constitue aujourd’hui la plus forte représentation de la rue chrétienne.

LD : Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, l’approche américaine au Moyen-Orient semble se durcir à nouveau. Quelles répercussions cette inflexion pourrait-elle avoir sur la scène libanaise et sur les rapports israélo-libanais ?

FC : Le Moyen-Orient n’est pas forcément un objectif privilégié de l’Administration Trump. Sauf quant au soutien absolu à Israël, qui conditionne nombre de ses prises de position. Sur l’Iran, le resserrement des pressions n’est pas certain, il faudra voir sur le moyen terme. Le Liban a toujours constitué une quantité négligeable pour le Département d’État, démocrate ou républicain. Cependant, ce qu’il faudra avant tout observer à la loupe à mon sens, ce seront les réactions de Washington devant la montée en puissance de la Turquie qui, à la lumière du récent bouleversement en Syrie, est dorénavant l’élément majeur de l’emballement de l’histoire dans la région, avec Israël bien sûr.

LD : Le rôle de la France au Liban ces derniers temps a souvent été ambigu : présence historique, relais culturel, mais aussi impuissance politique. Comment percevez-vous aujourd’hui l’influence française, notamment à travers les initiatives récentes de l’Élysée dans la crise politique libanaise ?

FC : Le en même temps macronien s’est une fois de plus révélé catastrophique pour les intérêts français. Emmanuel Macron a tenté d’imposer dans un premier temps la candidature à la présidence de la République de l’ultra pro-syrien Sleiman Frangié, via un homme d’affaires qui constitue une relation commune. C’est dire les vues courtes, pour ne pas dire singulières du président français. Fort heureusement, l’influence française ne se mesure pas au Liban à l’aune des turpitudes d’Emmanuel Macron. Mais l’usage du Français décline. Les écoles françaises sont de moins en moins accessibles à des familles touchées désormais en grand nombre par la pauvreté. Les gesticulations de Macron au lendemain de l’explosion du port de Beyrouth en aout 2020 ont été très mal perçues dans un pays qui veut moins que tout autre servir de cadre à sa théâtralisation permanente. L’élection de Joseph Aoun s’est faite sans que la France ne voit ses avis pris en compte : le Quai d’Orsay s’y est rallié alors que les jeux étaient faits. Le déclin de l’influence de la France au Liban, c’est le déclin de la France tout court.

LD : Enfin, votre livre éclaire aussi les racines historiques de la crise actuelle. Pensez-vous que l’exception libanaise soit condamnée à l’instabilité, ou peut-elle encore constituer un modèle possible pour une forme d’équilibre post-confessionnel au Levant ?

FC : Béchir Gemayel, qui représente pour moi celui qui a le plus approché la définition parfaite de l’exception libanaise, avait coutume de dire que les chrétiens du Liban n’avaient pas vocation à être une ultime Byzance mais une nouvelle Jérusalem. L’exception libanaise perdurera si et seulement si les positions des chrétiens non seulement ne s’amenuisent pas davantage dans le pays mais viennent à se renforcer.

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