Le Grand Entretien avec Myriam Benraad : « L’Irak est au cœur d’une recomposition silencieuse mais décisive »

🖨️ Imprimer l’article

Vue dramatique de la guerre en Irak avec un drapeau irakien en premier plan, des avions de chasse survolant une zone urbaine en ruines et des explosions massives au sol, illustrant le chaos géopolitique au Moyen-Orient.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Myriam Benraad est politiste, professeure en relations internationales et études diplomatiques à l’Université internationale Schiller à Paris, spécialiste du Moyen-Orient et directrice de recherche au Cf2R. Les lecteurs pourront retrouver ses publications les plus récentes sur l’adresse de son blog : Dr. Myriam Benraad – Global Academic Chair for International Relations & Diplomacy Schiller International University myriam.benraad@schiller.edu

Alors que le Proche-Orient s’embrase à nouveau dans un face-à-face direct entre l’Iran et Israël, l’Irak se retrouve au centre d’une recomposition régionale silencieuse mais décisive. La rupture de l’Axe iranien en Syrie, les mutations internes des milices chiites et le retrait progressif des forces américaines redessinent les équilibres à Bagdad comme à Téhéran. Alors que les projecteurs sont braqués sur les missiles tombant sur Tel-Aviv ou Téhéran, c’est peut-être à Bagdad que se joue une partie essentielle de l’avenir stratégique du Moyen-Orient.

Propos recueillis par Angélique Bouchard

Le Diplomate : Depuis la rupture stratégique de l’Axe iranien en Syrie, quelles sont les nouvelles dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Irak ? Assiste-t-on à un rééquilibrage régional ou à une fragmentation accrue ?

Myriam Benraad : Il faut en premier lieu souligner, il me semble, que le spectre du 7-Octobre et de ses ramifications régionales dans le contexte de la guerre à Gaza a pesé sur l’Irak dès les premiers instants de cette crise, quoique cet État clé du Moyen-Orient soit passé au second plan des attentions. Avec la séquence post-Daech amorcée durant l’année 2019, c’est-à-dire à la fin des opérations militaires majeures menées par une coalition globale sous direction américaine, beaucoup croyaient trompeusement l’Irak stabilisé et sur la voie d’une reconstruction pérenne. Malheureusement, la conflagration proche-orientale est venue rappeler à ses élites politiques et à sa société qu’il n’y aura jamais d’accalmie réelle et durable sans une stabilisation plus ample du Moyen-Orient. Au commencement de la guerre à Gaza ont pris place des manifestations populaires en appui aux Palestiniens de Gaza comme de Cisjordanie, tandis que l’actuel premier ministre Mohammed al-Soudani, qui vise sa réélection prochaine, condamnait une « agression sioniste brutale » pour reprendre ses termes. Bagdad, où l’establishment politique chiite est en large part dépendant de l’Iran, s’accommodait de surcroît très bien de la perpétuation du régime de Bachar al-Assad dans la Syrie voisine. Autant dire que l’arrivée aux commandes à Damas d’un jihadiste auparavant apparenté à la mouvance d’Al-Qaïda a provoqué une onde de choc à tout le pays et un réflexe d’auto-préservation pami ses dirigeants et sa population. À ce moment très précis, néanmoins, nous n’avons guère vu les milices chiites irakiennes venir à la rescousse d’un régime baathiste déliquescent et de l’armée nationale syrienne, mais plutôt s’aligner sur le choix d’une fermeture des frontières et, une nouvelle fois, de la sauvegarde des intérêts de leur pays. Avaient-elles alors déjà en quelque sorte renoncé à cet « Axe iranien » ? Pour répondre à votre question initiale, je dirais que l’Irak n’est ni dans un état de fragmentation accrue en raison des derniers développements géopolitiques régionaux, ni emporté par ce rééquilibrage contre son gré, mais davantage dans une posture d’attente stratégique anxieuse.

Vous évoquez une « agentivité propre » des milices chiites irakiennes. Ces groupes sont-ils en train de se transformer en acteurs souverains ? Jusqu’où peuvent-ils aller sans le parapluie stratégique de l’Iran ?

Dans l’immédiat après-7-Octobre, un certain nombre de ces milices – dont vous avez raison de mettre en exergue l’agentivité ainsi que la diversité et les dissensions internes, notamment chez les plus radicales d’entre elles qui ont combattu les Américains au cours des années 2000, puis les jihadistes la décennie suivante – ont déclaré leur souhait de s’en prendre aux intérêts et aux personnels occidentaux encore présents sur le sol irakien, en réponse au siège sanglant dans la bande de Gaza sous la foudre de l’armée israélienne. Elles annoncèrent par ailleurs un temps leur détermination à rejoindre le conflit en cas d’attaques contre le Hezbollah libanais. De 2023 à 2024, une succession d’incidents sont objectivement survenus en territoire irakien, contre des bases et des soldats américains en particulier. Mais le processus de transformation des milices chiites irakiennes en acteurs souverains est bien plus ancien que ces événements ; celui-ci est à l’œuvre depuis au moins la période d’occupation étrangère, lorsque les institutions irakiennes s’effondrèrent. Ces milices se sont alors substituées à un État en faillite – nous l’avons observé de manière spectaculaire pendant la guerre existentielle livrée à Daech, lorsque les volontaires de la « Mobilisation populaire » (Hachd cha‘bi) ont remplacé une armée irakienne totalement décomposée au sol. Depuis 2023, les milices chiites jusqu’auboutistes se présentent comme des héraults de la cause palestinienne en Irak. Capitaliser sur cette lutte ancienne au Moyen-Orient renforce en effet leur popularité au sein d’une partie non négligeable de la grande famille chiite irakienne et illustre sans ambiguïté la « milicisation » de l’État en l’absence d’un pouvoir qui soit réellement souverain. Sur la problématique de leur agentivité, il faut relever que ces milices, même étroitement associées à la République islamique sur le triple plan de leur entraînement, de leur armement et de leur idéologie, tendent actuellement à réaffirmer leur autonomie – à l’instar du Hamas dès octobre 2023 en réalité, quand le groupe terroriste avait jugé pertinent de revendiquer toute la responsabilité de l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » – à la fois à rebours de la désignation de Téhéran comme unique coupable du point de vue d’Israël et des tentatives de récupération elles-mêmes évidentes dans le camp iranien. Le parapluie stratégique est ainsi une dimension clé de la trajectoire récente des milices irakiennes ; mais il ne suffit certainement pas à éclairer leurs capacités militaires et leur résilience. Autrement dit, ces mandataires survivront sans doute à la disparition potentielle de leur parrain iranien, si celle-ci devait vraiment survenir.

À lire aussi : L’Entretien du Diplomate avec Myriam Benraad – Du 11 septembre au 7 octobre et ses lendemains : le Moyen-Orient entre vide politique, destruction de la vérité et

En pleine guerre Iran-Israël, des frappes ont visé Téhéran et Israël annonce des représailles massives. Quelles conséquences cette escalade pourrait-elle avoir sur la stabilité intérieure irakienne, notamment dans le Sud chiite et les zones frontalières ?

Malgré les promesses faites à maintes reprises par les milices chiites en Irak, celles originaires du « grand Sud » notamment, d’une vengeance contre les États-Unis et Israël, aucune guerre directe ne s’est matérialisée in fine, et ce par-delà les rapports quasi-symbiotiques d’un nombre de ces milices avec le régime de Téhéran. Quoiqu’acculée par une pression militaire croissante de Tel-Aviv, la République islamique n’est d’ailleurs pas parvenue à remobiliser ces milices en sa faveur. Comme je l’ai mentionné, seules quelques attaques se sont produites contre les forces américaines encore stationnées en Irak, mais rien de comparable avec les niveaux de violence qui prévalaient autrefois. Des missiles et drones ont aussi été lancés contre Israël – par exemple contre la base aérienne de Nevatim à Beersheba, le port méridional d’Eilat, le terminal pétrolier d’Ashkelon, entre autres sites ciblés – mais sans dommages significatifs. L’escalade jurée par cette « Résistance islamique en Irak », une constellation de milices aux ancrages idéologiques et politiques divers, n’a pas eu lieu sur le front irakien. Il importe aussi de rappeler les divisions vives qui, depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, opposent ces miliciens chiites quant à la conduite à tenir vis-à-vis de l’État hébreu. Dans les mots, les élans vengeurs sont présents, mais n’ont été suivis que de peu d’effets. Très vite, un « consensus milicien » s’est même forgé pour soutenir implicitement que l’Irak post-baathiste comme post-Daech n’avait aucun intérêt à se lancer dans une confrontation perdue d’avance contre Israël. Il faut ajouter à ce tableau que les chefs de milices en Irak sont d’ores et déjà passés du statut d’entrepreneurs de la violence à celui d’entrepreneurs économiques. L’ancienne garde s’est « embourgeoisée », souvent assise sur des millions de dollars liés aux circuits formels et informels de redistribution de la rente de pétrole. Quel intérêt ces « notables miliciens » auraient-ils à aller vers une guerre avec Israël au risque de perdre de tels privilèges durement acquis, notamment financiers ? Ce d’autant que la situation sociale dans les provinces du Sud chiite, mais également dans les zones frontalières, est explosive du fait d’une précarité socioéconomique non résorbable et des chaleurs estivales qui, une année encore, ne font qu’arriver en causant une énième crise hydrique et énergétique.

L’Irak peut-il encore servir de zone tampon ou de « laboratoire politique » pour des solutions post-impériales au Moyen-Orient, ou est-il condamné à rester un champ de confrontation entre puissances extérieures ?

En 2025, j’observe que l’Irak demeure tiraillé entre une volonté partagée par une majorité de ses citoyens d’un retour à l’autodétermination, après plusieurs décennies cumulées de conflits, de guerres, d’ingérences et de sanctions, et une incapacité à s’extraire des jeux de pouvoir entre puissances internationales et régionales. C’est bien là tout le drame de cet Irak qui, comme vous le souligniez justement, continue malgré lui de servir de « laboratoire politique » dans la région sans qu’aucune « expérimentation » ne lui ai jusque-là permis d’atteindre un état de paix. Ainsi, le « Grand Moyen-Orient » qui était acclamé en son temps par George W. Bush et qui n’est pas sans faire écho à l’actuel discours du cabinet de guerre de Benjamin Netanyahu, n’a ni enfanté la démocratie, ni la richesse sur le plan des échanges et du développement, mais bien le chaos… Quel Irakien pourrait raisonnablement contredire cette assertion ? L’Irak a bien tenté de se doter d’un modèle fédéral en se délivrant d’une structure politique traditionnellement centralisatrice et par une dévolution des prérogatives aux gouvernorats et régions. Mais cette formule n’a pas mieux fonctionné. L’autonomie régionale accomplie au Nord par les Kurdes reste quant à elle très fragile. C’est cet état de fragmentation, de morcellement du corps social et politique irakien qui permet aux influences extérieures de se perpétuer et de s’affronter en théâtre irakien. Tant que perdurera cette configuration, ne nous faisons pas d’illusion, il n’y aura pas de relèvement « post-impérial » qui redonne aux Irakiens la maîtrise de leurs décisions et de leur destin.

Enfin, à l’heure où l’Iran menace de s’embraser intérieurement, que deviennent les mandataires traditionnels du régime ? Va-t-on vers un éclatement généralisé de l’« Axe de la résistance », ou vers sa mutation sous d’autres formes plus insaisissables ?

Nombre de ces mandataires ont, en tout ou partie, été neutralisés dans le contexte de cette guerre dévastatrice à Gaza et celle lancée par Israël sur d’autres fronts – Liban, Syrie, Yémen. Ils n’ont pas complètement disparu – qu’il s’agisse du Hamas, du Hezbollah, des milices irakiennes que nous venons d’évoquer, ou encore des Houthis – mais ont vu leurs capacités de nuisance tantôt détruites, tantôt lourdement réduites alors que Tel-Aviv reconstituait son ascendant stratégique en leur portant des coups toujours plus virulents. Si l’escalade militaire se poursuit en 2025, et alors que la République islamique est désormais frappée en son cœur, la violence ne mobilise plus ces anciennes « foules miliciennes » aux côtés de l’Iran et de la survie de son régime. En ce sens, que reste-t-il de cet « Axe de la résistance » que l’on a tant évoqué, sinon une peau de chagrin ? Je ne suis pas convaincue que dans les conditions présentes, tandis que Téhéran joue l’avenir même de son État et de son système institutionnel, ces mandataires, même traditionnels, aient un quelconque intérêt à consolider leurs relations avec l’Iran – ou, a minima, à les exposer au grand jour. Au contraire, je vois plutôt ces groupes paramilitaires se recentrer sur leurs bases partisanes originelles, sur leurs intérêts égoïstes, dans des configurations nationales. Dans tous les cas de figure, l’Iran n’a plus aujourd’hui les moyens tactiques et symboliques d’exporter sa révolution à l’extérieur de ses frontières et c’est là que s’ouvre distinctement une nouvelle page de l’histoire du Moyen-Orient, que je qualifierais de postrévolutionnaire.

À lire aussi : Quel avenir pour l’Irak ?


#MyriamBenraad, #Irak, #MoyenOrient, #Géopolitique, #Iran, #Israël, #Bagdad, #Gaza, #Hamas, #Hezbollah, #Houthis, #Syrie, #Téhéran, #TelAviv, #MilicesChiites, #USA, #Occupation, #Daech, #PostDaech, #RésistanceIslamique, #AlSoudani, #Cf2R, #RelationsInternationales, #Diplomatie, #StratégieMilitaire, #FrappesAériennes, #RecompositionRégionale, #ConflitIsraéloIranien, #AxeDeLaRésistance, #ProxyWar, #AutonomieKurdes, #FragmentationIrakienne, #Milicisation, #PetroRente, #GuerreGaza, #PolitiqueArabe, #EscaladeMilitaire, #AlQaïda, #ChaleurIrak, #CriseHydrique

Retour en haut