Le Grand Entretien avec Nicolas Battini – Le sursaut corse : Reconquête identitaire et pragmatisme politique

Nicolas Battini
Réalisation Le Lab Le Diplo

À l’occasion de la sortie de son ouvrage, Le sursaut corse : L’identité plutôt que l’indépendance, publié le 15 mai 2024, Nicolas Battini propose une lecture renouvelée de la question corse, loin des schémas tiers-mondistes et des appels systématiques à l’indépendance. Doctorant en langue et culture corse et président de l’association Palatinu, il y défend l’idée que le véritable enjeu pour la Corse est d’abord culturel et civilisationnel, bien plus que politique ou institutionnel. Dans la lignée d’une approche réaliste et pragmatique, à la manière d’une Realpolitik corse, ses analyses invitent à repenser le pacte entre la Corse et l’État français, en plaçant l’identité au cÅ“ur du débat.

Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Quelles ont été les motivations personnelles et intellectuelles qui vous ont conduit à rédiger Le sursaut corse, et pourquoi avoir choisi de privilégier la notion de « reconquête culturelle » plutôt que celle de l’indépendance ?

Nicolas Battini : La question s’est posée de rédiger le bilan de quinze années de militantisme dans le nationalisme corse dont plus d’un tiers passé en prison. Pourquoi ? Pour expliciter un certain nombre de ruptures idéologiques par honnêteté intellectuelle. Pour finalement donner à l’opinion les moyens de comprendre les raisons qui poussent aujourd’hui une frange non négligeable du nationalisme corse à s’agglomérer dans une nouvelle proposition en faveur de la défense du peuple corse : le palatinisme. Si je devais la résumer, je le ferais en disant finalement qu’il s’agit pour nous de favoriser le contenu plutôt que le contenant. La question de l’identité charnelle des Corses doit passer avant la question de l’autonomie ou de l’indépendance, c’est-à-dire que ceux qui veulent défendre la réalité ethnoculturelle que constituent les Corses en tant que groupe doivent trouver les moyens de convergence avec les forces politiques française et européenne qui veulent lutter contre l’immigration musulmane ainsi que contre le wokisme en considérant les revendications institutionnelles, bien qu’importantes, comme secondaire dans cette équation.

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Le titre de votre ouvrage évoque un « sursaut ». Comment définissez-vous ce renouveau identitaire ? Quels sont, selon vous, les marqueurs historiques et contemporains de ce basculement ? Le sursaut est un mouvement salutaire, brusque, subit. Il n’est souvent possible qu’à condition d’avoir atteint une situation extrême de rabaissement ou d’abattement. Nous en sommes là. La Corse est la région la plus pauvre de France. Son taux de natalité l’un des plus bas (1.3 par femme). La moitié de la population (350.000 habitants) est allogène, un cinquième est musulman et bénéficie d’une forte capacité reproductive tout en étant alimenté par un flux migratoire important. Le nationalisme corse issu des années soixante-dix s’est totalement rendu idéologiquement devant le chantage à l’ostracisation de la gauche et a désactivé tous ses postulats identitaires. Gilles Simeoni, président autonomisme de l’Exécutif en Corse, a fait parrainer Jean-Luc Mélenchon aux dernières présidentielles et a mis en avant tous les marqueurs idéologiques exigés par la gauche parisienne dont le soutien systématique aux trafiquants de migrants que sont les associations immigrationnistes. Et pourtant, dans ce marasme, l’électorat corse se positionne clairement à droite à toutes les échéances véritablement idéologisées comme le sont les présidentielles ou les européennes. Les droites y font leurs plus hauts scores. Il faut connecter cette aspiration avec un discours local parfaitement corse. Voici ce que j’appelle le sursaut corse. Le palatinisme est l’aboutissement de cette logique. 


Vous pointez dans votre livre le « mensonge tiers-mondiste » qui a dominé le nationalisme corse depuis les années 1970. Pouvez-vous en expliciter les mécanismes et expliquer en quoi cette vision s’avère désormais contraire aux intérêts stratégiques de l’île ? Il faut remonter à la genèse de toute cette histoire. En 1896 est fondée la première revue en langue corse : A Tramuntana. Son animateur s’appelle Toussaint Casanova, dit « Santu Â». Il fait naître alors une revendication de reconnaissance linguistique et culturelle. Derrière ce premier combat identitaire se structure son prolongement politique : la revendication autonomiste. Le premier manifeste est publié en 1914, par Xavier Paoli et Jacques-Toussaint Ceccaldi. En 1920 et jusqu’en 1939, paraît A Muvra (Le Mouflon) autour de Pierre et Matthieu Rocca. Est créé dans la foulée par les mêmes hommes et leurs compagnons le Parti Corse d’Action en 1922 qui devient le Parti Corse Autonomiste en 1927. Tous ces gens, de Casanova aux Rocca, sont de parfaits réactionnaires catholiques, antimaçons, antisémites et antirépublicains. À tel point que Casanova part mourir en 1935 à Livourne, prêtant serment d’allégeance public à Mussolini. Rocca est condamné à 15 ans pour intelligence avec l’ennemi après 45. Je n’entre pas dans le détail de tout ceci, mais il s’agit d’expliciter le fait que le nationalisme corse est historiquement né à droite, très à droite. Ils parlent de « race corse Â», de nécessité de se défendre contre le complot juif international, contre la franc-maçonnerie jacobine et antichrétienne etc… Loin de moi l’idée d’adhérer à tout ce narratif, je l’évoque simplement tel qu’il fut. L’épuration balaie tous ces réseaux. Ainsi, la revendication corse est marquée du sceau de l’infâmie dans l’après-guerre. Elle vivote sans pouvoir percer et est surtout portée par des courants qui maintiennent globalement le même discours que A Muvra. Les frères Simeoni eux-mêmes, Max et Edmond, font publier un fascicule en 1963 intitulé « L’ethnie corse Â». Cette revendication renaît réellement dans les années soixante-dix, surtout avec l’arrivée de la nouvelle génération de boomers soixante-huitard. Ainsi, le nationalisme corse opère sa mutation de revendication réactionnaire et antirépublicaine vers un positionnement anticolonial et anti-impérialiste sur fond de discours très socialisant et victimaire. Le sigle FLNC (Front de Libération Nationale Corse) marque cette dynamique de mimétisme avec le FLN algérien. Malgré tout, l’idée de peuple corse est maintenue et justifie le combat. On parle toujours d’un groupe ethnique à ce moment-là. Mais son ennemi n’est plus le juif errant ou le jacobin antichrétien, c’est le colonialisme français. On entre dès lors dans la période tiers-mondiste du nationalisme insulaire et l’on s’identifie aux peuples du Sud qui composent les anciennes colonies française ou occidentale. Cependant, ce discours anticolonialiste étant intrinsèquement lié à un paradigme de gauche, le nationalisme se retrouve ainsi pris en otage par les évolutions idéologiques des mouvements progressistes et révolutionnaires. Il conceptualise alors une vision du peuple corse de moins en moins ethnique et propose la « communauté de destin Â» dès 1987 : « est Corse toute personne vivant en Corse et partageant les dessins de la lutte de libération nationale Â». Casanova, Paoli, Ceccaldi et les Rocca voyaient les Corses comme une communauté d’héritage charnel selon la définition allemande ou italienne de la nation. Pierre Poggioli, Edmond Simeoni et les leaders du nationalisme corse dans les années quatre-vingt rompent avec cette vision traditionnelle et se soumettent ainsi à une conception très française et républicaine du groupe basée sur la libre adhésion à un projet politique, le leur. Ainsi, le ver était dans le fruit. Aujourd’hui, les héritiers de ce courant philosophique, des plus modérés aux plus radicaux, au sein du nationalisme corse ont ouvert la voie aux votes favorables à la théorie du genre et à l’écriture inclusive réalisés en 2021 à Bastia, commune autonomiste. C’est une évolution logique. Elle suit la gauche. Elle finira par prétendre que les Corses sont des racisés. En cela, le tiers-mondisme est à nos yeux parfaitement contraire aux intérêts du peuple corse. Il faut établir une nouvelle proposition nationaliste en Corse basée sur notre réalité européenne. C’est ce que le palatinisme entend réformer. 


Dans une perspective pragmatique, comment évaluez-vous la faisabilité d’un statut d’autonomie renforcée pour la Corse au sein de la République française ? Quels compromis institutionnels et budgétaires recommanderiez-vous pour rendre cette option crédible ?

On utilise très souvent les exemples allemand et italien pour expliquer le caractère tout à fait courant des statuts d’autonomie en Europe occidentale. Mais les Etats allemand et italien sont bien récents historiquement parlant. Bien plus récents que l’Etat français. Surtout, il existait une réalité linguistique et ethnique en Allemagne comme en Italie bien avant la création de l’Etat-nation. De la Franconie à la Prusse, on parlait allemand. De Naples à Milan, on parlait italien. Des dialectes différents, certes, mais inscrits dans le même monde linguistique. On se sentait appartenir à quelque chose de cohérent malgré la division politique des cités et des Etats. Tel ne fut pas le cas de la France. En Corse, on parlait corse. En Bretagne, breton. En Provence, provençal. Le français, selon le rapport de l’Abbé Grégoire en 1792, n’était parlé que par trois millions d’habitants sur les vingt-et-un que comptait la France alors. C’est l’Etat qui a fondé l’unité d’esprit et de langue en France. Toute l’histoire de la France n’a été qu’une volonté de centralisation, bien avant la Révolution. C’est donc dans cette réalité historique qu’il faut réfléchir et se projeter. C’est avec cet état de fait en tête qu’il faut trouver un compromis institutionnel raisonnable et audible à Paris comme dans l’opinion française en général. Sans cela, il n’y a que le rapport de force qui ne mène qu’à une seule chose : la mort et la prison. Je suis parfaitement incapable de promouvoir aujourd’hui cette voie-là. J’en ai connu les excès et les conséquences et le père de famille que je suis refuse d’inciter demain ses propres enfants à mettre en péril leur vie ou leur liberté. Ce n’est pas pour inciter les enfants des autres.


Vous revenez sur votre expérience personnelle de détenu et sur l’assassinat d’Ivan Colonna par un islamiste pour souligner la dimension ethnique et religieuse du débat corse. En quoi ces événements ont-ils modifié votre regard sur la stratégie nationaliste ?

Le tiers-mondisme m’avait formé idéologiquement pour voir le monde articulé entre les dominants et les dominés. Nous comptions parmi les dominés, nous les Corses colonisés comme les autres peuples du Sud. Lors de mon incarcération, en 2015, pendant les massacres du Bataclan, j’ai assisté aux applaudissements et aux cris de joie de la moitié des détenus de la Maison d’Arrêt qui comptait une grande majorité de prisonniers musulmans. Ce soir-là, je me suis senti bien plus proches des surveillants, pour la plupart européens de culture chrétienne comme moi, que des détenus qui applaudissaient. Ce fut mon premier ressenti en tant qu’occidental. Ainsi, la théorie militante tiers-mondiste s’effondrait en mon esprit. Je suis rentré en Corse pour finir ma peine quelque temps plus tard. En janvier 2018, un détenu musulman s’en prit à deux surveillants corses en criant « Allah Akbar Â» et en les lardant de trente coups de couteau. Ce fut l’acte final vers ma conversion à la pensée identitaire. L’assassinat d’Yvan Colonna par un islamiste en 2022 n’a fait que conforter en moi ce qui était déjà acquis depuis longtemps. 

À l’heure où plusieurs mouvements régionalistes en Europe cherchent à se (re)fonder sur une identité civilisationnelle, quelles leçons les nationalistes corses peuvent-ils offrir à leurs homologues – par exemple en Flandre ou en Écosse – pour réconcilier identité et pragmatisme politique ?

L’exemple que nous pouvons apporter est précisément ce que nous réalisons depuis 2022. Notre discours est désormais omniprésent dans le débat insulaire et pèse de toute son influence culpabilisante sur les nationalistes tiers-mondistes. Ces-derniers réajustent leur discours de façon progressive mais notable. Ils vont continuer à le faire jusqu’à atteindre l’extrême limite de leurs contradictions. L’électorat corse est clairement mu par une vision instinctive de droite. Cependant, la matrice idéologique du tiers-mondisme est clairement de gauche, même quand on tente de l’habiller occasionnellement. Tout ceci ne tiendra pas bien longtemps. Le palatinisme, qui s’est doté d’un parti politique, Mossa Palatina, a réalisé aux dernières législatives, sans moyens et après seulement trois mois d’existence, des scores notables comme 4,8% sur Bastia, 4,5 sur Ajaccio ou 5,2 à Porto-Vecchio. Ceci est la preuve d’un niveau de massification conséquent auprès de l’opinion. Il va sans dire que la palatinisme a vocation à devenir une force politique incontournable dans les années à venir, en rompant avec le prisme tiers-mondiste qui parasite la revendication corse. C’est ce chemin que doivent suivre les autres revendications ethno-régionales. Refuser le postulat victimaire et tiers-mondiste. Repenser les cultures dites régionales comme ce qu’elles sont : des cultures européennes autochtones. Baser la volonté de défendre l’identité charnelle sur la convergence avec les autres forces politiques favorables à la défense de la civilisation européenne. S’enraciner électoralement pour s’imposer aussi face aux partis nationaux et infléchir ainsi leur ligne dans le bon sens concernant la question régionale. C’est cette voie que nous souhaitons ouvrir. Car c’est la seule voie de survie pour nos petites ethnies européennes.

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