
Par Sylvain Ferreira
À la fin de 1944, la Wehrmacht est engagée sur plusieurs fronts avec des ressources de plus en plus limitées en hommes comme en matériels. L’échec de l’offensive des Ardennes a laissé les forces allemandes sur le front de l’Ouest affaiblies. Sur le front oriental, les Allemands se préparent comme ils peuvent à faire face à l’offensive d’hiver de l’Armée rouge.
Une préparation écourtée
En raison des difficultés rencontrées par les Alliés dans les Ardennes, Staline accepte d’avancer la date de l’offensive, initialement prévue le 20 janvier, alors que tous les préparatifs ne sont pas encore achevés. L’offensive est planifiée avec une précision remarquable par la STAVKA et notamment les maréchaux Joukov, Koniev et Rokossovski. Le plan consiste à exploiter la faiblesse des lignes allemandes pour percer rapidement, isoler et encercler les forces ennemies, et avancer vers l’Oder, le dernier obstacle naturel avant Berlin. Depuis l’été précédent, les Soviétiques disposent de plusieurs têtes de pont sur la Vistule, notamment à Baranów, Puławy et Magnuszew. Ces positions sont idéales pour lancer une offensive massive sans avoir à franchir la Vistule de vive force.
Le choc (12-17 janvier)
Le 12 janvier 1945, l’offensive commence avec une gigantesque préparation d’artillerie qui s’abat sur les premières lignes allemandes. Plus de 5 000 canons soviétiques ouvrent le feu, créant un chaos dans les défenses de la Wehrmacht. Le 1er Front de Biélorussie de Joukov qui aligne un total de 163 divisions de fusiliers et brigades blindées avec 7042 chars et canons d’assaut. Plusieurs unités prestigieuses participent à l’offensive, comme la célèbre 8e Armée de la Garde du général Tchuikov, le vainqueur de Stalingrad, la 5e Armée de Choc (général Berzarin), et la 33e Armée (général Gordov), perce les lignes de la 9. Armee allemande (général Lüttwitz) autour de Varsovie. Une attaque massive est lancée depuis la tête de pont de Magnuszew, où les forces soviétiques, incluant la 1re Armée blindée de la Garde (général Katukov), exploitent les brèches dans les défenses allemandes pour réaliser plusieurs encerclements. La 1re Armée polonaise, sous le commandement du général Berling, joue un rôle clé dans la libération de Varsovie le 17 janvier, même si la ville est détruite à 90% depuis l’automne précédent. Les combats sont féroces, avec des tirs d’artillerie qui maintiennent les Allemands sous pression constante, permettant aux troupes soviétiques et polonaises de progresser à travers les défenses ennemies, capturant des villes clés comme Radom et Sochaczew.
L’exploitation (18-31 janvier)
Les troupes soviétiques se déplacent à une vitesse fulgurante, souvent de 30 à 40 kilomètres par jour. Le terrain, principalement plat et gelé, facilite la progression des chars et des troupes motorisées. Le 1er Front d’Ukraine de Koniev qui dispose entre autres de la 3e Armée blindée de la Garde (général Rybalko), la 4e Armée blindée (général Lelyushenko), et la 52e Armée (général Koroteev), s’empare des grands centres industriels de Silésie, notamment Katowice et se prépare à assiéger Breslau (Wrocław), centres que Staline veut récupérer intacts. Au cours de la progression des forces de Koniev, la 60e Armée (général Kurochkin) qui libère Cracovie le 19 janvier, ce qui provoque l’effondrement du système logistique de la Wehrmacht dans ce secteur. Pendant ce temps, la 2e Armée blindée de la Garde de Joukov, de concert avec la 5e Armée de Choc et la 8e Armée de la Garde, pousse vers l’Oder, et repousse la 4. Panzerarmee du General der Panzertruppe Gräser qui est mise en déroute et incapable d’organiser une résistance coordonnée. Cette phase voit également des opérations de nettoyage des poches allemandes restantes. La 69e Armée (général Kolpakchi) isole et détruit les forces allemandes encerclées près de Kielce. Les villes de Łódź et Częstochowa sont libérées, et les forces soviétiques, profitant des conditions hivernales, traversent les zones marécageuses gelées, ce qui leur permet de surprendre les Allemands à plusieurs reprises. Le 27 janvier, des troupes du 1er Front ukrainien de Koniev (322e Division de fusiliers de la 60e Armée) libèrent le camp de concentration d’Auschwitz et découvrent la réalité de l’extermination des Juifs d’Europe malgré les destructions opérées par les SS avant d’évacuer le camp.
La phase de consolidation (1-4 février) :
Le 1er février, les Soviétiques atteignent l’Oder, notamment la 8e Armée de la Garde et la 5e Armée de Choc qui établissent des têtes de pont sur la rive occidentale près de Küstrin. Cependant, sur ordre de Staline, l’avancée est temporairement arrêtée pour consolider les gains sur le reste du front pour renforcer les positions en vue de l’assaut final sur Berlin. Cette phase permet aussi d’intégrer de nouvelles troupes et de réorganiser les lignes de communications désormais très étirées depuis la Vistule. Les forces soviétiques ont en effet déjà parcouru entre 400 et 450 kilomètres depuis leurs bases de départ. Pour la Wehrmacht, l’offensive Vistule-Oder a des conséquences stratégiques catastrophiques. Les Soviétiques capturent une grande partie de la Pologne et des territoires allemands, notamment la Silésie, cruciale pour l’industrie de guerre allemande. La rapidité de l’avance soviétique conduit à un effondrement de la chaîne de commandement allemande, avec plusieurs unités comme la 6. Volksgrenadier-Division et la 19. Panzer-Division se retrouvent isolées ou encerclées avant d’être détruites en détails. La défaite porte un coup dur pour le moral des troupes allemandes, déjà éprouvées par les défaites précédentes. Par ailleurs, l’entrée des troupes soviétiques sur le territoire allemand provoque un exode massif des populations civiles qui sont l’objet d’exactions de la part des soldats soviétiques.
Conclusion
Début février, les Allemands parviennent tant bien que mal à organiser une nouvelle ligne de défense cohérente à l’ouest de l’Oder. Le 4 février, Staline ordonne de s’arrêter sur l’Oder, de prendre uniquement Küstrin encerclée et de mettre en place une défense vers le nord contre le groupe d’armées « Weichsel » coupé du reste du Reich. L’offensive Vistule-Oder est officiellement terminée. En termes de pertes, elle a été coûteuse pour les deux camps. Pour l’Armée rouge, les pertes sont estimées à environ 194 000 hommes tués, blessés ou disparus, reflétant la brutalité et la rapidité des combats[1]. Du côté allemand, les pertes sont encore plus sévères, avec environ 500 000 soldats tués, blessés ou capturés. Les pertes matérielles sont énormes, avec des milliers de véhicules, de canons et de chars détruits ou abandonnés. De plus, l’encerclement de plusieurs formations allemandes a mené à la perte de toute une génération de soldats aguerris, aggravant la crise des effectifs qui touche la Wehrmacht depuis 1942.
Sur le plan de l’art de la guerre, l’offensive Vistule-Oder est un chef-d’œuvre de l’art opératif soviétique. Elle démontre une nouvelle fois la maîtrise de la STAVKA dans la planification et l’exécution de la doctrine d’opérations en profondeur établies par le penseur soviétique Isserson[2]. Enfin, elle signe la supériorité doctrine de l’école de pensée soviétique initiée par Alexandre Sviétchine dans les années 20. En effet, alors que les Alliés piétinent dans leur contre-offensive dans les Ardennes pour reprendre quelques dizaines de kilomètres aux Alliés avec des moyens humains et matériels colossaux, l’Armée rouge progresse de 500 km en un peu plus de trois semaines. Ce succès va non seulement accélèrer la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe mais a également des répercussions durables sur la carte politique de l’Europe. Cette offensive a non seulement mis à mal les capacités défensives allemandes mais a également préparé le terrain pour l’assaut final sur Berlin. Elle reste un exemple éminent de la combinaison de stratégie, de tactique et de logistique dans la guerre moderne, avec des coûts humains et matériels qui ont marqué la fin de la guerre en Europe.
[1] Glantz, David M. & House, Jonathan, When Titans Clashed: How the Red Army Stopped Hitler, Lawrence, Kansas: University Press of Kansas, 1995, page 300
[2] Isserson, Georgii Samoilovich, Fundamentals of the Deep Operation, 1933 (ouvrage toujours classé aujourd’hui)
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Titulaire d’un Master 2 en histoire, Sylvain Ferreira est historien spécialiste de l’art de la guerre à l’époque contemporaine. Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la Grande Guerre et la guerre de Sécession, il est également consultant pour des séries documentaires à la télévision dont Tank, roi des champs de bataille (Toute l’Histoire) et Navires de Légende (Planète +). Il collabore régulièrement aux magazines des éditions Caraktère depuis 2015.
