HISTOIRE – Iran : De la grande civilisation perse à la République islamique, l’histoire géopolitique d’une puissance confisquée

Par la rédaction du Diplomate média
Une grande civilisation avant la République islamique
Au moment où le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran restructure de nouveau tout l’équilibre moyen-oriental voire même mondial, il faut rappeler une évidence trop souvent oubliée : l’Iran ne se réduit ni à la République islamique ni à ses milices. L’Iran est d’abord l’héritier d’une des plus anciennes et des plus raffinées civilisations du monde. De l’empire achéménide fondé par Cyrus aux Parthes puis aux Sassanides, la Perse a porté une idée durable de l’État, de l’administration, de la diplomatie et de la puissance impériale. Les Safavides, à partir du XVIe siècle, ont ensuite refondé un cadre national iranien en faisant du chiisme duodécimain la religion d’État, élément majeur dans l’émergence d’une conscience politique iranienne unifiée.
C’est précisément pourquoi l’histoire iranienne interdit les simplifications. La Perse n’a pas seulement produit un empire ; elle a porté une vision de la continuité civilisationnelle. Cette profondeur historique explique que l’Iran soit resté, malgré les invasions, les conquêtes et les ruptures dynastiques, une puissance de synthèse, de culture et d’équilibre régional. Même l’islamisation du pays n’a pas effacé ce vieux fond perse ; elle s’est au contraire greffée sur une matrice politique et culturelle antérieure, beaucoup plus ancienne que la République islamique née en 1979.
Perses et Juifs : une relation ancienne, souvent féconde
C’est aussi cette longue durée qui éclaire les relations souvent positives entre Perses et Juifs. Lorsque Cyrus conquiert Babylone en 539 avant J.-C., il autorise les Juifs exilés à rentrer en Judée et à rebâtir leur Temple ; dans la mémoire juive, ce geste a laissé une trace décisive. Plus largement, les communautés judéo-persanes se sont enracinées très tôt dans l’espace iranien et mésopotamien, au point que, sous les Parthes puis les Sassanides, les Juifs vivaient depuis déjà des siècles sous des souverainetés iraniennes. L’influence perse a d’ailleurs laissé une empreinte durable sur certaines dimensions de la culture et du judaïsme rabbinique.
Il ne s’agit évidemment pas d’idéaliser toute l’histoire iranienne : il y eut aussi des discriminations, notamment à certaines périodes pré-modernes. Mais, sur la longue durée, le monde perse a souvent offert aux Juifs des conditions de continuité historique, de coexistence et parfois même de protection supérieures à celles rencontrées dans d’autres espaces du Proche-Orient. Cette réalité historique pèse encore dans la mémoire stratégique de la région.
À lire aussi : Les Kurdes : Une histoire plurielle entre vassalisation, désaccords et volonté d’autonomie (1/2)
Le Chah, Israël et la logique géopolitique des périphéries
Cette profondeur historique aide à comprendre un autre fait trop souvent gommé par les passions idéologiques du présent : entre 1948 et 1979, l’Iran du Chah et Israël entretinrent des relations stratégiques réelles, quoique souvent discrètes. Ce rapprochement répondait à une logique géopolitique limpide : l’Iran était une puissance non arabe et non sunnite cherchant, face à son environnement régional, des partenariats de sécurité et d’influence. À cela s’ajoutaient l’existence d’une importante communauté juive d’Iran (paradoxalement toujours présente dans le pays et la plus importante du monde arabo-musulman !) et des liens humains anciens entre les deux sociétés. L’alliance irano-israélienne sous Mohammad Reza Pahlavi ne relevait donc pas de l’anomalie, mais d’une convergence d’intérêts conforme à la longue durée de l’histoire perse.
Le règne pahlévi s’inscrivait d’ailleurs dans une tentative de modernisation nationale. La “Révolution blanche”, lancée en 1963, visait à transformer le pays par des réformes économiques, sociales et administratives. Elle a modernisé l’Iran, mais elle a aussi bousculé les campagnes, accéléré l’urbanisation, affaibli les structures traditionnelles et nourri une opposition à la fois politique, sociale et religieuse. C’est dans cette tension qu’il faut lire la fragilisation du régime du Chah.
1979 : la révolution islamique et l’aveuglement occidental
Le basculement de 1979 fut donc, au sens strict, une confiscation historique. La révolution n’a pas seulement renversé un monarque autoritaire ; elle a remplacé un État national modernisateur par une théocratie révolutionnaire structurée autour du velayat-e faqih, c’est-à-dire de la souveraineté du clerc-juriste. Le drame est que l’Occident porte dans cette séquence une double responsabilité. D’abord par son passif : le coup d’État de 1953, orchestré avec l’appui américain et britannique contre Mossadegh, a nourri durablement le ressentiment anti-occidental. Ensuite par sa cécité de 1978-1979 : une partie des élites occidentales a voulu voir dans Khomeini un simple opposant moral ou spirituel, sans comprendre qu’il portait un projet théocratique radical.
La France elle-même joua un rôle non négligeable dans cette séquence. Arrivé près de Paris le 6 octobre 1978, Khomeini, considéré à tort par toute l’intelligentsia et les milieux universitaires de gauche comme un « Sage » et le nouveau « Che Guevara » des peuples opprimés, s’installa ensuite à Neauphle-le-Château, d’où il put diffuser librement ses messages au monde entier avant son retour triomphal à Téhéran le 1er février 1979. Ce fut, pour l’Occident, une faute d’analyse majeure : beaucoup n’ont pas vu qu’ils offraient une formidable caisse de résonance à une révolution religieuse qui allait très vite liquider les libéraux, marginaliser et assassiner les modérés et installer une logique de pouvoir théocratique total (voir à ce sujet, l’ouvrage de Roland Lombardi, spécialiste du Moyen-Orient et directeur du Diplomate média : Les Trente honteuses, 2020, VA Éditions).
À lire aussi : REPORTAGE – L’Histoire singulière des juifs d’Ouzbékistan
Depuis 1979, la Perse réelle subordonnée à l’idéologie des mollahs
Depuis lors, la République islamique n’a cessé de subordonner l’Iran réel à un projet idéologique. La grandeur perse, sa vocation d’équilibre, son génie diplomatique et son intérêt national ont été recouverts par une logique d’exportation révolutionnaire inspirée des Frères musulmans et adaptée au chiisme. Le régime s’est structuré autour du Guide suprême, du Corps des gardiens de la révolution islamique et de sa force al-Qods, qui organise et soutient des réseaux armés extérieurs ; l’ensemble a nourri ce que l’on appelle aujourd’hui “l’Axe de la résistance”, incluant notamment le Hezbollah, les Houthis, le Hamas et d’autres milices alliées. Au passage, « la cause palestinienne » n’est autre qu’une simple « carte de visite » des mollahs de Téhéran dans le monde sunnite. Ce n’est plus la Perse qui parle ; c’est un appareil idéologique qui instrumentalise la nation iranienne au service d’une stratégie de déstabilisation régionale permanente et du terrorisme.
Le conflit actuel ne doit pas faire oublier l’histoire longue de l’Iran
Le conflit actuel le rappelle brutalement. Le 22 avril 2026, Washington a annoncé l’extension indéfinie du cessez-le-feu avec l’Iran pour permettre la poursuite de négociations, sans qu’il soit clair que Téhéran ou Israël s’y rallient pleinement. Mais cette crise ne doit pas conduire à confondre l’Iran avec le régime qui le gouverne. La République islamique n’est pas l’aboutissement naturel de l’histoire perse ; elle en est la torsion idéologique. Elle a transformé une grande civilisation, longtemps capable de diplomatie, de coexistence et d’équilibre, en puissance de confrontation, d’attrition et de nuisance.
C’est pourquoi la question iranienne doit être posée avec rigueur. Il ne s’agit pas d’être “pour” ou “contre” l’Iran, mais de distinguer la Perse de Khomeini, la nation iranienne de la machine révolutionnaire, l’histoire longue d’un peuple de l’idéologie qui l’a prise en otage depuis 1979. Tant que cette distinction ne sera pas faite, l’Occident continuera de mal comprendre l’Iran, comme il a si mal compris la révolution islamique au moment même où elle s’installait. Et tant qu’elle durera, la République islamique continuera de faire payer à la région — et d’abord aux Iraniens eux-mêmes — le prix de cette immense confiscation historique. Et comme l’écrivait Roland Lombardi dans son éditorial du 7 juillet dernier, la grande Perse finira sûrement par absorber, comme un buvard, le fondamentalisme chiite ; mais, d’ici là, ce grand pays et ce grand peuple pourraient bien avoir encore à traverser des heures très sombres…
À lire aussi : ANALYSE – Les représailles contre les Houthis, dernier avertissement à l’Iran ?
#Iran #Perse #HistoireIran #Geopolitique #MoyenOrient #RevolutionIranienne #Khomeini #Chah #EmpirePerse #CivilisationPerse #Iran1979 #RelationsInternationales #Strategie #Diplomatie #ConflitIran #IsraelIran #USAIran #AnalyseGeopolitique #HistoireDuMonde #PuissanceRegionale #AxeDeLaResistance #Chiisme #IslamPolitique #GardienDeLaRevolution #Geostrategie #IranAncien #PerseAntique #Safavides #Achéménides #Sassanides #Parthes #IranModerne #CriseMoyenOrient #EquilibreRegional #PolitiqueInternationale #HistoireGeopolitique #NationIranienne #Theocratie #PuissanceIran #AnalyseHistorique
