TRIBUNE – Impulsivité et diplomatie : De l’antonyme au synonyme ?

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Qui agit comme la poussée d’une force irrésistible, en l’absence de toute volonté réfléchie. Un impulsif qui ne sait pas se retenir de parler ». Telle est la définition de l’impulsivité tirée du dictionnaire Larousse ! Or, cette dimension subjective de l’activité humaine demeure un angle mort de la recherche sur les relations internationales, sur la diplomatie dans ce qu’elle a de pérenne.
Les traités, manuels, dictionnaires et autres opuscules rédigés par de brillants experts du monde semblent faire l’impasse sur cette dimension. Peut-être parce qu’elle est rétive à toute conceptualisation ? Peut-être parce qu’elle est considérée comme quantité négligeable dans le processus décisionnel diplomatique ? Peut-être par une conjugaison de ces deux raisons ? Pour apprécier l’étendue du phénomène, un retour sur le passé est incontournable pour comprendre la situation présente.
DIPLOMATIE PASSÉE : UN JARDIN À LA FRANÇAISE
« Les diplomates procèdent selon des lignes raisonnées et les militants des droits de l’homme agissent par coup de cœur. Les uns préparent une stratégie, les autres construisent le rêve ». Cette déclaration de Bernard Kouchner, datant de 2014, incite à la réflexion tant elle met le doigt sur le cœur du métier diplomatique : travailler sur le réel et le temps long. Qualifiée de second plus vieux métier du monde – place qu’elle dispute au renseignement -, la diplomatie traditionnelle se décline autour de quelques principes fondamentaux applicables ne variatur : attachement de notre pays à son indépendance et à sa souveraineté lui permettant d’avoir un dialogue critique avec Moscou et Pékin ; importance de la relation franco-allemande comme moteur de la construction européenne, alliance avec les Etats-Unis ne signifiant pas alignement inconditionnel ; politique africaine autonome ; politique arabe affirmée tout en reconnaissant le droit à la sécurité d’Israël, attachement au multilatéralisme … En un mot comme en cent, constance et cohérence de la diplomatie font sa force en dépit d’adaptations incontournables justifiées par les contraintes d’un environnement évolutif. Mélange subtil, elle consiste à travailler pour le meilleur tout en se préparant au pire. Telle est l’essence de la diplomatie gaullo-mitterrandienne !
Dans l’exercice quotidien de ses prérogatives internationales, le président de la République dispose traditionnellement des conseils éclairés de deux diplomates, conseils qu’il suit, autant que faire se peut. Le premier est son conseiller diplomatique chargé de lui fournir une information vérifiée (correspondance des ambassades et notes des services de renseignement) et contextualisée (dans le temps et dans l’espace) indispensable à toute décision éclairée. Le second est son chef du protocole, introducteur des ambassadeurs, à cheval sur l’Élysée et le Quai d’Orsay, qui met sa connaissance fine des usages au service de la diplomatie française. Ainsi, le chef de l’État est en mesure de définir une politique étrangère pérenne et robuste (la stratégie) adaptable par mauvais temps (la tactique) par le ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Grâce à cet équilibre harmonieux entre théorie et pratique, la France assume son rôle de puissance moyenne et d’équilibre sur la scène internationale depuis le début de la Ve République jusque dans un passé récent. La place laissée à l’improvisation, à l’impulsivité est réduite à la portion congrue tant la machine est bien huilée entre les deux rives de la Seine. Ainsi, la voix de la France est attendue, entendue et souvent suivie dans le concert des nations.
Durant les dernières décennies, et plus encore depuis 2017, la pratique diplomatique évolue, pas nécessairement dans la direction souhaitable compte tenu de la complexité, de l’imprévisibilité et de la dangerosité du monde.
DIPLOMATIE PRÉSENTE : UN JARDIN EN FRICHES
« Une grande diplomatie, c’est un pays fort, une vision claire et, à long terme, un homme enfin, écouté et respecté, pour la mettre en œuvre » (Claude Martin, 2015). Et, n’est-ce pas là que le bât blesse aujourd’hui ? À l’heure de l’infobésité et de la « psychogéopolitique », la pratique diplomatique ne connaît-elle pas une révolution de velours qui en saperait les fondations ? La question mérite d’être posée. Aujourd’hui, mise en scène, gestuelle, symboles, lieu de réception, politique mémorielle à tout-va … semblent l’emporter sur le fond des dossiers, y compris les plus complexes (Cf. conflit en Ukraine). Le moins que l’on soit autorisé à dire est que le président de la République française soigne la façade, pratiquant à merveille une diplomatie des apparences. Pire encore, certaines de ses décisions, et non des moindres, ne répondent à aucune logique de défense des intérêts du pays. Elles en semblent particulièrement éloignées. Emmanuel Macron privilégie les tête-à-tête avec ses homologues, pensant qu’il aura plus de prise sur eux. Il met en scène les symboles. Il excelle dans la pratique de la diplomatie tactile qui indispose souvent. Dès 2017, il fait savoir qu’il ne tient pas le Quai d’Orsay en haute estime, administration qu’il considère lestée d’une forme d’immobilisme sans imagination. C’est pourquoi, Emmanuel Macron décide de dépoussiérer cette vieille dame qu’est la diplomatie et mettre aux pas les diplomates (Cf. sa décision de supprimer le corps diplomatique à l’occasion de la transformation de l’ENA en INSP de janvier 2022)[1]. Au diable la langue de bois épaisse et les circonvolutions sémantiques du Quai d’Orsay d’hier ! Parlons vrai et trash pour régler les affaires du monde (Cf. son discours devant les ambassadeurs du 6 janvier 2025) !
Laissons-nous guider par nos impulsions et non par la logique de nos intérêts combinée à l’intérêt général ! Les coups de menton, les jugements à l’emporte-pièce (« OTAN en état de mort cérébrale »), les décisions subites (revirement dans notre politique d’équilibre entre Alger et Rabat) qui se contredisent parfois au fil du temps, font florès. C’est à n’y rien comprendre tant les marqueurs de la diplomatie française de papa la rendaient aussi audible que crédible à l’extérieur. Même les meilleurs experts des relations internationales y perdent leur latin. Mais aussi, nos principaux partenaires qui sont déboussolés par l’impulsivité du chef de l’État de la « Grande nation ». Y-a-t-il toujours un pilote dans l’avion ? Manifestement, la cellule diplomatique de l’Élysée ne semble ni en mesure de canaliser ses initiatives problématiques, ni en mesure de stopper ses foucades légendaires ou ses décisions incompréhensibles prises souvent sous le coup de l’émotion, de l’impulsivité, qu’il s’agisse de l’Algérie[2] ou des pays africains[3], voire de la Russie (Cf. discours sur la base aérienne de Luxeuil, 18 mars 2025). Et, elles sont nombreuses. Il est vrai que, « ses » diplomates s’apparentent plus à des courtisans qu’à des conseillers libres de leur parole et de leur jugement face à un Jupiter rétif à toute critique. Les résultats sont devant nos yeux. Qu’il semble bien loin le temps d’une diplomatie qui s’attache à l’essentiel et rejette l’accessoire !
URGENCE ET PRÉCIPITATION
« La vérité est que cette forme de diplomatie sautillante relève d’un exercice purement gesticulatoire » (2015, Alain Dejammet, ambassadeur de France dignitaire). Sans tomber dans le misonéisme (hostilité à la nouveauté, au changement), il n’est pas interdit de regretter ces dernières évolutions d’une diplomatie jupitérienne solitaire au fil de l’eau. Propice aux déconvenues et embardées de toutes sortes sans parler des surprises, souvent désagréables pour nos partenaires et concurrents. Les résultats ne sont pas au rendez-vous. Pire encore, le crédit de la diplomatie française sur la scène internationale est largement entamé[4]. Certains diplomates en ont fait état publiquement. Fait rarissime pour être relevé dans la Maison des bords de Seine. D’antonymes qu’ils furent durant des siècles, les concepts d’impulsivité et de diplomatie ne sont-ils pas désormais devenus synonymes !
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
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[1] Raphaëlle Bacqué/Ariane Chemin/Ivanne Trippenbach, Le président et son double (3/4). La diplomatie à lui seul, Le Monde, 22-23 décembre 2024, pp. 18-19.
[2] Frédéric Bobin, La relation entre la France et l’Algérie à l’arrêt, Le Monde, 9 janvier 2025, p. 2.
[3] Philippe Ricard, Macron irrité ses homologues africains, qu’il accuse « d’ingratitude », Le Monde, 9 janvier 2025, p. 2.
[4] Jean Garrigues, Le chef de l’État, parce qu’il s’est cru tout-puissant, est plus affaibli que jamais, Le Monde, 27 décembre 2024, p. 24.
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