
Par Arthur Grossmann
Été 2021. Un incendie gigantesque ravage la Kabylie, tuant plus de 90 personnes. Les enquêteurs identifient 72 départs de feu simultanés, à proximité des villages. L’origine criminelle, la préméditation et l’objectif meurtrier des pyromanes ne font aucun doute. Le drame fait l’objet d’une récupération politique immédiate. Lors d’une allocution télévisée, l’État algérien, par la voix de son président M. Tebboune, évoque un acte terroriste et pointe du doigt le Maroc ainsi que le MAK (Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie), classé « organisation terroriste » un mois auparavant en vertu de l’article 87-bis du code pénal algérien.
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Selon la DGSN (Direction Générale de la Sûreté Nationale), l’enquête a permis de « découvrir qu’un réseau criminel classé comme organisation terroriste est derrière les incendies, de l’aveu de ses membres arrêtés ». De leur côté, les organisations indépendantistes kabyles accusent les services spéciaux algériens d’être à l’origine des incendies.
À ce jour, aucune preuve n’a été fournie, ni par les indépendantistes, ni par les autorités. L’affaire des incendies de Kabylie n’a pas été élucidée. Mais elle révèle, en creux, l’intensité du principal contentieux politique, culturel, ethnique et territorial, toujours irrésolu en Algérie. Ce contentieux a pour objet la Kabylie, territoire berbérophone montagneux de 30 000 km², situé sur la côte à l’est de l’Algérie, historiquement hostile au régime et représentant, pour l’État, un risque majeur de sécession. En effet, la « question kabyle » est la pierre d’achoppement de l’unité algérienne, la fausse note du récit national déployé par les autorités depuis 1962. Affichant un taux de participation de 0,7 % aux élections présidentielles de septembre 2024, multipliant les « printemps berbères » réprimés dans le sang, le peuple kabyle compte aujourd’hui plus de 500 prisonniers politiques emprisonnés à Alger, 30 000 citoyens interdits de quitter le territoire et 38 condamnés à mort, dont les leaders sécessionnistes du MAK, pourchassés jusque dans leur exil. Cet état de fait, dont la faible couverture médiatique révèle l’extrême sensibilité politique, s’est amplifié au cours des 63 années d’existence de l’Algérie moderne et s’inscrit en contradiction totale avec la doctrine de politique étrangère prônée par Alger : le décolonialisme.
S’appuyant sur les mérites de sa grande guerre de libération (1954-1962), l’Algérie s’affirme aujourd’hui comme chantre du décolonialisme mondial, érigeant le droit des peuples à l’autodétermination comme principe fondamental de sa doctrine en matière de relations internationales. L’article 27 de sa révision constitutionnelle de 1996 stipule : « L’Algérie est solidaire de tous les peuples qui luttent pour la libération politique et économique, pour le droit à l’autodétermination et contre toute discrimination raciale ». Le site du Ministère des Affaires Étrangères et de la Communauté Nationale à l’Étranger développe cette profession de foi de la façon suivante : « La décolonisation de l’Algérie ne s’est concrétisée qu’au prix d’une lutte armée qui a duré huit ans et qui a coûté la vie à un million et demi de Martyrs. De par ce lourd tribut payé pour son indépendance, le principe de décolonisation constitue un axe central et immuable de la politique étrangère de l’Algérie, qui apporte un soutien indéfectible, tant au niveau de l’ONU, qu’au sein de l’Union africaine, aux peuples sous colonisation à l’effet d’accéder à leur droit à l’indépendance ». Le caractère universel de cet engagement national, ainsi que sa légitimité historique, sont clairement établis, jusqu’à ce qu’une contradiction ne fasse surface : « L’Algérie poursuit toujours son soutien en faveur de la décolonisation de ces territoires en ne ménageant aucun effort pour apporter son appui indéfectible tant politique, diplomatique, qu’humanitaire aux peuples palestinien et sahraoui ». L’Algérie défendra la cause décoloniale, mais elle en choisira les champions selon ses intérêts.
Car en affirmant que le Sahara Occidental demeure à ce jour le dernier territoire colonisé d’Afrique, Alger justifie son soutien au Front Polisario et poursuit en réalité, sous les apparences d’une politique philanthropique, son propre agenda géostratégique : établir son influence sur le Sahara Occidental afin d’encercler le Maroc par le sud et d’ouvrir un accès à l’Océan Atlantique, lui permettant de contrecarrer la stratégie marocaine de carrefour commercial Amérique-Afrique-Europe. Dans la même veine, son soutien au peuple palestinien, présenté comme une opposition au « régime sioniste d’occupation colonial », sert ici des objectifs de politique intérieure vitaux pour le régime. En effet, l’animosité envers Israël constitue le point d’eau de la politique algérienne. Des islamistes du MSP au Parti des Travailleurs, toute normalisation avec l’État hébreu est perçue comme une négation de ses principes fondateurs. De fait, le soutien aux Palestiniens y est une cause sacrée et l’opposition à Israël, foyer national juif, constitue non seulement un véritable ciment de l’opinion publique algérienne mais également un puissant levier d’influence extérieure. En France, notamment, où les principaux relais de cette doctrine décoloniale – les mouvements indigénistes et insoumis – ont repris à leur compte cette méthode d’inversion sémantique fondée sur une lecture partiale du droit international. Leur incarnation médiatique la plus virulente, Rima Hassan, diplômée en droit international public à La Sorbonne, présentait en juillet dernier Alger comme « La Mecque des révolutionnaires et des libertés », en cohérence avec sa ligne politique décoloniale mais en contradiction avec une réalité qui desservirait largement sa cause : la répression organisée et systématique de la revendication indépendantiste kabyle, inscrite dans les fondations mêmes de la nation algérienne.
Car la guerre d’indépendance de l’Algérie, acte fondateur de la jeune nation, est en réalité traversée par des courants contraires. Deux conceptions de l’Algérie s’opposent. Entre 1963 et 1965, une guerre fratricide oppose le FLN, prônant une Algérie arabo-musulmane, au FFS, défendant une Algérie arabo-berbère. Affaiblis par une guerre d’indépendance dont ils furent les déclencheurs et le fer de lance, les Kabyles sont battus. Cette défaite entérine le caractère arabo-musulman de l’État-nation algérien, instaure l’islam comme religion d’État et l’arabe comme langue officielle. À une Algérie arabe et musulmane s’oppose désormais une Kabylie berbère, méditerranéenne et laïque. À partir de 1965, l’arabisation massive de l’enseignement et de l’administration est couplée à une politique d’effacement culturel, fondée sur l’islamisation de la Kabylie. Objectif : effacer les particularismes régionaux ; autrement dit, fondre les Kabyles dans l’ensemble algérien et dans l’oumma. À ce jour, plus de la moitié des mosquées construites en Algérie depuis 1962 l’ont été en Kabylie. Une politique d’exclusion et d’occultation explicite de la « berbérité » est mise en place par le FLN, devenu parti unique, notamment par le biais de la langue. Comme le fut le français à Villers-Cotterêts en 1539, la loi 91-05 de 1991 impose l’usage unique de la langue arabe sur l’ensemble du territoire, interdisant toute langue étrangère, à commencer par le tamazight (langue kabyle) parlé par plus d’un quart de la population du pays. La création d’associations culturelles kabyles est également interdite, ainsi que le port du drapeau régional. Toute revendication politique est sévèrement réprimée. Cette loi fait suite à une décennie de troubles politiques initiés par le « printemps berbère » de 1981, première insurrection identitaire kabyle de l’histoire de la jeune nation. Elle ouvre la voie à une remise en cause du régime algérien et préfigure celles de Constantine en 1986 et d’Alger en 1988, qui entraîneront le durcissement du régime jusqu’à l’explosion de violence du « printemps noir », en 2001.
Le 18 avril 2001, alors que la Kabylie s’apprête à commémorer le « printemps berbère » d’avril 1981, Massinissa Guermah, un jeune lycéen, est assassiné par une rafale d’arme automatique tirée par un gendarme dans les locaux de la gendarmerie de Beni Douala, un bourg montagneux près de Tizi Ouzou, à l’est d’Alger. La Kabylie se soulève. Les manifestations, d’abord pacifiques, sont réprimées dans le sang par les forces de l’ordre. Entre avril et juin 2001, le bilan de ces émeutes est estimé par la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme à 126 morts civils et plus de 5 000 blessés dont 1 000 blessés graves. Cette insurrection spontanée, désormais connue sous le nom de « printemps noir », contraindra le président Bouteflika – pourtant hostile à la pluralité – à reconnaître certaines revendications des Kabyles, notamment le retrait des gendarmes de Kabylie (2002) et la reconnaissance du Tamazight comme langue nationale. Paradoxalement, c’est dans ce contexte d’apaisement apparent que naît le MAK. Le mouvement considère les concessions d’Alger comme superficielles et prône l’autonomie de la Kabylie. Le CNPLET (Centre National Pédagogique et Linguistique pour l’Enseignement du Tamazight), créé en 2003, est destiné à promouvoir le tamazight dans l’enseignement. Mais le renversement du paradigme culturel n’a pas lieu. La doctrine constitutionnelle arabo-musulmane demeure. L’arabe reste langue officielle, l’islam religion d’État. Les interdits sont maintenus. Les arrestations s’intensifient. En 2013, face à la violence de la répression, la revendication politico-culturelle, avec l’autonomie en ligne de mire, bascule dans une dimension nouvelle : l’indépendantisme.
En 2021, un mois avant les incendies, le MAK est classé « organisation terroriste » au titre de l’article 87-bis du code pénal algérien. Le communiqué de la présidence, cité par le journal El Watan, indique que le MAK « menace la sécurité publique et l’unité nationale. Ses membres seront arrêtés jusqu’à éradication totale ». Dès lors, ses militants sont systématiquement emprisonnés, ses dirigeants traqués, ses manifestations interdites. La haine anti-kabyle est relayée librement par des responsables publics. Le 12 juin 2021, le sénateur Abdelouahab Benzaïm accusait la population kabyle « d’héberger les mouvements séparatistes et d’être derrière toutes les conspirations contre l’État central », allant jusqu’à la menace : « Un jour, qui n’est pas loin, nous allons éradiquer toutes ces tumeurs cancéreuses qui rongent le corps d’une nation unie ». Dans le même registre, Naïma Salhi, député et présidente du Parti de l’Équité et de la Proclamation, qualifie les Kabyles de « juifs de la pire espèce ». Les auteurs de ces déclarations ne feront pas l’objet de poursuites. L’amalgame est désormais permis. À l’instar de ce que furent les juifs d’Algérie à la suite du décret Crémieux, les Kabyles sont désormais des traîtres, hostiles à l’unité de la nation.
Héraut du décolonialisme mondial tout en réprimant, en son sein, l’aspiration à l’autonomie du peuple kabyle, le régime d’Alger a fait du droit à l’autodétermination des peuples un concept à géométrie variable. Arme de soft power et outil d’influence sur la scène internationale, il est renié sur la scène intérieure afin de préserver l’unité de l’État. La dissonance originelle de l’Algérie, opposant l’identité arabo-musulmane à l’identité arabo-berbère, n’a fait que s’approfondir avec le temps, atteignant en 2001 un point de non-retour et approchant aujourd’hui du point de rupture. Car la donne a changé. La France – et à travers elle l’Europe –, partenaire historique, s’éloigne chaque jour un peu plus du régime algérien à l’aune de l’embastillement de Boualem Sansal, par ailleurs sympathisant de la cause kabyle.
Aux États-Unis, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump semble préfigurer une remise en cause du statu quo géographique mondial. Allié indéfectible d’Israël, artisan de la reconnaissance de la marocanité du Sahara Occidental par les USA, le nouveau pensionnaire de la Maison Blanche semble destiné à faire de l’Algérie un adversaire, voire un ennemi. Dans ce contexte, le MAK monte en puissance et le régime algérien menacé accroît sa répression contre les Kabyles à mesure qu’il étoffe son discours en faveur de la liberté des peuples.
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Arthur Grossmann est l’auteur de Vertige indien aux éditions Gallimard. Il fonde en 2016 la société Le Miel Sauvage et distribue aux plus grands chefs des miels rares, dénichés aux quatre coins du monde. La société est vendue en 2021. Il devient concepteur-rédacteur ; concepts, pubs, web, architecture commerciale, il travaille pour de nombreuses marques. Enseignant aujourd’hui la conception-rédaction et l’économie des médias à l’ISCOM Paris, il contribue également aux Nouvelles d’Arménie Magazine, en analyses, opinions et interviews. Son prochain roman, Si tu n’as jamais joué, raconte l’histoire d’une rédemption par le rugby. Il sortira en 2026.

