
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
À Istanbul, ce 2 juin 2025, les délégations ukrainienne et russe se sont retrouvées cette semaine pour un nouveau round de négociations, dans un climat alourdi par l’attaque sans précédent menée par Kiev contre des bases stratégiques russes. La Turquie, sous la houlette de Recep Tayyip Erdogan, s’impose une fois de plus comme le médiateur incontournable de ce conflit.
Mais derrière cette posture diplomatique, Ankara poursuit des objectifs bien précis, mêlant intérêts économiques, ambitions énergétiques et jeux d’équilibre géopolitique. Alors que la guerre en Ukraine perturbe les échanges commerciaux et les projets stratégiques turcs, Erdogan voit dans la paix un levier pour renforcer l’influence de son pays, du Bosphore à l’Asie centrale.
La Turquie, médiatrice par nécessité
La Turquie n’est pas un choix fortuit pour ces pourparlers. Dans un monde où les grandes puissances peinent à s’entendre, Ankara s’est imposée comme un acteur neutre, capable de dialoguer à la fois avec Moscou et Kiev. Les négociations précédentes à Istanbul, malgré les tensions qui les ont marquées, ont abouti à des résultats concrets, comme l’échange de plus de mille prisonniers en 2024. Ce succès, bien que modeste, a renforcé la légitimité d’Erdogan comme médiateur. Après ces discussions, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a multiplié les navettes diplomatiques, rencontrant Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov à Moscou pour maintenir le fil du dialogue, tout en se rendant en Ukraine pour rassurer Volodymyr Zelensky.
Mais les motivations d’Erdogan vont au-delà de la simple volonté de paix. La guerre en Ukraine a des répercussions directes sur l’économie turque, déjà fragilisée par l’inflation et les déséquilibres commerciaux. Les sanctions contre la Russie ont perturbé les échanges avec Moscou, un partenaire clé pour Ankara. Un cessez-le-feu, même temporaire, permettrait de stabiliser les échanges commerciaux, notamment dans le domaine énergétique. La Turquie mise sur le gazoduc TurkStream pour devenir un hub énergétique régional, un projet qui dépend en grande partie de la coopération russe. De plus, la centrale nucléaire d’Akkuyu, construite par Rosatom, est un pilier de l’ambition d’Ankara de parvenir à l’autosuffisance énergétique. Mais ce projet, contrôlé à 90 % par des intérêts russes, suscite des tensions politiques internes, rendant la normalisation avec Moscou d’autant plus cruciale.
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Un jeu d’équilibre géopolitique
La Turquie d’Erdogan ne se contente pas de regarder vers l’Ukraine. La guerre a des répercussions sur d’autres dossiers stratégiques où Ankara et Moscou ont des intérêts communs, mais souvent divergents. En Syrie, par exemple, Erdogan soutient le nouveau président Al Sharaa, mais a besoin de l’aval de Poutine pour consolider cette transition. En Libye, où les deux pays se sont souvent retrouvés sur des fronts opposés, des compromis ont toujours été possibles, preuve de la capacité d’Ankara et de Moscou à négocier malgré leurs différends. En Asie centrale, les ambitions turques dans les pays turcophones – comme l’Azerbaïdjan ou le Kazakhstan – nécessitent également un dialogue avec la Russie, qui reste une puissance dominante dans la région. Les projets d’infrastructures, comme les corridors commerciaux reliant l’Asie à l’Europe via la Turquie, dépendent d’une stabilité régionale que la guerre en Ukraine menace.
Sur le plan diplomatique, Erdogan vise haut. Son objectif à moyen terme est de réunir autour d’une même table Poutine, Zelensky et, potentiellement, des leaders régionaux ou même Donald Trump, dont l’influence reste déterminante. Si Poutine refuse de reconnaître Zelensky comme interlocuteur légitime, la Turquie insiste pour élever le niveau des discussions. À Istanbul, les délégations seront menées par les ministres des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov pour la Russie et Andriy Sybiha pour l’Ukraine, un signe que les pourparlers pourraient gagner en sérieux. L’objectif immédiat est de poser les bases d’un cessez-le-feu, condition sine qua non pour avancer vers une solution durable.
Les défis d’une médiation ambitieuse
Les attentes pour ces négociations restent mesurées. L’attaque ukrainienne du 1er juin contre des bases russes, visant des cibles stratégiques comme les bases aériennes d’Olenya et de Belaya, a jeté une ombre sur les pourparlers. Ce coup d’éclat, qui a démontré la capacité de Kiev à frapper en profondeur, complique la position de la Russie, qui pourrait durcir son discours. Pourtant, la Turquie persévère, forte d’un soutien interne bipartisan. Même l’opposition, souvent critique envers Erdogan, salue son rôle sur la scène internationale. Lors de la visite de Zelensky à Ankara en mai, Erdogan a obtenu un engagement clair : par « amitié et respect », l’Ukraine a accepté de participer aux négociations, malgré les divergences profondes avec Moscou.
Le plan turc repose sur une idée simple mais ambitieuse : créer les conditions d’un cessez-le-feu, même partiel, pour désamorcer les tensions. La Russie, inflexible sur ses exigences – notamment une redéfinition de l’architecture de sécurité européenne et l’arrêt de l’expansion de l’OTAN –, ne semble pas prête à céder. L’Ukraine, de son côté, devra probablement faire des concessions, une perspective douloureuse après trois ans de guerre. La Turquie, consciente de ces obstacles, mise sur sa capacité à maintenir un dialogue ouvert, jouant de son statut de pont entre l’Est et l’Ouest.
Un pari risqué mais incontournableErdogan sait que la paix en Ukraine ne sera pas facile à obtenir. Mais pour la Turquie, les enjeux sont trop importants pour rester en marge. De l’énergie à la sécurité régionale, du commerce à l’influence géopolitique, Ankara a tout à gagner à stabiliser le conflit. En s’imposant comme médiateur, Erdogan renforce également sa stature internationale, dans un contexte où les grandes puissances occidentales peinent à s’entendre. Les pourparlers d’Istanbul, malgré les tensions, pourraient marquer un pas vers une désescalade, à condition que les deux parties acceptent de faire des compromis. Dans le cas contraire, la Turquie risque de se retrouver au cœur d’un jeu diplomatique où les ambitions de paix se heurtent à la réalité d’une guerre sans fin. Pour l’instant, sur les rives du Bosphore, le monde retient son souffle, espérant que la diplomatie l’emporte sur les armes.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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