La marche vers la mer de Sherman et l’American Way of War

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Illustration Towson University

La tristement cĂ©lèbre marche vers la mer (March to the Sea) du gĂ©nĂ©ral William T. Sherman qui se dĂ©roule Ă  la fin de l’annĂ©e 1864 (15 novembre- 21 dĂ©cembre) entre Atlanta et Savannah, si elle est immortalisĂ©e par le cinĂ©ma dans « Autant en emporte le vent », elle constitue un « crime de guerre » Ă  grande Ă©chelle exĂ©cutĂ© par l’armĂ©e amĂ©ricaine avec l’assentiment du prĂ©sident Lincoln. 

Pas de jugement a posteriori

Tout d’abord, la qualification de crime de guerre n’a pas de sens historique, elle n’est entrĂ©e en vigueur qu’après la Seconde Guerre mondiale, il n’est donc pas pertinent de l’appliquer en droit pour qualifier la conduite des opĂ©rations pendant la guerre de SĂ©cession. NĂ©anmoins, ce conflit est prĂ©curseur dans bien des domaines de l’horreur qui s’abattra sur les populations civiles Ă  l’orĂ©e du 20e siècle avec la guerre des Boers. Aussi, mĂŞme si la politique de terre brĂ»lĂ©e menĂ©e par les troupes de Sherman ne s’est effectivement pas appliquĂ©e Ă  la population civile de manière organisĂ©e et dĂ©libĂ©rĂ©e, la destruction systĂ©matique des infrastructures, ferroviaires notamment, et la dĂ©cision de vivre sur le pays en fourrageant Ă  outrance les biens des particuliers va laisser derrière elles, non seulement un paysage dĂ©vastĂ©, mais aussi un sentiment de profonde haine Ă  l’Ă©gard des Yankees, y compris de la part de certains esclaves tĂ©moins et/ou victimes de ces exactions.

Making Georgia howl (faire hurler la GĂ©orgie)

Tout d’abord, la marche vers la mer dĂ©marre avec l’incendie d’une partie d’Atlanta, la capitale de la Georgie, le 15 novembre 1864. Il s’agit de projeter une armĂ©e de 62 000 h vers l’Atlantique et le port de Savannah, distant de 480 km. L’objectif pour Sherman est double : couper les voies de communications confĂ©dĂ©rĂ©es et dĂ©truire les infrastructures Ă©conomiques qui permettent Ă  la ConfĂ©dĂ©ration de poursuivre la guerre. Pour accĂ©lĂ©rer la marche de ses troupes et ne pas s’encombrer avec les trains de ravitaillement, Sherman dĂ©cide que son armĂ©e vivra sur le pays en fourrageant les ressources alimentaires des civils et des exploitations agricoles, dĂ©jĂ  mises Ă  contribution par l’effort de guerre sudiste. Certes, Sherman prend soin dans son ordre spĂ©cial n°120 d’interdire le pillage et les destructions des biens des particuliers tout en mettent en place des partis de fourrageurs pour ravitailler quotidiennement les 62 000 hommes de son armĂ©e auxquels s’ajoute le fourrage pour des milliers de chevaux. Aucune compensation sĂ©rieuse n’est prĂ©vue pour les prĂ©lèvements effectuĂ©s sur la population ou sur les agriculteurs. Dans la mĂŞme veine, la remonte des trains de ravitaillement doit ĂŞtre assurĂ©e en rĂ©quisitionnant les mules et les chevaux de la population. Par ailleurs, dans le mĂŞme ordre spĂ©cial, Sherman prĂ©voit la destruction des infrastructures Ă©conomiques (moulins, entrepĂ´ts, etc) au cas oĂą la population se montrerait hostile. De telles destructions restent Ă  l’initiative des chefs de corps d’armĂ©e.

Toutes ces prĂ©cautions Ă©crites sont un fait indĂ©niable mais elles contredisent l’Ă©tat d’esprit de Sherman lui-mĂŞme qui se vante dans un tĂ©lĂ©gramme envoyĂ© au gĂ©nĂ©ral Grant qu’il va « faire hurler (sous-entendu de douleurs) la GĂ©orgie« . De plus, tous les observateurs de la chose militaire savent que vivre sur le pays suscite automatiquement du ressentiment de la population civile. Population qui, de surcroĂ®t, voue dĂ©jĂ  une haine profonde Ă  l’Ă©gard des Nordistes. L’idĂ©e louable qui consiste Ă  encadrer par un ordre Ă©crit les rĂ©quisitions et les Ă©ventuelles destructions a peu de chance d’aboutir Ă  une stricte observance de la part des soldats sur le terrain faute d’un encadrement suffisant. Les moyens des prĂ©vĂ´ts militaires sont toujours insuffisants de ce genre de situation. Sherman qui est un officier d’expĂ©rience sait très bien que ses consignes ne pourront pas ĂŞtre intĂ©gralement respectĂ©es. Il sait que des exactions seront commises inĂ©vitablement. Et comment croire qu’il n’en soit pas satisfait d’une certaine manière lorsqu’il proclame qu’il va faire hurler la GĂ©orgie ? Autre tĂ©moignage Ă  charge, celui du Major Henry Hitchcock, natif de l’Alabama restĂ© fidèle Ă  l’Union et qui commande la garde rapprochĂ©e de Sherman, lorsqu’il dĂ©clare : « c’est une chose terrible que de brĂ»ler et de dĂ©truire les subsistances de milliers de personnes » mais si la politique de la terre brĂ»lĂ©e sert « à paralyser les maris et les pères que nous combattons… c’est finalement de la pitié« . 

La bonne foi des Nordistes est donc largement sujette Ă  caution.

Le bilan

Commençons par l’aspect humain oĂą il faut effectivement souligner d’emblĂ©e que la mort de civils innocents reste très marginale et le fait d’unitĂ©s isolĂ©es loin de toute structure de commandement. Nous ne sommes pas face au bilan des colonnes de Turreau en VendĂ©e en 1794, c’est une Ă©vidence. Par contre, l’ampleur des dĂ©vastations et des rĂ©quisitions matĂ©rielles est terrible. Sherman estime lui-mĂŞme les dĂ©gâts matĂ©riels Ă  100 millions de dollars de l’Ă©poque (1.4 milliard en Ă©quivalent dollar actuel). Le poids des rĂ©quisitions ne reprĂ©sentent qu’un cinquième de ce montant. Pour le reste il s’agit de destructions des infrastructures ou de biens. Des centaines de kilomètres de voies ferrĂ©es ont Ă©tĂ© rendues inutilisables en tordant les rails chauffĂ©s Ă  blanc sur les poteaux tĂ©lĂ©graphiques, des ponts ont Ă©tĂ© incendiĂ©s, l’impact sur le ravitaillement des armĂ©es confĂ©dĂ©rĂ©es et l’Ă©conomie dĂ©jĂ  exsangue du Sud est dĂ©terminant. Par ailleurs, les Nordistes ont saisi 5 000 chevaux et 4 000 mules pour la remonte de leurs trains et 10 millions de livre de fourrage. Plus de 13 000 tĂŞtes de bĂ©tail, 9.5 millions de livres de maĂŻs ont Ă©tĂ© rĂ©quisitionnĂ©es pour nourrir les 62 000 bouches nordistes. Il est Ă©vident que ce sont autant de bĂŞtes qui ne nourriront pas l’armĂ©e sudiste mais aussi la population civile. Mais au-delĂ  de l’impact Ă©conomique majeur sur le Sud, la population est Ă©galement frappĂ© psychologiquement et son soutien Ă  la prolongation de la guerre fortement remis en cause maintenant qu’elle est elle-mĂŞme frappĂ©e par les dĂ©vastations. Enfin, près de 10 000 d’esclaves sont libĂ©rĂ©s tout au long de la route suivie par les Nordistes et eux aussi sont partagĂ©s entre soulagement et Ă©cĹ“urement face aux comportements de leurs « libĂ©rateurs ». Ils sont certes nombreux Ă  vouloir s’engager sous l’uniforme bleu, mais la majoritĂ© suit la marche des troupes nordistes dans un Ă©tat de dĂ©nuement total souffrant de la faim et de maladie. Nombre d’entre eux ne verront pas l’Atlantique. D’un point de vue militaire, la projection de cette immense masse dans la profondeur du dispositif ennemi est une rĂ©ussite indĂ©niable que mĂŞme les plus sceptiques avant son dĂ©clenchement, Grant et Lincoln notamment, reconnaĂ®tront après coup. Il faut tout de mĂŞme relativiser ce succès en soulignant que la marche ne rencontre Ă  aucun moment des forces confĂ©dĂ©rĂ©es capables de s’opposer Ă  elle. L’armĂ©e de Hood qui dĂ©fendait Atlanta s’est repliĂ©e vers le nord après la chute de la ville. Les rares engagements tourneront tous Ă  l’avantage des Nordistes dont nombre d’officiers qualifieront cette marche « de promenade champĂŞtre« . NĂ©anmoins, cette manĹ“uvre constituera une rĂ©fĂ©rence pour le penseur anglais Liddell Hart qui la considĂ©rait comme prĂ©curseur de ses concepts sur la guerre mĂ©canisĂ©e. Une fois devant Savannah, Sherman peut compter sur le soutien de l’US Navy qui croise au large. En cinq jours, la ville tombe et Sherman « l’offre » en cadeau de NoĂ«l au prĂ©sident Lincoln. 


L’American way of war

Après ce rapide exposĂ© des faits et des conditions dans lesquelles ils se sont dĂ©roulĂ©s, il est clair que l’opĂ©ration menĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Sherman, qui lui vaudra dans le Sud le surnom de Billy the Butcher, reprĂ©sente un triste avant-goĂ»t de l’Ă©mergence de la guerre totale qui prend de plus en plus les civils en otage et qui dĂ©truit des pans entiers du paysage et de l’Ă©conomie d’une rĂ©gion pour assurer des gains militaires. Comme nous l’avons rappelĂ©, Sherman a pris des prĂ©cautions pour que les victimes civiles ne reprĂ©sentent que de rares exceptions, et son ordre spĂ©cial n°120 ne saurait effectivement ĂŞtre comparĂ© avec l’ordre du jour d’Hitler Ă  la veille du dĂ©clenchement de l’invasion de l’URSS. NĂ©anmoins, ses dĂ©clarations et celles de ses adjoints ainsi que le bilan des destructions et des rĂ©quisitions opĂ©rĂ©es constituent un triste prĂ©cĂ©dent qui ne visaient pas uniquement Ă  rĂ©aliser une opĂ©ration militaire dans le cĹ“ur du dispositif confĂ©dĂ©rĂ©, mais aussi une manière de punir l’adversaire parce qu’il avait osĂ© faire sĂ©cession en interprĂ©tant lĂ©gitimement la Constitution des Etats-Unis. C’est lĂ  que se trouve Ă  mes yeux la vĂ©ritable nature de cette marche vers la mer. Par ailleurs, l’Ă©tat lamentable dans lequel sont laissĂ©s bon nombre d’esclaves libĂ©rĂ©s de la servitude en dit long sur l’hyprocrisie des Nordistes Ă  l’Ă©gard de ces populations totalement dĂ©sespĂ©rĂ©es et ne sachant plus, sans jeu de mot, Ă  quel maĂ®tre se vouer. C’est en ce sens que Sherman inaugure ce qui va devenir l’American way of war et qui se dĂ©ploie encore aujourd’hui sous nos yeux et que je rĂ©sumerai ainsi : une bible dans la main gauche pour la justification, voire la sanctification de la guerre et, dans la main droite, un Colt pour punir littĂ©ralement l’ennemi devenu « autre » sans limite d’usage de la force jusqu’Ă  ce qu’il rentre dans le rang. 

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