Le Grand Entretien du Diplomate avec le colonel (2S) Peer de Jong : « Nous sommes collectivement entrés dans une nouvelle ère. Celle de l’affirmation de la force des grandes puissances »

Peer de Jong xi jin ping poutine
Lab Le Diplo

Guerre en Ukraine, « Coalition des volontaires », « Force de réassurance Â» européenne, sommet Trump–Poutine à Anchorage, garanties de sécurité, sommet de l’OCS à Tianjin…

Pour comprendre le monde en plein chamboulement, Le Diplomate Média a une nouvelle fois rencontré Peer de Jong. Ancien colonel des Troupes de marine, expert des dynamiques de conflictualité et cofondateur de l’Institut Themiis, son dernier ouvrage s’intitule Poutine, Lord of war, co-écrit avec Raphaëlle Auclert, Éditions Mareuil.

Place à un échange sans fard, guidé par la seule Realpolitik, sur l’Europe, la guerre en Ukraine, l’option Anchorage, la dissuasion et les perspectives face au triangle Chine-Russie-Inde.

Propos recueillis par Angélique Bouchard

Le Diplomate : À Paris, 26 pays viennent d’acter le principe d’une « force de réassurance » à déployer après la fin des combats en Ukraine, avec des contributions terrestres, navales, aériennes et cyber. Selon vous, ce montage est-il militairement tenable (mandat, ROE, logistique, financement) sans escalade avec Moscou ? L’Europe consolide-t-elle sa crédibilité… ou glisse-t-elle vers une posture belliciste mal maîtrisée ?

Peer de Jong : Cette force de réassurance est clairement un projet porté par les Français et le président Emmanuel Macron qu’il dénommait il y a encore un an : « troupes au sol Â». Cette option n’a jamais recueilli l’adhésion des Européens à l’exception des Britanniques très allant sur le sujet ukrainien. L’Allemagne et la Pologne ont d’ores et déjà fait connaître leurs réticences, quand l’Italie décline l’offre. Il reste les Danois, les Belges et les pays Baltes qui ont accepté de déployer des soldats sur le terrain avec nous. Le reste des États membres de l’UE pourra être actif soit par une contribution humaine symbolique soit par un engagement financier. L’intérêt de ce projet dit de « forces de réassurance Â» est qu’il permet une planification internationale et une prise en compte réelle des moyens. Ça c’est l’angle opérationnel. Politiquement, ce projet permet à l’Europe d’être présente dans ce nouveau partage du monde en trois zones distinctes : le continent américain, la sphère asiatique et le « bloc central Â» constitué de la Russie en puissance dominante, de l’UE, du Moyen-Orient et de l’Afrique. Enfin, planification ne veut pas dire action puisque de toute façon les Russes ont clairement affirmé leur rejet de cette solution qui vise principalement à offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine. Enfin, le volume de forces européennes prévu pour cette force de réassurance ne dépassera pas 50 000 soldats répartis entre la Mer Baltique et la Mer Noire. Cette force n’est en aucun cas une action belliciste mais elle laissera la possibilité aux Européens de rester dans le jeu et surtout de se rapprocher des zones de tensions.

Emmanuel Macron avait, dès 2024, refusé d’exclure l’envoi de troupes occidentales en Ukraine. Si l’on passait d’une présence de réassurance post-cessez-le-feu à une mission sur le territoire ukrainien, quelles seraient pour vous les conditions minimales (effectifs, C2, durée, partage du fardeau) et le message stratégique envoyé au Kremlin ?

En tout état de cause, ce déploiement ne pourra se faire qu’avec l’assentiment de Moscou. Et pour l’instant c’est plutôt un « niet Â» ferme et définitif. Donc restons dans les prévisions et la planification. Le volume et les moyens à mettre en place hypothétiquement en Ukraine dépendront de la mission évidemment. Le président français a donné les premières indications en parlant le 18 août 2025 d’un dispositif à trois niveaux : en 1er échelon : les forces ukrainiennes renforcées, en 2ème échelon la force européenne de réassurance et en 3ème échelon, donc en soutien, les éléments américains (indispensables) particulièrement dans les domaines ISR (Intelligence/surveillance/reconnaissance) et logistique. Cette force, éloignée du front, ne pourra être qu’une force de présence dont les missions consisteront à évaluer la réalité du cessez-le-feu et assurer en modèle « harpon Â» la sécurité de l’Ukraine. Cette force de réassurance est pensée comme un système d’alerte et de protection. Effectivement, on peut supposer que toute action militaire russe contre cette force européenne, pourrait provoquer une riposte. A quel niveau ? Européen uniquement ? Otanien ?  

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Le sommet Trump–Poutine d’Anchorage (15 août) n’a débouché sur aucun accord ; depuis, Moscou laisse filtrer des exigences maximales (Donbass, non-adhésion à l’OTAN, pas de troupes occidentales), tandis que Washington parle de négociations accélérées. La méthode Trump (pression-sanctions et troc « garanties ↔ territoires » suggéré par certains) peut-elle servir l’Europe, ou la marginalise-t-elle ? Faut-il un « Anchorage 2 » incluant Kiev et des garants européens ?

Le sommet d’Anchorage fera date par son impréparation. Il n’a été qu’une opération de communication destiné à démontrer la motivation de Donald Trump à trouver des solutions au conflit ukrainien. Malheureusement Poutine ne joue pas la partition. Ses objectifs sont ailleurs car dès l’arrivée de Trump à la Maison blanche en janvier 2025, le message américain était déjà l’abandon des quatre Oblast et de la Crimée à la Russie. Vladimir Poutine n’avait même pas répondu car il veut autre chose et cet autre chose s’inscrit dans une action à trois matrices. La matrice N°1 est la relation bilatérale solide qu’il a créé avec Pékin. Il a constitué un axe Moscou-Pékin (révolution géopolitique) autour duquel, deuxième matrice, se fédère leur démarche euro-asiatique qui s’inscrit résolument en contre de l’Occident. L’OCS, l’Organisation de la coopération de Shanghai créé en 2001), véritable « pacte de Varsovie bis Â», en est le bras armé. Enfin 3ème matrice, le Sud global, outil mou mais redoutable, du monde non occidental qui rejette les « valeurs Â» prônées par l’Occident comme l’écologie, les droits humains, la domination financière du dollar, l’univers LGBT et autres. Ces « valeurs Â» étant considérées comme les vecteurs d’une forme de recolonisation occidentale.         

Depuis fin août, la Russie revendique l’initiative le long d’un front de 1 000 km et mène des frappes massives (plus de 500 drones et des dizaines de missiles) contre les infrastructures ukrainiennes. Au vu du rapport de forces (feu, effectifs, PVO, endurance industrielle), anticipez-vous une guerre d’usure prolongée, une offensive de rupture ou une stabilisation avant compromis politique ? Quelles lignes rouges opérationnelles demeurent crédibles des deux côtés ?

Après la guerre de mouvement de 2022 à 2023, le conflit est entré sur un modèle « guerre d’usure ou guerre des stocks Â». Les deux belligérants ont fait appel à leurs réserves. Les Russes ont recruté massivement au détriment de la formation, pour faire masse tout en faisant appel à un soutien nord-coréen. Les Ukrainiens installés sur des positions fortes à la limites ouest du Donbass, tiennent malgré les problèmes de relève des unités. Ils font appel aux Européens pour assurer le soutien financier et matériels du conflit. Cet état de fait a cristallisé le front. Le conflit se réduit aujourd’hui à des opérations terrestres linéaires entre la Biélorussie au nord et la Mer noire au sud. L’irruption des drones, véritable rupture stratégique de ce conflit, a accentué l’immobilisme du front en interdisant toute action offensive de taille tant du côté ukrainien que du côté russe. On est donc dans une guerre d’usure qui peut durer un « certain temps Â». Et même si les Russes bénéficient d’un avantage évalué à 3 contre 1, ils semblent se satisfaire de cette stabilisation du front tout en amplifiant leurs actions dans la profondeur par l’emploi massif de drones et de missiles sur les villes et installations stratégiques. Les Ukrainiens réactifs ne sont pas en reste puisqu’ils procèdent également des tirs longue distance de drones sur les installations énergétiques russes. Ce conflit peut durer des années si tant est qu’il n’y ait pas de rupture du front ou tarissement du flot logistique.

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Emmanuel Macron a rouvert le débat sur une dimension européenne de la dissuasion française — tout en rappelant que la décision resterait nationale — et Paris-Londres ont relancé leur coopération nucléaire. À vos yeux, cela renforce l’autonomie stratégique européenne ou érode la souveraineté française sans gain réel (capacités, doctrine, gouvernance) ? Quelles conditions politiques et financières rendraient l’option acceptable ?

L’annonce du président Macron n’a pas manqué de surprendre. En effet, le modèle de la dissuasion nucléaire français préconise une « stricte suffisance Â» et une capacité de riposte. Il repose sur la crédibilité mais aussi sur la notion « d’intérêts vitaux Â». Le territoire européen peut évidemment faire partie de nos intérêt vitaux. Mais pourquoi le dire ? L’ennemi potentiel ne doit pas les connaître. Notre modèle « tous azimuts Â» se nourrit du secret de la décision mais aussi des options. Ainsi l’armement nucléaire français peut « profiter Â» à nos alliés mais évidemment la décision doit rester strictement dans les mains du président français. Il ne peut y avoir d’automaticité. Cette limite interdit donc tout financement et autres arrangements avec les Européens, qui nous obligeraient à délivrer un tir nucléaire… sur une ville ennemie. C’est le modèle français. La dissuasion commande que tout ennemi sera dissuadé dès lors que les dégâts occasionnés par une frappe de riposte sont inacceptables. On doit souligner à ce stade, que la France n’a plus d’armement nucléaire tactique balistique (jusqu’à 500 kilomètres). Depuis le démantèlement des unités Hadès en 1997 d’une portée de 480 kilomètres, il ne reste à la France que la composante aérienne nucléaire, pour effectuer un tir dit « préstratégique Â».   

Le sommet de l’OCS à Tianjin a souligné l’agenda d’ordre mondial alternatif affiché par Pékin, le resserrement Moscou–Pékin et les ajustements de New Delhi. L’Europe — et singulièrement la France — se trompe-t-elle de lecture en sous-estimant ce basculement ? Quelles options réalistes (diplomatie, énergie, industrie de défense) pour ne pas subir ce triangle asiatique à géométrie variable ? Votre appréciation, enfin, de la politique internationale d’Emmanuel Macron (y compris l’idée d’« européaniser » la dissuasion) : vision stratégique ou faute géopolitique ?

Nous sommes collectivement entrés dans une nouvelle ère. Celle de l’affirmation de la force des grandes puissances. Le désintérêt de Donald Trump pour la guerre en Ukraine et ses discours récurrents sur le Groenland, le Canada, Panama et le Mexique démontrent les centres d’intérêts américains. De son côté la Chine manifeste sa prééminence sur la Mer de Chine et ses détroits, Taïwan n’étant que l’arbre qui cache la forêt. Enfin Poutine affirme son ambition d’une ère de coprospérité euro asiatique tout en se créant une zone tampon en Ukraine et en laissant planer le doute sur ses intentions en Europe et dans les pays Baltes. L’Europe est entrée « sous influence Â» de Moscou. La géographie commande. L’Europe a en partie, disparu du schéma, victime de ses choix stratégiques visant à réduire le format de ses armées tout en se mettant, telles les poules, sous la protection du parapluie américain. Le projet isolationniste américain a fait le reste. Comme en 1914 et en 1939, les Européens ont pris conscience du risque mais ils manquent de temps. L’Allemagne met le turbo en promettant un investissement de 500 milliards d’Euros pour la défense du pays. La Pologne se veut 1ère puissance conventionnelle blindée avec 1400 chars lourds tandis que les pays européens signent des deux mains avec Donald Trump une augmentation générale des budgets de la défense à 5% de leur PIB. Pour la France, cela représente plus qu’un doublement puisque nous sommes à 2%. Il nous faut donc trouver 70 milliards en plus tous les ans… Compte tenu du contexte il y a encore du chemin de la coupe aux lèvres.

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