
Berceau du christianisme, l’Orient est toujours peuplé de plusieurs communautés chrétiennes qui suivent différents dogmes. Au cours des siècles et au gré des conjonctures, cette population s’est assimilée, s’est intégrée à la majorité musulmane mais a également été persécutée et marginalisée pour ses liens avec l’étranger. Pour Le Diplomate, Carine Marret, auteur du livre Les Chrétiens d’Orient et la France, mille ans d’une passion tourmentée(Balland), préfacé par Jean-François Colosimo, revient dans un ouvrage passionnant sur cette histoire plurimillénaire. Elle nous plonge dans cette épopée à la fois brillante et tragique qui a façonné le rapport de la France à l’Orient. Entretien.
Propos recueillis par Alexandre Aoun
Le Diplomate : D’où vient l’intérêt de la France pour les Chrétiens d’Orient, s’agit-il d’une simple réponse à l’appel d’Urbain II ou d’un prétexte pour s’ingérer au Levant sur le long terme ?
Carine Marret : Berceau du christianisme, l’Orient est terre de pèlerinage. L’appel d’Urbain II en 1095 est suivi par tout un peuple pour délivrer le tombeau du Christ, mais aussi Antioche, Éphèse, Nicée, où sévissent des persécutions. Il s’agit alors selon les termes du pape d’un combat spirituel, dans le but de rendre à la lumière les contrées tombées dans les ténèbres. La création des États latins donnera lieu à une coexistence engendrant des relations très fortes mais aussi des tensions, plus ou moins vives selon les communautés.
Comment s’est façonnée cette relation entre la France et les Chrétiens d’Orient au cours de l’histoire ? On cite souvent l’accord entre François Ier et Soliman le Magnifique en 1536 ou encore l’expédition de Napoléon III au Liban entre 1860 et 1861.
Les premières capitulations marquent le début officiel d’une relation pérenne. À partir de 1536, ces accords confèrent à la France un statut privilégié auprès de l’Empire ottoman qui, au-delà des ententes commerciales, autorisent la libre circulation des consuls, interprètes, marchands, et sujets français, établis sur place ou y séjournant plus ponctuellement. Renouvelées au fil des siècles, les capitulations assureront également la protection des sujets catholiques (c’est-à -dire des chrétiens ayant renoué avec Rome) et plus largement des chrétiens en général. En 1860, suite aux massacres du Liban et de Damas par les druzes et les Turcs, l’opinion publique française se mobilise fortement, comme ce fut déjà le cas lors de la guerre d’indépendance grecque qui a duré de 1821 à 1829. La presse livre des témoignages, sensibilise ses lecteurs. Des souscriptions sont lancées. À son tour, Napoléon III se saisit du sujet et envoie des troupes pour ce qui sera la première mission humanitaire, afin de prévenir de nouvelles violences, de tenter de faire appliquer et respecter la justice et d’aider à reconstruire.
Comment cette politique a-t-elle été perçue pas la majorité musulmane ? N’a-t-elle pas été contre-productive pour les Chrétiens d’Orient, souvent assimilés à l’étranger ?
En effet, certaines communautés ont été associées à la France pour le meilleur et pour le pire. Les interventions des rois successifs pour faire respecter les termes des capitulations et la présence des ambassadeurs et des consuls génèrent une véritable influence, bien que fluctuante en fonction des époques, et assurent une protection certaine. Cependant, dès que la présence française faiblit ou lors de périodes de turbulences, les chrétiens, considérés alors comme des traîtres vendus à l’ennemi, voire comme des étrangers sur leurs propres terres, subissent les pires tourments. Les insultes évoquent souvent ce rattachement à la France, comme en témoigne par exemple l’appel à l’aide de l’archevêque de Saïda au milieu du XIXesiècle : « Chaque jour nos ennemis nous injurient et se moquent de nous à cause de vous : où sont, disent-ils, vos amis les Français ? Où sont vos rois chrétiens ? Où sont leurs bâtiments et leurs soldats ? Se présentent-ils pour vous secourir ? Chiens d’infidèles que vous êtes ! ».
Cependant, la seule identité chrétienne, associée ou pas à la France, suffit parfois à déclencher des vagues de violences, comme par exemple avec la promulgation du « Hatti-Humayoun » du sultan Abdülmecid Ier établi à l’issue de la guerre de Crimée, ne considérant plus les chrétiens comme des sous-citoyens et les dispensant de payer l’impôt spécial. Le firman ne sera jamais appliqué, mais sa lecture suffit à attiser l’ire populaire. Une fatwa est lancée lors d’une réunion secrète sous la présidence d’Ahmed Pacha, le gouverneur de Damas. Le cheikh y déclare pour sa part que les chrétiens ne peuvent pas être les égaux des musulmans et que le Hatti-Humayoun « a violé la loi islamique et qu’on ne peut y mettre un terme que par l’extermination générale des chrétiens », ce qui conduira aux massacres de 1860 évoqués plus haut, parés de l’appel au djihad, et ne prenant véritablement fin que grâce à l’arrivée des troupes françaises envoyées par Napoléon III.
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Quel a été l’évènement qui a marqué une rupture dans cette politique de protection des Chrétiens d’Orient ?
L’abandon de la Cilicie en 1921. Non seulement l’armée française quitte précipitamment les lieux, sans égard pour les populations chrétiennes, mais des discours politiques et des articles de presse cherchent à minimiser, voire à nier les massacres perpétrés par les troupes de Mustafa Kemal, laissant entendre que les chrétiens ne risquent rien, alors que certaines répliques des génocides récents sont encore en cours.
En prenant l’exemple du Liban, via la francophonie ou les minorités chrétiennes, Emmanuel Macron prend ce dossier à bras le corps, qu’en est-il de l’influence française au pays du Cèdre ?
Il a prononcé un discours volontaire lors de la venue du président Joseph Aoun à Paris en mars dernier. Il parle de « rétablir le Liban dans sa pleine souveraineté et d’engager la reconstruction », souhaitant concentrer l’aide sur la restauration des institutions libanaises pour aboutir à son redressement économique. C’est louable, mais seul l’avenir nous dira si les mots seront suivis d’actions fortes et déterminées.
Aujourd’hui, quels sont les rapports entre la France et les minorités chrétiennes en Syrie ? La France continue-t-elle d’exercer une certaine influence sur cette communauté religieuse ?
Sans revenir ici à l’époque de la guerre civile dans le sillage des révolutions arabes lors de laquelle la France préférait soutenir certains groupes islamistes rebaptisés « rebelles », souvent sans distinguer dans cette nébuleuse les opposants au régime des djihadistes, et toujours au détriment des minorités, elle a récemment salué l’arrivée au pouvoir, sous l’influence de la Turquie, du président par interim Ahmed Hussein al-Charaa qui fut pourtant le chef de Hayat Tahrir al-Sham (HTS, ex al-Nosra, ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda). Et elle se laisse un peu naïvement bercer d’espoir par des déclarations bien éloignées de ce qui se passe sur le terrain. Les massacres des alaouites en mars ayant également touché certains chrétiens plongent ceux-ci dans la plus vive inquiétude. Et la nomination de Hind Kabawat comme ministre des affaires sociales et du travail, seule femme et seule chrétienne à avoir rejoint le gouvernement, ne suffit pas à rassurer. C’était pourtant le moment pour la France d’exiger du nouveau régime, en échange de la levée des sanctions, des gages sérieux et des gestes concrets quant au respect et à la représentation de l’ensemble de la population syrienne, c’est-à -dire aussi des minorités, n’en déplaise au chef sunnite.
Comment définir la politique française au Moyen-Orient aujourd’hui ? Reléguée au second plan, la protection des Chrétiens d’Orient n’est-elle pas devenue l’apanage d’autres puissances, au profit d’une politique plus globale ?
La voix de la diplomatie ne porte plus. La France gagnerait à se montrer plus courageuse et fidèle à son histoire. En négligeant la protection des chrétiens d’Orient, elle se montre indigne et hypothèque son avenir. Elle devrait mettre en œuvre une véritable politique en leur faveur, car ils sont des médiateurs irremplaçables entre Orient et Occident. En saisissant cette opportunité inespérée, elle pourrait, en plus de faire acte de dignité et d’humanité, reprendre une place centrale sur la scène de la diplomatie, rayonner à nouveau à l’international, et contribuer ainsi à l’équilibre de la région, et donc du monde.
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