
Amélie Chelly est chercheuse associée au CADIS (EHESS-CNRS). Sociologue, iranologue, elle est spécialiste des transformations du terrorisme islamiste et des dynamiques moyen-orientales, et contributrice au Diplomate média. Elle est notamment l’auteure aux Éditions du Cerf d’ouvrages de référence tels que Iran, autopsie du chiisme politique ou Dictionnaire des islamismes.
Avec ce nouveau roman d’anticipation, Paris, 13 novembre 2045 (2025, Éditions du Cerf), elle met en intrigue un futur proche dans lequel la mémoire des attentats parisiens de 2015 joue un rôle structurant, tandis que des évolutions technologiques, sociales et géopolitiques modifient profondément notre rapport à la sécurité, au lien collectif et à l’identité. À l’heure où s’ouvre la décennie commémorative des événements de novembre 2015, cet entretien revient sur la genèse de ce projet littéraire, son cadrage stratégique et ce qu’il révèle de nos défis contemporains.
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Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Après plusieurs ouvrages académiques de référence sur l’islamisme, l’Iran et les radicalités, vous publiez votre premier roman. Pourquoi ce basculement vers la fiction, et qu’offre-t-elle selon vous que l’essai ne permet pas ?
Amélie Chelly : Il y a une raison professionnelle et une raison personnelle à ce basculement. La raison professionnelle réside dans la volonté de s’émanciper du devoir de réserve coextensif au travail de chercheur. Quand nous devons estimer les pistes ouvertes par un bouleversement géostratégique, nous n’envisageons pas qu’un scénario. Ce serait contre-productif. Par exemple, quand, lors de son premier mandat, Donald Trump s’est retiré des accords sur le nucléaire, nombre d’institutions ont demandé des rapports académiques sur les éventuelles réactions de la classe politique iranienne. Alors, il s’était agi d’envisager une par une les options qui pouvaient se présenter : sortie du traité de non-prolifération par l’Iran ? Résilience en comptant sur la pérennisation des échanges avec la Russie et la Chine ? Prise du pouvoir par les Gardiens de la révolution ? Chaque alternative se doit d’être envisagée mécaniquement. Le roman permet de ne choisir que l’une d’elle et de la pousser loin au point de montrer une réalité qui n’intéresse pas les institutions commandant les études : les impacts des bouleversements dans le moindre détail des quotidiens des individus.
La raison personnelle, quant à elle, est anecdotique, mais n’en est pas moins concrète : j’écris depuis longtemps pour d’autres – ce qu’on appelle le « ghostwriting » – mais aussi pour moi-même. L’écriture est un exercice exigeant. Il faut écrire tous les jours, faire chercher la qualité à la plume quotidiennement. Comme une langue étrangère dont on perd la maîtrise à ne plus la pratiquer, l’écriture demande un entrainement constant. J’ai donc des manuscrits qui dorment. Un jour, on m’a indiqué qu’il ne fallait pas laisser celui-là sommeiller. J’ai décidé d’écouter cet avis.
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Vous avez choisi de situer 13 novembre 2045 précisément trente ans après les attentats parisiens du 13 novembre 2015. Comment cette double temporalité – mémoire et anticipation – structure-t-elle votre projet ?
J’ai choisi ce thème parce qu’il est à la fois un sujet d’étude scientifique pour moi et un marqueur affectif existentiel, comme pour chaque citoyen qui était adulte et donc pleinement conscient de la terreur au moment des attentats 13 novembre 2015. Le personnage de Vincent avait quinze ans lorsqu’il a réchappé à l’attaque. En 2045, dans ce récit, il a donc quarante-cinq ans. Il tient à commémorer le souvenir du traumatisme parisien parce que, trente ans plus tard, le drame n’existe plus vraiment que pour deux mémoires : celle des victimes et de leur entourage, et celle des sympathisants djihadistes. Toute la structure du roman tient entre ces deux dates : 2015-2045, et montre comment ceux qui ne sont concernés ni par la communauté victimaire, ni par la djihadosphère, c’est-à -dire le reste de la population, est toujours une cible à son insu. On sait sans savoir. On sait sans vouloir penser à cette réalité, tout simplement parce que la vie est exigeante en soi, trop exigeante pour que cette intime conviction spectrale ne vienne encore l’alourdir.
En tant qu’analyste des phénomènes terroristes et géopolitiques, comment avez-vous combiné votre expertise avec les nécessités narratives du roman d’anticipation ? Où se situe la frontière entre rigueur analytique et liberté fictionnelle ?
L’ai-je bien fait ? Quand je développe des études, la technicité prédomine. La répétition n’est pas une faute, parce que la précision doit gouverner le texte. Quand j’écris des récits romanesques, la plume doit caresser les contours du réel, les sentiments dans leur singularité. Les phrases doivent se tisser dans le frisson de l’esthétique. Alors, quand, dans le roman, il a fallu exposer des réalités géopolitiques ou idéologiques, j’ai dû glisser la scientificité dans l’ambition de la joliesse. L’exercice n’était pas simple. Le dialogue est devenu une stratégie. Il y en a assez peu dans ce roman. Peut-être parce que les dialogues sont le nid de ces développements géostratégiques-là . Quatre personnages en ont les épaules : une écrivain qui s’intéresse à la marche du terrorisme dans le monde, une Iranienne polyglotte perpétuellement plongée dans les actualités géopolitiques, Vincent que le traumatisme a poussé à la connaissance de ces sujets et son meilleur ami, membre des forces de l’ordre et agent du Renseignement. Les autres personnages, néophytes, écoutent les propos des connaisseurs, peut-être comme certains lecteurs eux-mêmes.
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Le roman s’articule autour d’un groupe d’amis dont l’un est rescapé du Bataclan. Comment interrogez-vous la mémoire individuelle et collective du 13-Novembre dans un contexte futur dominé par de nouveaux risques ?
Une étude transdisciplinaire en cours, « Programme 13-novembre », montre que les esprits opèrent une « condensation mémorielle ». Plus le temps passe, plus les personnes qui n’ont pas directement été exposées au drame concentre leur attention sur le trait collectivement considéré comme le plus fort de l’événement. Actuellement, quand on pose la question du souvenir du 13 novembre 2015 à un échantillon de population, une grande partie ne se remémore que le Bataclan, et non les terrasses et non le Stade de France. La mémoire a besoin de place. D’ailleurs Vincent lui-même se confie parfois à son amie écrivain pour dire la culpabilité qui le tient quand il sent qu’il ne souffre plus quotidiennement du souvenir, des années après le drame. L’atténuation de la douleur lui apparait comme un effacement de la mémoire. Ce problème-là est relativement subjectif. Un danger beaucoup plus objectif est en revanche mis en scène dans le roman : la réalité est communautarisée par des bulles numériques. Chacun passe son temps – comme nous commençons déjà à le faire avec les réseaux sociaux – à flatter ses opinions par des vidéos générées par les algorithmes. Chacun reste engoncé dans son petit découpage du réel et son interprétation univoque. La mémoire collective disparait plus vite. On oublie que ce danger existe, simplement parce qu’à fréquenter certaines bulles, on n’en entend plus jamais parler. Cependant, dans ce livre, les enfants de Daech restés dans les camps kurdes ou en errance au Moyen-Orient ont grandi. Et, associés à un mystérieux groupe Frères musulmans turcs, ils ont un terrible projet.
Vous décrivez un univers marqué par les « bulles numériques », l’intelligence artificielle et un environnement géopolitique redéfini, notamment par les puissances eurasiatiques. Dans quelle mesure ces éléments prolongent-ils des tendances réelles observables aujourd’hui ?
Dans les années 2030, les démocraties en ont eu assez que les opinions politiques populaires leur échappent par des angles morts des réseaux sociaux. Alors, elles ont décidé de mettre en place une grille collectant toutes les données numériques que chaque citoyen éparpille sur Internet, sans y voir le mal, de sorte à construire des bulles bien circonscrites et mieux maîtrisables. Évidemment, ces bulles qui permettent aux politiques et aux industrielles de manipuler nos pseudo-besoins et nos pensées, attisent la convoitise de puissances étrangères, comme la Chine, pour ne citer que cet exemple. La Russie, de son côté, également très active dans sa volonté de pénétrer les bulles, dépend de plus en plus des financements du géant chinois, devenu cyclopéen : le Kremlin a été gourmand et après l’Ukraine s’en est pris aux Pays baltes, à la Pologne et à la Finlande. Ce dernier pays se surmilitarise dans les années 2030, tendance qu’on peut déjà voir émerger de nos jours. Je pense que cette projection fictive est déjà dans la tête des habitants des pays cités. Et nombre d’observateurs lucides sentent bien comme Pékin se frotte les mains en attendant de se venger des guerres de l’opium.Â
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À travers cette fiction, vous proposez une réflexion sur la résilience sociétale et la gestion du risque, au croisement de la mémoire et de la Realpolitik. Que permet la littérature pour penser ces notions autrement que par l’analyse stratégique classique ?
À distinguer les deux ! Résilience sociétale et gestion du risque peinent à trouver un point d’accord. Surtout, les politiques semblent montrer des sursauts de conscience au moment où le pire est arrivé. Les dangers sécuritaires font plus l’objet de récupérations politiques à fins électoralistes que de volontés de lutte de fond. La fiction permet de mettre en lumière cet aspect : on maintient, par la diversité des discours politiques, les citoyens dans la passion. Or la passion, si elle est tenue sous perfusion discursive, diffère le moment de prendre des décisions pour endiguer les phénomènes idéologiques qui se retourneront contre la population sous la forme d’attentats. Dans le roman, un personnage phare émerge : une personnalité politique convoitant la présidence qui endort l’attention citoyenne, le temps d’être élue. L’analyse stratégique classique est toujours tributaire de l’instabilité politique. Je me souviendrai toujours d’une étude géopolitique qui m’avait été commandée par un ministère. Une fois le papier achevé, au moment où je devais le remettre en main propre au haut fonctionnaire qui me l’avait demandée, un changement de personnel venait d’avoir lieu. La nouvelle personne en poste, par volonté de détricoter le travail de son prédécesseur, a tout bonnement mis mon étude à la poubelle, sous mes yeux et sous ceux de celui dont il prenait la place.
Dix ans après les attentats de 2015, estimez-vous que la France et l’Europe ont réellement tiré les leçons nécessaires en matière de terrorisme, de cybersécurité et de cohésion sociale ? Votre roman se veut-il un avertissement, un miroir ou un scénario possible ?
Oui et non. Le renseignement connait de mieux en mieux les phénomènes islamistes et de leurs modes opératoires en matière de diffusion doctrinale et d’organisation de la violence. De plus en plus d’attaques en préparation sont déjouées. En revanche, le jeu politique national est toujours inextricablement lié à certaines formations idéologiques hostiles ou à des puissances étrangères qui ne sont que très partiellement nos alliées. Il est difficilement concevable que cet état de fait n’ait pas de répercussions sécuritaires à moyen-terme. Si aujourd’hui nous luttons contre une menace islamiste de moins en moins projetée de l’extérieur et de plus en plus endogène, rien ne permet d’être assuré qu’en fonction des mécaniques géopolitiques à venir, nous ne puissions pas faire les frais d’attaques de grande ampleur à nouveau.
Enfin, votre roman ouvre la porte à une possible saga. Quels axes géopolitiques ou technologiques souhaiteriez-vous explorer dans une suite ? Quels angles stratégiques demeurent, selon vous, les plus sous-estimés aujourd’hui ?
Paris, le 13 novembre 2045 est en effet le premier d’une saga de six volumes. Chacun des tomes se concentre sur un danger que le monde semble déjà développer de façon embryonnaire. Dans la suite de l’histoire (tome 2 : 2046, Le Règne des psychopathes, à paraître), les six personnes principaux, Clara la comptable, Vincent le rescapé, Diane l’écrivain, Mira la voyageuse polyglotte, Iris la rentière et Ange l’antiquaire, vont se retrouver confinés du fait d’une nouvelle pandémie. Il s’agira d’un huis-clos. Dans les volumes suivants, on verra aussi émerger des problèmes liés aux migrations climatiques, à la théorie de l’Internet mort (selon laquelle tout le réseau ou presque ne sera plus peuplé que par des bots, l’activité humaine y sera marginale), à la féodalité nouvelle de l’Occident à la Chine et au délitement des genres ouvrant l’humanité à de nouvelles formes de persécution. Une chose est sûre : chaque tome offrira la suite du précédent mais chacun pourra être lu indépendamment. Nul ne se sentirait perdu à se plonger le deuxième volume sans avoir lu le premier. Cependant, il s’agira bien de la suite. Les mêmes personnages (peut-être m’y suis trop attachée ?) accompagneront le lecteur tout au long de la saga.
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