ANALYSE – Rome et Tripoli : un partenariat stratégique au cœur des enjeux méditerranéens

Soldat armé en uniforme devant le Vatican avec un drapeau libyen flottant au vent, symbolisant les tensions géopolitiques entre l’Italie et la Libye dans un contexte de stratégie méditerranéenne et sécuritaire.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Imen Chaanbi

Depuis plusieurs années, la Libye occupe une place centrale dans les préoccupations de l’Italie. Bien plus qu’un simple voisin méditerranéen, ce pays constitue pour Rome un partenaire stratégique aux enjeux multiples : énergétiques, sécuritaires, migratoires et diplomatiques. Sous la direction de Giorgia Meloni[1], l’Italie a intensifié son engagement en Libye, déployant une stratégie ambitieuse, à la fois pragmatique et résolument orientée vers l’avenir.

Un passé colonial toujours présent : Héritages et tensions

La Libye fut une colonie italienne de 1911 à 1943, à la suite de la guerre italo-turque qui permit à l’Italie de s’implanter en Afrique du Nord. Cette période coloniale fut marquée par une domination souvent brutale, caractérisée par la répression violente des résistances locales[2], notamment celles des populations arabes et berbères. Le général Rodolfo Graziani, surnommé « le boucher du Fezzan[3] », incarna la brutalité de la répression coloniale italienne en Libye. S

Sous son commandement, des campagnes militaires d’une extrême violence furent menées contre les résistances locales, entraînant massacres, déportations massives et la mise en place de camps de concentration, notamment dans les régions de Cyrénaïque et du Fezzan. Ces violences ont laissé des cicatrices profondes dans la mémoire collective libyenne, alimentant encore aujourd’hui une méfiance durable à l’égard de l’ancienne puissance coloniale.

Parallèlement à cette répression, l’Italie mit en œuvre un projet d’assimilation, fondé sur l’urbanisation de villes comme Tripoli et Benghazi, l’implantation de colons agricoles italiens et le développement d’infrastructures modernes. Toutefois, cette politique coloniale demeura profondément inégalitaire, reléguant les populations arabes et berbères dans des positions subalternes, marginalisées tant sur le plan économique que politique. La Seconde Guerre mondiale mit fin à cette domination, avec la défaite italienne en Afrique du Nord en 1943.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Libye fut placée sous tutelle des Nations unies, administrée par le Royaume-Uni et la France dans ses différentes régions. Ce processus aboutit à l’indépendance du pays en 1951, consacrée par la proclamation du Royaume de Libye sous l’autorité du roi Idriss Ier El Senoussi, figure religieuse et politique originaire de Cyrénaïque.

Cette transition postcoloniale a laissé un héritage ambivalent. D’un côté, une méfiance persistante envers l’Italie, liée à la violence du passé colonial ; de l’autre, une forme d’interdépendance économique, notamment dans les secteurs des hydrocarbures et des infrastructures. Malgré le traumatisme de l’occupation, Rome chercha à rétablir des liens avec son ancien territoire colonial, par le biais de coopérations techniques et commerciales, en particulier dès les premières découvertes pétrolières dans les années 1950. L’Italie, marquée par son passé colonial, adopta une posture prudente, cherchant à reconstruire des liens, notamment dans le secteur pétrolier, alors émergent.

À lire aussi : ANALYSE – La présence de la Turquie en Libye : Économie, stratégie militaire et comparaison avec l’Italie

Kadhafi, Berlusconi et le renouveau des liens économiques entre Rome et Tripoli

La révolution de 1969, menée par Mouammar Kadhafi, bouleversa la donne. Son régime instaura une politique nationaliste et anti-occidentale, rompant avec les puissances coloniales et nationalisant les ressources pétrolières, y compris les intérêts italiens. Les relations diplomatiques furent glaciales, marquées par des sanctions mutuelles et des ruptures.

Cependant, dans les années 1990 et 2000, un tournant se dessina. Cherchant à sortir de son isolement international, la Libye amorça un rapprochement avec l’Italie. Ce rapprochement fut formalisé en 2008 par le traité italo-libyen, signé à Benghazi par le Premier ministre italien Silvio Berlusconi et Kadhafi. Cet accord historique prévoyait une coopération économique renforcée, la reconnaissance des responsabilités historiques italiennes[4] et une collaboration en matière de lutte contre l’immigration illégale.

La compagnie pétrolière et gazière italienne ENI[5] reprit ainsi un rôle central, signant des contrats pétroliers majeurs et relançant des projets d’exploitation. Ce pragmatisme économique permit de stabiliser les relations malgré les divergences politiques.

Libye post-Kadhafi : Rome entre diplomatie, sécurité et reconstruction 

La chute de Kadhafi en 2011 plongea la Libye dans un vide politique et sécuritaire profond. Le pays s’enfonça dans un conflit interne opposant différentes factions, milices et groupes armés. Cette instabilité fragilisa non seulement la Libye, mais aussi la région méditerranéenne, avec une hausse spectaculaire des flux migratoires et une menace grandissante pour la sécurité énergétique.

Face à ce chaos, l’Italie réaffirma son rôle de partenaire clé. Forte de ses intérêts économiques (notamment la sécurité des infrastructures de l’ENI) et consciente de l’enjeu migratoire, Rome multiplia les initiatives diplomatiques et sécuritaires. Elle soutint le Gouvernement d’unité nationale (GNA) reconnu internationalement, tout en cherchant à maintenir un dialogue pragmatique avec d’autres acteurs influents comme Khalifa Haftar.

L’Italie s’est également engagée dans des projets de reconstruction, visant à relancer l’économie libyenne et stabiliser le pays. Par ailleurs, elle investit dans la sécurisation des frontières maritimes, via la formation des garde-côtes libyens, pour limiter les départs clandestins vers l’Europe.

Les enjeux économiques : garantir la sécurité énergétique et la croissance

Depuis plus d’un siècle, les relations entre l’Italie et la Libye se caractérisent par une histoire riche et complexe, marquée à la fois par des conflits, des interdépendances profondes et des enjeux stratégiques majeurs. Aujourd’hui, l’économie occupe une place centrale dans ces liens, portée essentiellement par le secteur énergétique et la volonté affirmée de l’Italie d’accompagner la reconstruction de la Libye sur des bases solides et diversifiées.

Au cœur de cette relation, l’énergie constitue la pierre angulaire. La Libye, avec une production d’environ 1,2 million de barils de pétrole par jour, est un fournisseur essentiel de pétrole et de gaz pour l’Italie. Près de 20 % des importations pétrolières italiennes proviennent de ce pays nord-africain, ce qui confère à Tripoli une importance géopolitique cruciale pour Rome. 

Le secteur pétrolier libyen représente à lui seul près de 60 % du PIB national et génère environ 80 % des recettes d’exportation, soulignant son poids économique considérable. L’entreprise italienne ENI, acteur majeur du secteur des hydrocarbures, détient plusieurs contrats d’exploitation sur des champs pétroliers clés en Libye. Ces engagements permettent à ENI de réaliser un chiffre d’affaires annuel de plusieurs milliards d’euros, témoignant de la place stratégique de l’Italie dans l’économie libyenne. Cette présence est soutenue par un engagement constant de Rome dans la sécurisation des infrastructures énergétiques et dans la stabilisation du pays, deux conditions indispensables au maintien et au développement de ces activités.

Au-delà du secteur énergétique, le commerce bilatéral entre les deux pays est dynamique et en croissance. En 2023, il s’est élevé à environ 5 milliards d’euros, avec un excédent commercial italien alimenté principalement par les exportations de machines, d’équipements et de produits manufacturés vers la Libye. L’Italie cherche également à jouer un rôle moteur dans la diversification de l’économie libyenne, encore largement dépendante du pétrole. Pour cela, elle investit dans des secteurs variés tels que les infrastructures, l’agriculture, les services, l’éducation et la numérisation, dans l’objectif de soutenir une croissance plus équilibrée et durable. Cette stratégie a pour objectif de consolider la stabilité politique et sociale de la Libye, tout en générant de nouvelles opportunités économiques. Elle cherche également à réduire les risques liés à la dépendance excessive à un secteur unique, en favorisant une diversification économique durable.

L’engagement italien s’est intensifié ces dernières années à travers plusieurs projets majeurs. Le « Plan Mattei », lancé par ENI, prévoit un investissement global de 24 milliards d’euros sur quatre ans en Afrique du Nord, avec une part importante destinée à la Libye. Ce plan a pour ambition de renforcer les partenariats énergétiques, sécuriser les approvisionnements et développer de nouveaux champs pétroliers et gaziers.

 Par ailleurs, lors du Forum d’affaires de Tripoli en octobre 2024, huit accords ont été signés, couvrant des domaines tels que le développement économique, le soutien aux entreprises italiennes et des projets d’infrastructures. L’entreprise Todini a par exemple obtenu un contrat pour la rénovation de la route côtière entre Emsaad et Ras Ejdair, un axe vital pour les échanges commerciaux et la mobilité locale. En juin 2025, le Forum économique de Benghazi a vu la signature de 17 protocoles d’accord avec des entreprises italiennes opérant dans l’énergie, les infrastructures, la mécanique, l’éducation et la numérisation, illustrant la volonté italienne d’élargir la coopération bilatérale.

Un projet clé de traitement des eaux usées à Tripoli et Misrata a également été relancé avec un investissement de plus de 200 millions d’euros, répondant à des besoins cruciaux en santé publique et environnement. Enfin, la reprise des vols directs entre Rome et Tripoli par ITA Airways en janvier 2025 symbolise cette volonté de renforcer les échanges humains et commerciaux entre les deux pays.

Ainsi, au-delà de la seule dimension économique, la relation entre l’Italie et la Libye s’inscrit dans une stratégie plus large. Celle-ci vise à garantir la stabilité régionale, sécuriser les approvisionnements énergétiques et promouvoir un développement durable dans un pays encore fragile. Ces partenariats économiques, soutenus par des projets concrets et ambitieux, témoignent d’un engagement italien clair : celui de renforcer sa présence en Méditerranée en misant sur la coopération et la reconstruction d’un allié stratégique.

Enjeux migratoires : L’Italie, entre urgence nationale et ambition européenne

La question migratoire représente depuis plusieurs années un défi majeur pour l’Italie, qui se trouve en première ligne de la crise migratoire en Méditerranée centrale. En raison de sa position géographique, l’Italie est le principal pays européen par lequel transitent des dizaines de milliers de migrants cherchant à rejoindre l’Union européenne, en particulier via la Libye, devenu le principal point de départ pour traverser la Méditerranée. Ce phénomène migratoire exerce une pression considérable sur les capacités d’accueil italiennes, sur les infrastructures locales et sur les services sociaux, engendrant des tensions politiques et sociales tant au niveau national qu’européen.

En 2024, près de 80 000 migrants ont tenté la traversée depuis les côtes libyennes vers l’Italie. Cette forte affluence met en lumière l’ampleur du défi auquel Rome doit faire face. Face à cette situation, la stratégie italienne repose sur trois leviers fondamentaux, combinant coopération bilatérale, sécurité maritime et politique migratoire européenne.

Premièrement, l’Italie a intensifié son soutien aux garde-côtes libyens, qu’elle finance et forme depuis plusieurs années. Ces forces libyennes jouent un rôle clé dans l’interception des embarcations de migrants avant qu’elles ne quittent les côtes africaines. En 2024, environ 15 000 personnes ont ainsi été interceptées en mer grâce à cette coopération. Toutefois, cette collaboration est régulièrement critiquée par des organisations internationales et humanitaires en raison des conditions déplorables qui règnent dans les centres de détention libyens, où sont souvent renvoyés les migrants arrêtés. Ces critiques posent un dilemme à l’Italie, qui doit concilier son objectif de réduction des flux avec le respect des droits humains.

Deuxièmement, Rome mène également des patrouilles navales nationales et européennes dans la zone méditerranéenne, visant à prévenir les départs des embarcations précaires et à sauver des vies en mer. Ces opérations combinent des efforts de dissuasion, de contrôle et de sauvetage, s’inscrivant dans le cadre des missions européennes, telles que l’opération IRINI, mais aussi des initiatives nationales plus ciblées.

Troisièmement, l’Italie privilégie une politique d’externalisation des contrôles migratoires à travers la conclusion et le renforcement d’accords bilatéraux avec la Libye et d’autres pays africains. Ces accords visent à limiter les départs des migrants en favorisant le développement économique local et en soutenant les capacités de gestion des migrations dans les pays d’origine et de transit. En investissant dans des projets de développement et en renforçant les capacités sécuritaires des États africains, Rome espère réduire durablement les causes profondes des migrations.

Sur le plan européen, l’Italie cherche à imposer ses priorités migratoires en demandant un partage plus équitable des responsabilités entre les États membres. Rome plaide notamment pour une répartition automatique des demandes d’asile, afin d’éviter que les pays situés en première ligne, comme elle-même, ne supportent seuls le poids de l’accueil. De plus, elle réclame un renforcement de la coopération avec les pays tiers et une gestion plus rigoureuse des frontières extérieures de l’Union. Ces revendications s’inscrivent dans une volonté de voir l’Europe adopter une politique commune plus solidaire et efficace, tout en déchargeant l’Italie d’une partie de la pression migratoire.

Cependant, ces demandes rencontrent des résistances au sein de l’Union européenne, particulièrement de la part des pays moins exposés aux flux migratoires, qui refusent souvent une solidarité contraignante ou redoutent les effets d’une politique migratoire plus ouverte. Cette divergence alimente des tensions politiques récurrentes, rendant la construction d’une politique européenne unifiée sur la question migratoire particulièrement difficile.

Par ailleurs, la posture ferme de l’Italie, axée sur le contrôle strict des flux et la sécurisation des frontières, se heurte aux impératifs humanitaires. Dans un contexte où la migration est l’un des sujets les plus polarisants politiquement, Rome doit naviguer entre la nécessité d’affirmer une politique sécuritaire stricte et le respect des droits des migrants et des demandeurs d’asile. Ce délicat équilibre reste un enjeu central dans les débats politiques italiens et européens, reflétant la complexité d’une crise migratoire globale qui impacte directement la stabilité intérieure et la cohésion européenne.

En résumé, la gestion migratoire est pour l’Italie un enjeu stratégique qui dépasse largement le cadre national. En cherchant à imposer ses priorités à l’Union européenne, Rome tente de faire peser le débat migratoire dans une dimension collective, tout en s’efforçant d’assurer la sécurité et la stabilité sur ses frontières. Cette approche multidimensionnelle reflète l’importance centrale que Rome accorde à la migration dans sa politique étrangère.

La diplomatie et la sécurité : Une approche multiforme face à un contexte instable

L’instabilité persistante en Libye oblige l’Italie à adopter une stratégie alliant diplomatie active et engagement sécuritaire mesuré. Le gouvernement Meloni soutient fermement le Gouvernement d’unité nationale (GNU)[6] de Abdelhamid Dbeibah, tout en maintenant un dialogue pragmatique avec les différentes factions libyennes. Cette approche cherche à favoriser la stabilisation politique via la médiation et le soutien aux élections nationales.

Parallèlement, Rome a noué une relation pragmatique avec le maréchal Khalifa Haftar, chef de l’Armée nationale libyenne (ANL) et figure dominante de l’est du pays. Bien que Haftar soit en opposition avec le gouvernement d’unité nationale reconnu par la communauté internationale, l’Italie reconnaît son influence sur une partie stratégique du territoire libyen, notamment dans les zones frontalières du Sud et les régions riches en ressources. Cette relation, fondée sur un réalisme géopolitique, s’inscrit dans la volonté de Rome de maintenir un dialogue avec tous les acteurs clés du pays, afin de préserver ses intérêts sécuritaires et économiques, mais aussi d’étendre son influence vers le Sahel.

 Cette double approche diplomatique, équilibrant soutien au GNU et dialogue avec Haftar, reflète la complexité du terrain et la nécessité pour l’Italie de maintenir une position flexible.

Sur le plan sécuritaire, Rome a intensifié la coopération avec les forces libyennes, notamment les garde-côtes, essentiels pour contrôler les flux migratoires en Méditerranée. Parallèlement, l’Italie participe activement aux missions européennes telles qu’IRINI[7] et aux opérations de l’OTAN, renforçant ainsi son rôle de garant régional.

Le Sahel : Un horizon stratégique pour l’Italie

La relation que l’Italie entretient avec le général Khalifa Haftar s’inscrit clairement dans une perspective stratégique étendue, bien au-delà des seuls enjeux libyens. En effet, cette relation fait partie intégrante d’une ambition plus large de Rome : renforcer son ancrage et son influence dans la région du Sahel, un espace géopolitique majeur où se concentrent des défis sécuritaires, migratoires et économiques cruciaux pour la stabilité de la Méditerranée et de l’Europe.

La Libye, porte d’entrée vers le Sahel

La stabilité de la Libye est une condition sine qua non pour que l’Italie puisse développer et sécuriser ses intérêts dans le Sahel. Ce vaste territoire africain fait face à une multitude de crises interconnectées : présence de groupes terroristes islamistes, trafics illicites de toutes sortes, instabilité politique et sociale, et migrations massives vers le nord. La Libye, en tant que pays frontalier du Sahel, constitue une zone de transit stratégique. Contrôler la Libye, notamment ses axes méridionaux, permet donc d’agir sur ces dynamiques à la source, en particulier en limitant les passages clandestins et les activités criminelles qui alimentent l’insécurité régionale.

Haftar, un acteur central pour Rome

Dans ce contexte, Khalifa Haftar apparaît pour l’Italie comme un interlocuteur incontournable. Leader militaire puissant et contrôlant une grande partie de l’Est libyen ainsi que les routes vers le sud, Haftar est vu par Rome comme un acteur exerçant une autorité sur des zones clés. Bien que son rôle soit controversé, Haftar est perçu comme un acteur capable de sécuriser les corridors vers le Sahel, contribuant ainsi à freiner les flux migratoires et les trafics illicites. En entretenant des relations avec lui, l’Italie vise à consolider une influence sur ces routes stratégiques, qui relient la Méditerranée au cœur de l’Afrique.

Ce partenariat avec Haftar s’inscrit également dans une logique de realpolitik, où Rome cherche à dialoguer avec toutes les forces capables d’apporter une stabilité relative, même si ces alliances peuvent parfois être controversées sur le plan international.

L’engagement italien au Sahel : un prolongement naturel

Parallèlement, l’Italie multiplie ses engagements militaires et diplomatiques dans la région sahélienne, notamment à travers la mission européenne EUTM Mali[8], où elle a contribué à la formation des forces armées locales. En coopération avec d’autres puissances européennes comme la France, l’Allemagne ou l’Espagne, Rome cherche à renforcer les capacités sécuritaires des pays sahéliens, afin d’endiguer la progression des groupes terroristes et de stabiliser la région.

Cette implication directe dans le Sahel complète ainsi la stratégie italienne en Libye, en créant un continuum sécuritaire du nord au sud. Elle illustre une volonté d’associer politique étrangère, défense et gestion migratoire dans une approche cohérente et intégrée.

Enjeux géopolitiques et économiques

La zone du Sahel représente aussi un enjeu économique croissant, avec ses ressources naturelles, ses projets d’infrastructures, et son potentiel de développement. Pour l’Italie, assurer une présence dans cette région critique permet non seulement d’influencer les équilibres géopolitiques, mais aussi de sécuriser des intérêts économiques, dans des secteurs comme l’énergie, les transports ou l’agriculture.

La coopération avec Haftar et l’engagement au Sahel traduisent donc une stratégie visant à maintenir et renforcer la place de l’Italie dans un espace géopolitique en pleine mutation, marqué par la convergence des enjeux sécuritaires, migratoires et économiques.

Un jeu d’influences dans un contexte international concurrentiel

La Libye est aujourd’hui un véritable carrefour des rivalités internationales et régionales, devenant un terrain d’affrontement indirect où plusieurs grandes puissances et acteurs locaux s’opposent. Cette compétition complexe place l’Italie dans une position stratégique particulièrement délicate, où elle doit jongler entre la concurrence de rivaux puissants et la construction d’alliances tout en protégeant ses intérêts économiques, sécuritaires et politiques cruciaux.

À lire aussi : ANALYSE – Libye : Le retour du sultan. Ainsi Ankara a pris la place de l’Italie

Une multiplication des acteurs concurrents

Au premier rang des protagonistes étrangers, la Turquie a considérablement renforcé sa présence en Libye depuis 2019, en soutenant militairement le Gouvernement d’union nationale (GNU) basé à Tripoli. Ankara y a déployé des soldats, des drones, des équipements militaires avancés, ainsi que des mercenaires syriens pour soutenir son allié libyen. Ce soutien a permis au GNU de reprendre l’avantage face aux forces du général Khalifa Haftar. Pour Rome, cette présence turque constitue une menace directe, notamment parce qu’elle remet en cause la prédominance italienne dans le secteur énergétique : la Turquie a signé des accords contestés sur l’exploitation des ressources en Méditerranée orientale, ébranlant les intérêts italiens. En chiffres, la Turquie aurait engagé plusieurs milliers de soldats et mercenaires en Libye, un facteur qui a radicalement modifié le rapport de force sur le terrain. Les récentes visites de Sadam Haftar à Ankara témoignent de la volonté du gouvernement turque d’adopter une approche diplomatique plus pragmatique et tactique vis-à-vis de la situation dans l’est de la Libye

À l’est du pays, la Russie intervient par le biais du groupe Wagner, une milice privée liée au Kremlin qui soutient militairement le général Haftar et ses forces. Wagner a fourni des mercenaires, des équipements lourds et des conseillers militaires, renforçant la position d’Haftar dans la région de Cyrénaïque. Cette implication russe vise à étendre l’influence de Moscou en Afrique du Nord et à contester la domination occidentale, en particulier italienne et française. On estime que plusieurs milliers de mercenaires Wagner sont actifs en Libye, participant à des opérations clés et contribuant à la militarisation du conflit.

La France, quant à elle, demeure un acteur incontournable mais controversé. Historique rival de l’Italie en Méditerranée, Paris adopte une posture souvent qualifiée d’ « interventionniste ». La France apporte son soutien au Gouvernement d’unité nationale (GNU) dirigé par Abdelhamid Dbeibah et joue un rôle influent dans les négociations politiques libyennes. Cette implication renforce le poids diplomatique et militaire de la France en Libye, s’inscrivant dans une stratégie visant à protéger ses intérêts stratégiques dans la région tout en limitant l’expansion des influences turque et russe. Toutefois, cette posture contribue à exacerber une rivalité parfois ouverte avec l’Italie, qui soutient d’autres acteurs libyens et défend des intérêts concurrents sur le terrain.

Parallèlement, les Émirats arabes unis (EAU) jouent un rôle significatif en finançant et soutenant divers groupes armés dans l’est libyen, notamment ceux proches de Haftar. Leur investissement dans la militarisation et dans des projets économiques vise à asseoir leur influence régionale. Cette présence des EAU, combinée à celle des autres acteurs, contribue à fragmenter davantage le paysage politique et sécuritaire libyen. Quant au Qatar, celui-ci joue un rôle important dans le soutien au Gouvernement d’union nationale (GNU) basé à Tripoli, dans l’ouest de la Libye. Par un appui financier, politique et militaire, Doha a renforcé la position du GNU, notamment en fournissant des fonds, des équipements et en soutenant certains groupes armés alliés au gouvernement. Ce soutien qatari s’inscrit dans une stratégie régionale plus large visant à étendre son influence en Méditerranée et à contrer les acteurs rivaux comme les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, qui soutiennent quant à eux des forces opposées à Tripoli.

Une diplomatie italienne en quête d’équilibre

Face à cette complexité, l’Italie a adopté une stratégie diplomatique multilatérale, reposant sur ses alliances européennes et atlantistes. Rome cherche à fédérer l’Union européenne et l’OTAN afin de formuler une réponse commune, à la fois pour favoriser un règlement politique durable du conflit libyen et garantir la sécurité de ses approvisionnements énergétiques, notamment via ENI, acteur clé dans le secteur pétrolier libyen.

Cette diplomatie européenne est un moyen pour l’Italie d’éviter un isolement géopolitique alors que la Libye est devenue un champ de compétition intense. En renforçant ses liens avec Bruxelles et Washington, Rome entend contenir les expansions turques et russes tout en consolidant sa position stratégique et économique.

Par ailleurs, l’Italie investit dans la médiation politique, soutenant les institutions reconnues par la communauté internationale comme le Gouvernement d’union nationale (GNU) et l’ONU. Rome cherche à encourager la réconciliation interne et la formation d’un gouvernement stable, capable d’exercer une autorité sur l’ensemble du territoire libyen.

Enjeux et défis pour l’Italie

Cette situation complexe impose à l’Italie plusieurs défis majeurs. D’une part, elle doit protéger ses intérêts économiques, notamment énergétiques, dans un contexte où les infrastructures pétrolières sont souvent la cible d’attaques et où la compétition étrangère s’intensifie. Par exemple, les revenus liés à l’exploitation pétrolière, essentiels pour l’économie libyenne, sont une source majeure de pression géopolitique, et la stabilité des exportations vers l’Italie est fondamentale.

D’autre part, Rome doit naviguer avec prudence pour préserver l’équilibre régional sans exacerber les tensions. L’Italie doit gérer un délicat équilibre entre coopération, rivalité et diplomatie, dans un contexte où toute escalade militaire pourrait menacer la stabilité de la Méditerranée centrale.

Enfin, la sécurité énergétique demeure une priorité, avec près de 20 % des importations pétrolières italiennes provenant de la Libye. Toute perturbation du flux énergétique pourrait avoir un impact direct sur l’économie italienne.

Perspectives stratégiques : Vers un partenariat durable et stabilisateur

À moyen et long terme, la stratégie italienne sous Meloni vise à consolider un partenariat durable avec la Libye. La priorité est donnée à la stabilisation politique, condition indispensable pour un développement économique pérenne. Rome entend accompagner la relance du secteur énergétique, tout en diversifiant les investissements vers les énergies renouvelables et les infrastructures durables.

La gestion migratoire restera un enjeu central, avec un accent mis sur la création de voies légales et sécurisées pour les migrants, associée à un renforcement des projets de développement local. Enfin, l’Italie souhaite renforcer sa coopération sécuritaire au sein de cadres multilatéraux, notamment européens, pour garantir la paix et la sécurité dans la région méditerranéenne.

L’ancrage en Libye est également le socle d’une stratégie plus vaste, visant à étendre l’influence italienne au Sahel, à travers une coopération renforcée avec Haftar et les partenaires internationaux, pour faire face aux défis sécuritaires et migratoires qui dépassent les seules frontières libyennes.

Rome face au chaos libyen : Une stabilité encore à conquérir

La stratégie italienne en Libye sous Giorgia Meloni illustre une volonté claire de conjuguer pragmatisme et ambition, dans un contexte géopolitique complexe et concurrentiel. Rome investit massivement pour sécuriser ses approvisionnements énergétiques, stabiliser un voisin crucial et maîtriser les flux migratoires, tout en s’insérant dans un jeu d’influences international marqué par des rivalités fortes.

En intégrant une relation pragmatique avec Khalifa Haftar et en s’appuyant sur sa présence au Sahel, l’Italie cherche à renforcer sa position stratégique dans toute la région sahélo-saharienne, une démarche indispensable pour la sécurité et la prospérité méditerranéennes.

Cette politique équilibrée, mêlant diplomatie, coopération sécuritaire et développement économique, fait de l’Italie un acteur incontournable de la stabilité libyenne et, par extension, de la sécurité méditerranéenne. 

Comme le rappelait l’ancien ministre italien des Affaires étrangères Luigi Di Maio[9] lors d’un forum euro-méditerranéen : « Sans une Libye stable, il ne peut y avoir de Méditerranée stable ».

Encore faut-il que la Libye parvienne, un jour, à sortir de l’impasse pour entrevoir une véritable stabilisation…

À lire aussi : ANALYSE – Macron reçoit Haftar à Paris : Analyse d’une rencontre entre géopolitique et intérêts


[1] Giorgia Meloni a réactivé la politique énergétique et géopolitique inspirée du Plan Mattei. Celle-ci vise à renforcer l’influence de l’Italie en Méditerranée, notamment en Libye et dans le Sahel.

[2]Omar Al Moukhtar organisa la lutte armée contre l’occupation italienne en faveur de la Cyrénaïque et des tribus Senoussi. Surnommé le Lion du désert, il avait employé une stratégie de guérilla contre les troupes italiennes. Capturé en 1931, il sera condamné à mort.

[3] À l’époque, il avait ordonné la déportation forcée de 100 000 civils, principalement de la Cyrénaïque, vers 16 camps de concentration situés le long de la côte.

[4] L’Italie s’était engagé à verser 5 milliards d’euros au titre des dommages coloniaux. Cet engagement, inscrit dans le traité d’amitié, de partenariat et de coopération signé à Benghazi entre le président du Conseil italien Silvio Berlusconi et Mouammar Kadhafi prévoyait des investissements dans plusieurs secteurs économiques.

[5] Fondée en 1953, ENI (Ente Nazionale Idrocarburi) est la principale compagnie pétrolière et gazière italienne.

[6] Le GNA (ancien gouvernement reconnu, 2016-2021) a été remplacé par le GNU (Abdelhamid Dbeibah) dans le cadre du processus onusien (LPDF – Libyan Political Dialogue Forum).

[7] EUNAVFOR MED IRINI est une opération militaire navale de l’Union européenne lancée le 31 mars 2020, dans le cadre de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Il s’agit avant tout de faire respecter l’embargo sur les armes imposé par les Nations Unies à la Libye, conformément à la résolution 2292 du Conseil de sécurité de l’ONU. L’Italie figure parmi les principaux contributeurs à l’opération IRINI, en mobilisant d’importants moyens navals et logistiques. Cet engagement s’inscrit dans une stratégie plus large de sécurisation de la Méditerranée centrale, étroitement liée aux enjeux migratoires et à la stabilisation de la Libye.

[8] En tant que membre fondateur de cette mission, l’Italie a contribué activement à la formation des forces armées maliennes (FAMa) pour renforcer leur capacité à lutter contre les groupes armés terroristes et à restaurer l’intégrité territoriale du pays. Malgré la fin de l’EUTM Mali, l’Italie continue de soutenir la stabilité de la région à travers d’autres initiatives, telles que la mission civile EUCAP Sahel Mali, axée sur le renforcement des capacités des autorités maliennes en matière de sécurité intérieure.

[9] Comme l’a souligné l’ancien ministre italien des Affaires étrangères Luigi Di Maio, lors du forum « What Unites Us » organisé à Rome le 24 juillet 2021 : « Libya is the central point for the stabilization of the whole Mediterranean. »


#Libye, #Italie, #Meloni, #ENI, #Sahel, #Immigration, #Géopolitique, #Tripoli, #Haftar, #Kadhafi, #Rome, #Diplomatie, #SécuritéÉnergétique, #Hydrocarbures, #Colonialisme, #PartenariatStratégique, #PlanMattei, #Benghazi, #France, #Turquie, #Russie, #Wagner, #UnionEuropéenne, #AfriqueDuNord, #Méditerranée, #RoutesMigratoires, #DéveloppementDurable, #PolitiqueÉtrangère, #Realpolitik, #ENILibye, #GardeCôtesLibyens, #ForumTripoli, #ForumBenghazi, #ITAairways, #ConflitLibyen, #Reconstruction, #AccordsBilatéraux, #InfluenceItalienne, #RomeTripoli, #StabilitéRégionale

Retour en haut