ANALYSE – Le nouvel art de la guerre : De la Guerre froide à l’Ukraine

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un ordre post-Guerre froide manqué et la crise de la gestion globale
La Guerre froide s’est achevée sans donner naissance à un nouvel ordre mondial stable. L’unipolarisme américain a nourri des illusions de domination globale, tandis que les grandes puissances – États-Unis, Russie et Chine en tête – ont refusé de construire des structures partagées de sécurité et de coopération.
Dans ce contexte, le retour à des logiques d’équilibre des puissances a favorisé la résurgence de confrontations stratégiques bilatérales et régionales, jetant les bases d’une nouvelle course au conflit – non seulement armé, mais aussi hybride, cognitif et économique.
La doctrine Gerasimov et l’adaptation asymétrique
Le général russe Valery Gerasimov n’a jamais formulé une véritable « doctrine », mais a livré une analyse réaliste et opérationnelle des guerres modernes. En observant les « révolutions colorées », les Printemps arabes et les opérations de l’OTAN, Gerasimov a constaté que les outils non militaires (information, économie, désinformation) peuvent, dans certains contextes, surpasser l’efficacité des armes conventionnelles.
La stratégie russe s’est ainsi transformée en une adaptation asymétrique : combattre selon les logiques de l’adversaire (désinformation, manipulation, guerre psychologique), tout en maintenant une capacité autonome de réponse en termes de force et de dissuasion. La Crimée (2014) et le Donbass (depuis 2014) ont servi de bancs d’essai : des opérations rapides, coordonnées, fondées sur le contrôle des perceptions et la négation de la réalité opérationnelle à l’adversaire.
L’invasion de l’Ukraine comme guerre limitée avec des objectifs stratégiques
L’intervention de février 2022 n’a pas été conçue comme une occupation totale, mais comme une guerre opérationnelle limitée visant à : garantir la sécurité de la Crimée et du Donbass, neutraliser les forces armées ukrainiennes, obtenir une redéfinition de la sécurité européenne en freinant l’expansion de l’OTAN. La Russie a adopté une stratégie multi-niveaux : pression sur Kiev, pénétrations territoriales dans le sud-est, contrôle de l’axe logistique de Kharkiv à Odessa, avec l’objectif final de contraindre l’Ukraine à la neutralité et à la reconnaissance des républiques séparatistes.
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La gestion tactique du conflit
Sur le plan tactique, les opérations russes ont été décentralisées, laissant une large autonomie aux commandants locaux. L’accent a été mis sur des objectifs militaires et infrastructurels, évitant – sauf exceptions – la destruction totale des villes. Kiev, Lviv, Dnipro et d’autres centres ont été épargnés pour maintenir ouverts les canaux de négociation et limiter les coûts humains et politiques.
La guerre s’est également jouée sur une supériorité aérienne temporaire et localisée, obtenue non par une domination totale des cieux, mais par un ciblage sélectif et la paralysie des lignes logistiques et de commandement ukrainiennes.
En ce sens, le modèle d’action russe s’est nettement distingué des campagnes « shock-and-awe » occidentales (Irak, Libye, Afghanistan).
L’aspect non conventionnel : Guerre par procuration, propagande et guerre psychologique
L’Ukraine est devenue le champ de bataille par procuration d’une confrontation plus large entre les États-Unis/OTAN et la Fédération de Russie. La fourniture d’armes, de renseignement, de fonds et de mercenaires par l’Occident a transformé le conflit en un affrontement multiniveaux : sur le terrain, entre armées régulières et forces irrégulières ; dans les médias, à travers la propagande belliqueuse et la diabolisation systématique de l’ennemi ; dans la psychosphère, avec la préparation psychologique à une éventuelle escalade chimique ou nucléaire.
La guerre financière comme guerre à part entière
Le recours à des sanctions économiques – dans leur forme systémique et structurelle – constitue une nouvelle forme de guerre totale. Ces mesures, loin de se limiter aux oligarques, frappent l’ensemble du système économique russe, le poussant vers un modèle d’autosuffisance stratégique.
La guerre économique – théorisée également par le général chinois Qiao Liang – vise à préserver la domination du dollar et à saper les alternatives émergentes, comme l’euro ou le yuan. Dans ce cadre, la Russie n’est pas vue comme un ennemi en soi, mais comme un maillon entre la Chine et l’Europe, et donc comme une cible stratégique dans la lutte pour la suprématie globale.
L’effet contre-productif des sanctions et la consolidation russo-chinoise
Les sanctions occidentales ont accéléré la construction d’un système économique et financier alternatif entre la Russie, la Chine et les pays d’Eurasie. Le passage aux paiements en roubles pour le gaz, les accords au sein de l’Union économique eurasiatique (UEEA) et le renforcement des liens avec l’Initiative de la ceinture et de la route (BRI) chinoise constituent une réponse stratégique à la domination du dollar. Cette alliance sino-russe n’est pas seulement économique, mais aussi géopolitique et militaire, avec le risque que l’Occident, en tentant d’isoler Moscou, ait en réalité renforcé un nouvel axe mondial alternatif.
L’Europe au cœur de la tempêteLa grande absente dans cette stratégie globale est l’Europe, incapable d’autonomie stratégique et soumise aux intérêts géopolitiques américains. Pourtant, l’Europe aurait la possibilité – si elle se libérait de sa subordination atlantique – de devenir une puissance équilibratrice, capable de négocier avec Moscou et Pékin, de défendre l’euro et de s’affirmer comme un acteur stratégique autonome sur l’échiquier mondial.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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