
Par Sylvain Ferreira
Le 29 avril 1975, Saïgon est sous tension alors que le grondement de l’artillerie nord-vietnamienne se rapproche. À l’ambassade américaine, diplomates et Marines détruisent des documents et préparent l’évacuation finale. Un signal radio lance l’opération Frequent Wind, la plus grande évacuation par hélicoptère de l’histoire. Le 30 avril, des chars nord-vietnamiens entrent dans le palais présidentiel, marquant la fin de la guerre du Vietnam et un tournant historique.
Les derniers jours
En 1975, Saïgon est en état d’alerte. Les accords de Paris de 1973 échouent, et le retrait américain affaiblit l’armée sud-vietnamienne (ARVN). Le Nord-Vietnam lance l’offensive du printemps 1975, capturant Hué et Da Nang en mars. Des réfugiés affluent vers la capitale qui fait difficilement face. En avril, 100 000 soldats nord-vietnamiens, avec 300 chars T-54, des lance-roquettes multiples et de l’artillerie lourde, encerclent Saigon. L’ARVN, sous le général Nguyen Van Toan, défend des positions comme Bien Hoa et Xuan Loc, mais s’effondre face à la coordination et à la puissance de feu de l’armée du Nord-Vietnam.
À Xuan Loc, la 18e division de l’ARVN, dirigée par le général Le Minh Dao, résiste héroïquement du 9 au 21 avril face à trois divisions nord-vietnamiennes, soit environ 40 000 hommes. Subissant 8 000 obus quotidiens et des assauts de chars, elle perd 30 % de ses effectifs mais inflige de lourdes pertes, retardant l’avancée ennemie. À Bien Hoa, des unités de l’ARVN et l’aviation sud-vietnamienne, équipée de chasseurs F-5 et d’hélicoptères Huey, tentent de lancer des contre-attaques, mais les lignes de ravitaillement sont coupées, et la supériorité logistique du Nord prévaut. Le 28 avril, la base aérienne de Tan Son Nhut est bombardée par des roquettes de 122 mm et des obus de 130 mm, détruisant pistes, hangars et plusieurs C-130. Ce bombardement, combiné à des attaques de commandos nord-vietnamiens infiltrés, paralyse les évacuations aériennes. Le 29 avril, l’ambassadeur américain Graham Martin, sous pression du Pentagone, ordonne l’évacuation par hélicoptère.
L’opération Frequent Wind mobilise 70 hélicoptères Huey et CH-53, opérant sous un feu sporadique de tireurs embusqués. En 24 heures, 7 000 personnes, dont 5 500 Vietnamiens, sont évacuées depuis des toits et l’ambassade vers 26 navires en mer de Chine méridionale, dont le porte-avions USS Midway. Le 30 avril, à 10 h 24, les chars du 203e régiment blindé nord-vietnamien défoncent les grilles du palais présidentiel. Le président sud-vietnamien Duong Van Minh capitule sans conditions à midi. Saïgon devient Hô Chi Minh-Ville. L’image du dernier hélicoptère quittant le toit de l’ambassade à 7 h 53, un UH-1 surchargé de réfugiés, symbolise la fin d’une ère et le début d’une autre.
La chute de Saïgon déclenche une crise majeure de réfugiés. En avril 1975, 130 000 Vietnamiens fuient, principalement vers les États-Unis via Guam et les Philippines. Dans les décennies suivantes, 800 000 « boat people » risquent leur vie en mer, affrontant tempêtes et piraterie ; des estimations suggèrent que 200 000 périssent. Le régime communiste envoie 500 000 Sud-Vietnamiens, dont des officiers, fonctionnaires et intellectuels, dans des camps de rééducation, où famine, maladies et travail forcé tuent des dizaines de milliers. Jusqu’à 1 million sont déplacés vers des zones économiques nouvelles, des terres inhospitalières destinées à briser l’opposition. Des rapports non confirmés, issus d’archives déclassifiées, suggèrent que 30 000 personnes auraient été exécutées à cause de listes de collaborateurs laissées par les Américains. Pour les Vietnamiens-Américains, cet anniversaire, appelé « Avril noir », est un moment de deuil. La diaspora, forte de 2 millions de personnes, transforme des lieux comme Little Saigon, en Californie, en centres culturels dynamiques, tout en portant le poids de l’exil et de la mémoire collective alors qu’au Vietnam, la journée du 30 avril est marquée par la Journée de la Réunification, célébrée avec des défilés militaires, des feux d’artifice et des discours glorifiant la victoire.
L’héritage de la guerre et les relations États-Unis/Vietnam
La chute de Saïgon marque la plus grande défaite militaire des États-Unis, avec 58 220 Américains et plus de 2 millions de Vietnamiens, civils et militaires, tués. La guerre, coûtant 150 milliards de dollars (environ 1 000 milliards en dollars de 2025), érode la confiance américaine et divise le pays, alimentant protestations étudiantes, mouvements pacifistes et méfiance envers le gouvernement. En 1975, le Congrès, sous pression d’une opinion publique lassée, refuse de financer davantage le Sud-Vietnam, scellant son sort. Sur le plan international, la réunification du Vietnam le 2 juillet 1976 renforce les mouvements socialistes en Asie du Sud-Est, notamment au Laos et au Cambodge. Le retrait américain affaiblit les alliances, comme le pacte SEATO, et instaure le « syndrome du Vietnam », une réticence à intervenir militairement à l’étranger, perceptible jusqu’à la guerre du Golfe en 1991. Le Vietnam, isolé par un embargo américain jusqu’en 1994, fait face à une économie dévastée, aggravée par des conflits avec la Chine (1979) et le Cambodge.
Mais depuis la fin de la Guerre froide, les relations entre les États-Unis et le Vietnam se sont métamorphosées. La levée de l’embargo en 1994 par le président Bill Clinton, suivie de l’établissement de relations diplomatiques en 1995, marque un tournant. En 2000, un accord commercial bilatéral ouvre la voie à une explosion des échanges. En 2023, le commerce bilatéral atteint 139 milliards de dollars, avec des exportations vietnamiennes de textiles (20 % du total), d’électronique (Samsung y produit 60 % de ses smartphones) et de chaussures (Nike et Adidas). Le Vietnam, grâce à la politique Đổi Mới de 1986 qui libéralise l’économie, devient un hub manufacturier, attirant 3,5 milliards de dollars d’investissements directs américains en 2024, notamment d’Intel, Apple et Boeing. Les États-Unis sont le premier marché d’exportation du Vietnam, tandis que le Vietnam est le 9e partenaire commercial des États-Unis.
Le rapprochement militaire s’accélère face à l’expansionnisme chinois en mer de Chine méridionale, où Pékin revendique 90 % des eaux, menaçant les routes commerciales et les zones économiques exclusives vietnamiennes. En 2013, les deux pays signent un partenariat global, renforcé en 2016 par la levée de l’embargo américain sur les ventes d’armes. Les États-Unis livrent 18 patrouilleurs de classe Hamilton à la garde côtière vietnamienne et forment ses officiers à l’académie navale d’Annapolis. En 2023, un partenariat stratégique global est signé lors de la visite du président Joe Biden à Hanoï, incluant des exercices navals conjoints, des partages d’intelligence et des escales régulières ô combien symboliques de navires américains, comme l’USS Carl Vinson, à Da Nang. Ce rapprochement vise à contrer les revendications chinoises, illustrées par des incidents comme la collision de navires chinois avec des pêcheurs vietnamiens en 2022. Toutefois, le Vietnam, fidèle à sa politique de « trois non » (pas d’alliances militaires, pas de bases étrangères, pas de prise de parti), maintient un équilibre délicat avec la Chine, son premier fournisseur commercial.
Cette année plus que jamais, cet anniversaire souligne la résilience des relations bilatérales. Des initiatives comme le programme Fulbright au Vietnam, qui forme 1 000 étudiants vietnamiens par an aux États-Unis, et des projets de dépollution de l’agent orange à Bien Hoa, financés jusqu’ici par l’USAID, témoignent d’une coopération élargie. Malgré les tensions sur les droits humains, avec des critiques américaines sur la répression des dissidents vietnamiens, les deux nations partagent un intérêt stratégique à promouvoir un Indo-Pacifique libre et ouvert face à la Chine. Enfin, cela témoigne également de la faiblesse de la francophonie qui n’a pas su s’imposer au Vietnam après le départ des Américains. En cinquante ans, la pratique de notre langue face à l’anglais n’a cessé de reculer. En 2001, on comptait environ 120 000 locuteurs français (0,15 % de la population) alors que dès 2001, environ 5 millions de Vietnamiens (6,5 % de la population) maîtrisaient déjà l’anglais à divers degrés, surtout dans les villes.
À lire aussi : HISTOIRE MILITAIRE – 1970, quand les Etats-Unis envahissaient le Cambodge
Références
Herring, G. C. (2002). America’s Longest War: The United States and Vietnam, 1950–1975 (4e édition). New York: McGraw-Hill.
Veith, G. J. (2012). Black April: The Fall of South Vietnam, 1973–1975. New York: Encounter Books.
Willbanks, J. H. (2004). Abandoning Vietnam: How America Left and South Vietnam Lost Its War. Lawrence: University Press of Kansas.
Rapport de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), 2001. Disponible via : https://www.francophonie.org/
Depecker, L. (2001). La langue française au Vietnam : une langue en recul. Revue française de linguistique appliquée, 6(2), 89–102.
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Titulaire d’un Master 2 en histoire, Sylvain Ferreira est historien spécialiste de l’art de la guerre à l’époque contemporaine. Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la Grande Guerre et la guerre de Sécession, il est également consultant pour des séries documentaires à la télévision dont Tank, roi des champs de bataille (Toute l’Histoire) et Navires de Légende (Planète +). Il collabore régulièrement aux magazines des éditions Caraktère depuis 2015.
