
Olivier Dujardin est consultant en guerre électronique et spécialiste des technologies de rupture dans les domaines de la défense et de la sécurité. Il est par ailleurs un contributeur et un analyste régulier du Diplomate média.
Avec Lauraline Maniglier, product manager chez le spécialiste de la lutte anti-drones CERBAIR, il publie Drones et lutte anti-drones (2025, Ellipses) un ouvrage technique et stratégique qui traite de la prolifération des drones, de leurs usages multiplicateurs dans les conflits contemporains, et des réponses opérationnelles de neutralisation. Préfacé par le général Bruno Baratz, l’ouvrage se situe au croisement du retour d’expérience (RETEX) de terrain, de l’analyse technologique et de la réflexion doctrinale. Il se veut aussi être un guide pragmatique pour les acteurs militaires, les industriels et les décideurs publics.
Dans le contexte d’un basculement technologique majeur dans les conflits et où les drones redessinent les frontières du combat, nous avons interrogé Olivier Dujardin et Lauraline Maniglier sur les mutations profondes qu’ils imposent à la guerre contemporaine.
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Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Après un parcours axé sur la guerre électronique et la sécurité technologique, vous ciblez aujourd’hui la thématique des drones et de la « lutte anti-drones ». Qu’est-ce qui a motivé ce recentrage et pourquoi ce thème vous paraît-il crucial dans la période actuelle ?
Olivier Dujardin : Les questions liées aux drones constituent une extension assez naturelle de mes domaines de prédilection : la guerre électronique, le fonctionnement des systèmes d’armes et, en particulier, la défense sol-air.
Quel que soit leur milieu d’évolution, terre, air ou mer, les drones posent des problématiques proches de celles des plateformes pilotées, à ceci près qu’ils sont souvent beaucoup plus petits. Or plus un objet est de faible taille, plus il est difficile à détecter. Et l’on neutralise rarement une menace que l’on n’a pas détectée. La petite taille rend également la neutralisation elle-même plus délicate.
Ainsi, même si les technologies employées pour la lutte anti-drone sont en partie similaires à celles utilisées contre des plateformes pilotées, les différences de gabarit et les spécificités techniques des drones imposent des approches adaptées. Comprendre ces particularités est indispensable pour appréhender correctement la question des drones et de la lutte anti-drone.
C’est ce constat qui nous a conduits à écrire un livre sur le sujet : nous nous sommes aperçus qu’aucune synthèse globale n’existait encore, et que chacun n’en avait souvent qu’une vision très partielle.
Votre ouvrage procède à trois grandes interrogations : quels sont les nouveaux usages des drones ? Comment transforment-ils les conflits armés ? Et comment se prémunir face à cette menace ? Parmi ces trois volets, lequel vous paraît être le plus sous-estimé aujourd’hui et pourquoi ?
Lauraline Maniglier : Il n’existe pas de hiérarchie entre ces trois volets : ils forment une progression logique.
La première partie ouvre la réflexion en définissant ce que sont les drones, leurs usages opérationnels, mais aussi leurs limites et leurs vulnérabilités. Cette compréhension est un préalable indispensable pour déterminer comment s’en protéger.
La deuxième partie recense ensuite les technologies disponibles pour détecter, identifier et contrer la menace, en tenant compte des spécificités propres à chaque type et catégorie de drones. L’objectif est de montrer dans quels contextes chaque solution peut être pertinente.
Enfin, la troisième partie propose une synthèse des différents contextes de défense en tenant compte des contraintes spécifiques à chaque environnement, afin de dégager des stratégies de protection adaptées.
Il est toutefois évident que le premier volet est particulièrement structurant. Tout part de la compréhension initiale de la menace, c’est elle qui conditionne la pertinence de l’ensemble des réponses.
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Le domaine « anti-drone » est très technique (capteurs, brouillage, interception, laser, etc.). Dans votre ouvrage, quel équilibre établissez-vous entre l’analyse technologique, l’analyse stratégique et l’usage opérationnel ? Et pourquoi cet équilibre vous semble-t-il important pour les décideurs et les praticiens ?
L’équilibre entre ces trois dimensions est essentiel. L’anti-drone est un domaine très technique, mais se limiter à la seule technologie revient à passer à côté de l’essentiel : comprendre comment ces systèmes s’inscrivent dans une doctrine, les contraintes budgétaires et, surtout, dans les conditions réelles d’emploi sur le terrain.
Pour simplifier, l’analyse stratégique éclaire la situation globale et les priorités, fournissant le cadre pour la planification tactique, sans dicter les manœuvres ou l’emploi des moyens sur le terrain. Les usages opérationnels permettent de définir comment les systèmes doivent être employés sur le terrain, et ces exigences opérationnelles orientent l’analyse technologique en définissant les contraintes du terrain auxquelles les systèmes doivent s’adapter.
Or, les décideurs disposent généralement d’une vision stratégique et parfois d’une compréhension partielle de l’opérationnel, tandis que les praticiens ont surtout une approche opérationnelle et technique. Il n’est pas toujours facile d’avoir une vue d’ensemble complète, car cela exige de combiner la maîtrise des aspects techniques et opérationnels tout en conservant le recul nécessaire à l’analyse stratégique.
C’est précisément l’objectif de ce livre : trouver un équilibre entre ces trois niveaux, stratégique, tactique et technique, pour offrir au lecteur une compréhension cohérente et complète de l’anti-drone, de ses enjeux et de ses applications concrètes.
La prolifération des drones à bas coût change la donne de la guerre asymétrique (terrorisme, acteurs mal-étatiques, usage de masse). Comment votre livre prend-il en compte ce défi de démocratisation des capacités par rapport aux réponses souvent calibrées pour des acteurs d’État ?
C’est un point que nous abordons explicitement, car il marque une évolution majeure par rapport à l’approche conventionnelle des forces armées. Les États font aujourd’hui face à une menace dont l’ampleur, le rythme de prolifération et la capacité d’adaptation n’ont que peu d’équivalents historiques. Les drones low-cost nivèlent partiellement le terrain, donnant à des forces armées moins équipées, mais aussi des groupes non-étatiques, la capacité de frapper efficacement, ce qui oblige les forces conventionnelles à repenser totalement leur défense et leur stratégie. Face à cette évolution, il faut développer des doctrines proportionnées, flexibles et soutenables budgétairement, capables de répondre à des menaces low cost, mais potentiellement saturante.
Alors que les programmes d’armement, qu’ils soient offensifs ou défensifs, se concevaient traditionnellement sur des cycles longs, de plusieurs années, nous sommes désormais confrontés à des modes d’action qui évoluent en quelques semaines. Les capacités de défense doivent donc suivre le même tempo. Cette dynamique remet profondément en question le modèle habituel de conception, d’acquisition et de conduite des programmes d’armement.
Même si la prise de conscience est réelle, les solutions restent à construire. Cette dynamique s’inscrit dans la transformation actuellement menée au sein des armées et de la DGA. Il s’agit d’inventer un nouveau modèle capable de suivre le tempo d’évolution des drones, ce qui implique également d’adapter les modèles économiques des industriels.
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Préfacé par le général Bruno Baratz, l’ouvrage donne un poids institutionnel à la question. Selon vous, quels sont aujourd’hui les freins majeurs — politiques, industriels, doctrinaux — à une intégration efficace de la lutte anti-drone dans les arsenaux et les stratégies nationales ?
Il apparaît que peu d’éléments de notre organisation nationale étaient préparés à une évolution aussi rapide des menaces.Les freins à l’intégration efficace de la lutte anti-drone se manifestent tant dans le civil que dans le militaire, mais prennent des formes différentes selon le contexte
Du côté civil, des obstacles réglementaires subsistent. Aucun acteur privé ne peut actuellement déployer des moyens de neutralisation pour protéger un site sensible, qu’il s’agisse d’un opérateur d’importance vitale ou d’un site SEVESO. Cette situation limite fortement la capacité des entreprises à se prémunir contre des intrusions de drones, malgré la menace croissante.
Du côté militaire, les contraintes sont à la fois politiques, budgétaires et doctrinales. Les armées voient croître leurs besoins en moyens de lutte anti-drone, mais les budgets restent contraints, imposant des arbitrages difficiles entre programmes.
Sur le plan industriel, les difficultés sont également importantes. Notre industrie est fragmentée : d’un côté, de grands groupes de défense, parfois hégémoniques, mais peu réactifs ; de l’autre, un tissu de petites entreprises, beaucoup plus agiles, mais qui peinent à obtenir des contrats de taille suffisante. De plus, les industriels sont appelés à entrer en « économie de guerre » et adapter leurs chaînes de production pour produire davantage. Mais ce défi se heurte à un paradoxe : les commandes étatiques, qui financent traditionnellement la production, ne sont pas passées en masse et restent limitées. Il s’agit donc de produire, mais selon une logique de flux, avec des plateformes incrémentales, agnostiques et interopérables, capables d’évoluer rapidement au rythme des menaces et des innovations adverses. Cette approche impose aux industriels de repenser leur organisation et leur processus de production, afin de concilier flexibilité, réactivité et volume opérationnel, même sans commandes massives.
Ce défi relève aussi de la sphère politique, car le code des marchés publics ne favorise pas la souplesse nécessaire pour suivre le rythme d’évolution du domaine.
Finalement, le volet doctrinal reste celui qui pourrait s’adapter le plus rapidement, à condition toutefois de lui fournir les moyens matériels et technologiques correspondants pour que la stratégie puisse s’aligner avec la réalité opérationnelle.
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À l’heure où la dimension géopolitique des drones s’accroît (voir l’Ukraine, le Moyen-Orient, ou même les grandes puissances), comment voyez-vous le lien entre technologie anti-drone et souveraineté nationale ? Votre ouvrage ouvre-t-il une réflexion sur l’autonomie stratégique européenne dans ce domaine ?
Les drones ne sont plus seulement des outils tactiques : ils sont devenus des vecteurs de puissance, d’influence et parfois de coercition. De ce fait, la question de la souveraineté constitue un véritable enjeu, tant pour les drones que pour les solutions anti-drones. Elle n’est toutefois pas directement abordée dans ce livre, car elle s’éloigne des aspects strictement opérationnels et techniques que nous avons privilégié.
Concernant les drones, la dépendance vis-à -vis de la Chine est réelle, notamment pour les batteries et les moteurs électriques. Bien que des alternatives existent, il reste difficile de se passer du leader mondial, qui détient près de 70 % du marché, et encore plus difficile de rivaliser avec ses coûts. Notre autonomie stratégique reste donc à développer, ce qui suppose une volonté politique inscrite dans le temps long.
La situation est différente pour les solutions anti-drones. Des offres nationales ou européennes existent, offrant un certain degré d’autonomie, à l’exception de certains composants électroniques pour lesquels la dépendance aux États-Unis reste forte. Le principal défi dans ce secteur tient à une forte concurrence, qui tire les prix vers le bas, et à l’existence de sociétés revendant des équipements chinois en les présentant comme des productions nationales. L’offre chinoise, vaste, performante et très compétitive, est donc à la fois attractive et risquée. Cette dépendance comporte trois risques majeurs : une vulnérabilité immédiate en cas de rupture d’approvisionnement, un manque d’autonomie dans les arbitrages technico-opérationnels voir des risques d’espionnage, et parfois des restrictions d’usage imposées.
La souveraineté devrait être mieux intégrée dans les appels d’offres et dans l’évaluation des équipements. La question centrale est la suivante : vaut-il mieux acquérir le matériel techniquement le plus performant, ou privilégier un système peut-être légèrement moins avancé, mais garantissant notre autonomie stratégique et notre souveraineté nationale ? La réponse est avant tout politique, car elle détermine la place que la France et l’Europe souhaitent occuper à l’avenir.
Justement, au regard des conflits récents — Ukraine, Russie, Israël, Iran — qui ont fait un usage massif et innovant des drones, rapidement, comment évaluez-vous le niveau de maîtrise de cette nouvelle facette de la guerre par ces différents acteurs ? Et quelles leçons la France et l’Europe doivent-elles en tirer pour éviter un retard capacitaire ou doctrinal ?
On observe deux configurations distinctes d’un côté, la Russie et l’Ukraine, qui s’affrontent directement, au contact ; de l’autre, Israël et l’Iran, qui s’affrontent à distance. Pourtant, dans les deux cas, ce sont les acteurs les moins puissants qui se sont montrés les plus créatifs, en combinant low tech et astuces tactiques pour contourner les défenses.
L’Ukraine, l’Iran et désormais la Russie ont démontré la pertinence d’une approche low cost fondée sur la saturation, qui se substitue efficacement à la complexité technologique. Le rapport efficacité-coût obtenu rend les postures défensives, lorsqu’elles reposent sur nos moyens traditionnels, économiquement intenables dans la durée.
C’est précisément sur ce point que doit se concentrer notre réflexion, alors que, en Europe et plus largement dans les pays occidentaux, prévaut une logique inverse : des volumes réduits de matériel, mais à très haute technologie.
Nous devons nous préparer à affronter des adversaires qui ne seront pas technologiquement supérieurs, mais suffisamment agiles pour adapter en permanence leurs moyens, mettant ainsi nos défenses en difficulté. D’autant que nos systèmes, eux, sont beaucoup plus difficiles à faire évoluer au même rythme.
La multiplication des solutions anti-drones basées sur des drones intercepteurs, ainsi que l’élargissement de l’offre drone, sont d’ailleurs les premiers signes de cette évolution culturelle et doctrinale.
Pour finir, après avoir traité ce sujet de manière exhaustive, envisagez-vous un prolongement (ex : intelligence artificielle embarquée, munitions rôdeuses, drones suicides) ? Quel(s) aspect(s) technologique(s) ou opérationnel(s) vous paraissent-ils aujourd’hui les plus urgents à traiter ?
Il y aura inévitablement matière à approfondir, car nous ne sommes qu’au tout début de l’ère des drones et les marges d’évolution restent considérables. Il est difficile de hiérarchiser les sujets, car leur développement dépendra largement des ruptures technologiques, par nature difficiles à anticiper.
Néanmoins, on peut raisonnablement considérer que les problématiques liées aux essaims et à l’intelligence artificielle embarquée sont parmi celles susceptibles d’évoluer le plus fortement. Dans un environnement GPS-denied, leur capacité à naviguer et à coopérer devient encore plus critique. Ces trois dimensions autonomie, effets massifs coordonnées et résilience face au brouillage, constituent aujourd’hui les enjeux technologiques et opérationnels les plus importants à traiter.
Certaines contraintes plus pratiques et liées à la physique, que nous détaillons dans le livre, resteront toutefois des limites difficiles à dépasser, quelles que soient les avancées technologiques.
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Olivier Dujardin possède plus de 25 ans d’expérience dans la guerre électronique, le traitement des signaux radar et l’analyse des systèmes d’armes. Après avoir exercé des fonctions opérationnelles dans ces domaines, il a occupé des postes d’expert technique en renseignement d’origine électromagnétique (ROEM). Auteur de nombreux articles publiés au CF2R sur le renseignement, les systèmes d’armes et les opérations militaires, il intervient aujourd’hui comme expert indépendant auprès de l’industrie de défense et des institutions.

