Le rêve de Ventotene : Idéologie et philosophie d’une utopie européenne

Le rêve de Ventotene
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). 

Ventotene, été 1941. Alors que la guerre fait rage et que les régimes totalitaires dominent le continent, dans un petit lieu de confinement insulaire, un groupe de dissidents rédige clandestinement les pages d’un manifeste destiné à changer l’histoire de l’Europe. La scène se déroule dans une prison isolée au bord de la mer, l’atmosphère chargée autant de désespoir que d’espoir.

Ruines de la prison de Santo Stefano à Ventotene, où, entre 1941 et 1944, fut rédigé clandestinement le Manifeste de Ventotene. Avec des moyens de fortune, Altiero Spinelli et Ernesto Rossi esquissent une vision de paix, de liberté et de fédération qui défie radicalement le système des États-nations et les idéologies dominantes de l’époque. Ils sont épaulés par Eugenio Colorni, philosophe socialiste, tandis qu’Ursula Hirschmann et Ada Rossi se préparent à diffuser ces pages au-delà de la mer Tyrrhénienne. Dans ce contexte sombre, sur une île-prison devenue un creuset d’idées, naît le Manifeste de Ventotene – un texte bref mais chargé d’une puissance idéale, destiné à devenir la pierre angulaire de l’européisme moderne.

Un manifeste au cœur de l’Europe en tempête

Le contexte dans lequel prend forme le Manifeste est crucial pour en comprendre la portée idéologique. Nous sommes en pleine Seconde Guerre mondiale : l’ordre westphalien des États-nations s’est effondré dans un tourbillon de violence sans précédent, et la « crise de la civilisation moderne » est ressentie comme une réalité tangible. Spinelli et Rossi, confinés par le fascisme sur l’île de Ventotene, ont des parcours intellectuels différents mais convergent dans l’urgence d’un tournant. Spinelli, ancien militant communiste, a rompu avec l’orthodoxie marxiste après les procès staliniens, comprenant – dans un élan presque tocquevillien vers la liberté – que l’État-nation lui-même était devenu l’ennemi de la liberté. Rossi, libéral radical proche de Luigi Einaudi, est un critique féroce tant du capitalisme de marché que du collectivisme soviétique, engagé dans un projet des Lumières visant à « abolir la misère » en intégrant des éléments de socialisme dans une économie de marché réformée. En toile de fond, il y a Colorni, ancien militant de Justice et Liberté, qui analyse les causes économiques profondes des conflits européens. Ces différentes âmes se rencontrent à Ventotene : un carrefour intellectuel où le libéralisme démocratique, le socialisme humaniste et l’antifascisme révolutionnaire fusionnent dans une synthèse idéologique inédite.

Mais Ventotene ne naît pas de rien. Les auteurs savent qu’ils s’inscrivent dans une longue tradition de pensée européenne qui, face aux horreurs de la guerre, a su imaginer des projets de paix durable. De l’abbé de Saint-Pierre, qui dès 1713 proposait un Projet pour la « paix perpétuelle » en Europe, à Emmanuel Kant, qui en 1795 théorisa l’idée d’une fédération de républiques libres comme fondement d’une paix universelle, l’idéal d’une union des peuples du continent a des racines profondes. Au XIXe siècle également, des penseurs patriotes comme Giuseppe Mazzini rêvèrent d’une « Jeune Europe » unie par des principes républicains communs, imaginant une fraternité des peuples au-delà des frontières nationales. Cependant, le Manifeste de Ventotene n’est pas un simple exercice utopique ou un hommage littéraire à ces idées : c’est un projet politique concret et urgent. Comme l’écrira Spinelli, « le projet d’une fédération européenne n’était pas un bel idéal auquel rendre hommage pour ensuite passer à autre chose, mais un objectif pour lequel il fallait agir maintenant, dans notre génération actuelle ». En d’autres termes, ce n’est plus une utopie mais une praxis : l’Europe unie comme une révolution à déclencher immédiatement, au cœur de la tempête du présent.

Critique de la modernité et refus du totalitarisme

Le Manifeste s’ouvre sur un diagnostic lucide de la crise de la civilisation moderne. « La civilisation moderne, écrivent Spinelli et Rossi, a posé comme fondement le principe de la liberté selon lequel l’homme ne doit pas être un simple instrument d’autrui, mais un centre autonome de vie. » C’est une affirmation d’écho clairement kantien : elle rappelle l’impératif moral selon lequel chaque être humain doit être traité comme une fin et jamais comme un moyen. Sur ce principe de liberté individuelle s’était engagé, au cours des siècles précédents, un puissant processus historique d’émancipation, qui avait progressivement démantelé les vieux régimes autoritaires et les obstacles féodaux. Pourtant, ce même processus semble brisé par les convulsions du XXe siècle. Les auteurs du Manifeste constatent que l’ère totalitaire – fascisme, nazisme, stalinisme – a brutalement stoppé le développement de la civilisation libre, précipitant l’Europe dans une nouvelle barbarie. Les régimes dictatoriaux ont asservi les masses, réduisant les individus à des rouages d’une machinerie inhumaine, qu’il s’agisse du « Léviathan » étatique ou de l’appareil du parti unique. Cette dénonciation du totalitarisme rapproche Spinelli et ses compagnons des grands critiques de l’époque – on pense par exemple à Hannah Arendt ou à George Orwell –, mais à Ventotene, il n’y a pas seulement l’analyse d’un présent sombre : il y a la recherche d’une issue révolutionnaire.

La critique vise aussi le principe de souveraineté nationale, considéré comme la source du cycle infernal de guerres qui ravage l’Europe depuis 1914. La « religion » de l’État-nation, poussée à ses extrêmes par le fanatisme nationaliste, a produit des conflits mondiaux et des totalitarismes comme épilogues. En ce sens, Spinelli et Rossi voient la crise de la modernité non comme une trahison soudaine, mais comme le résultat des contradictions héritées du XIXe siècle : l’idée de liberté échouée dans les tranchées, puis étouffée dans les régimes autoritaires. Face à cette crise, le Manifeste rejette à la fois la résignation au pessimisme et la simple restauration du passé. Il ne suffit pas d’abattre Hitler et Mussolini pour revenir au statu quo d’avant-guerre, car ce système international serait condamné à engendrer de nouveaux conflits. Il faut au contraire un saut de paradigme : une révolution des rapports politiques en Europe. C’est là que réside la nature profondément philosophique – presque kantienne dans son aspiration à une paix rationnelle – du projet de Ventotene : sortir de l’état de nature hobbesien entre les nations pour entrer dans un nouvel ordre basé sur la coopération et le droit supranational.

Au-delà de l’État-nation : La vision fédéraliste

Le cœur du Manifeste est la proposition de dépasser le système des États-nations par la création d’une Fédération européenne. Les auteurs identifient avec netteté la nouvelle ligne de fracture idéologique qui traverse le continent : « la ligne de démarcation entre les partis progressistes et les partis réactionnaires se situe désormais […] sur la toute nouvelle ligne qui sépare ceux qui conçoivent […] la conquête et les formes du pouvoir politique national […] et ceux qui verront comme tâche centrale la création d’un solide État international ». En d’autres termes, la véritable distinction n’est plus entre la droite et la gauche traditionnelles, ni entre plus ou moins de démocratie sociale, mais entre ceux qui veulent perpétuer l’ancien ordre des États souverains en compétition et ceux qui luttent pour une fédération supranationale. C’est un renversement radical des catégories politiques : le patriote national devient un réactionnaire, tandis que le vrai révolutionnaire est l’européiste. Cette thèse, audacieuse en 1941, a de profondes implications philosophiques. Elle rappelle l’idée kantienne selon laquelle la paix exige un contrat fédératif entre les peuples, mais elle la décline de manière militante : la fédération n’est pas seulement un idéal éthique, mais un projet de pouvoir concret.

Spinelli et ses compagnons dessinent les contours de ce projet avec une précision surprenante. Ils imaginent une Europe unie dotée d’un gouvernement et d’un parlement démocratique supranational, capable d’exercer directement son autorité dans des domaines fondamentaux comme la politique étrangère, la défense et l’économie. Un État fédéral européen, pourvu de sa propre armée et d’institutions communes efficaces, devrait garantir l’ordre supranational en empêchant les anciennes nations de retomber dans l’anarchie armée. Aux États membres serait laissée une autonomie pour les affaires internes, afin de respecter les particularités culturelles et politiques de chaque peuple. C’est une vision équilibrée d’unité dans la diversité : un centralisme suffisant pour éviter le chaos (comme un Hobbes « européen » qui dompte les conflits), mais un décentralisme suffisant pour éviter un Léviathan oppressif. D’ailleurs, Spinelli qualifie désormais les États-nations européens de « Léviathans devenus fous », des entités hors de contrôle qu’il faut canaliser dans une structure fédérale plus large. L’évocation du Léviathan hobbesien – le souverain nécessaire pour conjurer la guerre de tous contre tous – est significative : ici, le Léviathan devient la Fédération, appelée à dompter les petits monstres nationaux déchaînés. En filigrane, on peut entrevoir une référence à l’expérience historique des États-Unis d’Amérique et à la pensée d’Alexander Hamilton : comme les treize États américains surent se fédérer pour échapper à la discorde et prospérer ensemble, l’Europe doit faire de même, en instituant un pouvoir politique unitaire supérieur aux nations individuelles. L’inspiration hamiltonienne, alliée au cosmopolitisme de Kant, fournit ainsi l’armature théorique sur laquelle Ventotene construit sa proposition.

Il ne faut pas oublier que cette vision fédéraliste naît alors que la guerre est encore en cours. Ce n’est donc pas une réflexion rétrospective d’hommes d’État d’après-guerre, mais presque une prophétie lancée depuis une position marginale. En ce même 1941, alors que l’Europe est asservie aux dictatures nazifascistes, un petit groupe de penseurs isolés ose imaginer l’impossible : une Europe future libre, pacifique et unie. Il y a là un élément narratif puissant, presque épique : comme dans un drame antique, du sein même de la tragédie guerrière s’élève la voix d’un nouvel espoir. Cependant, l’utopie de Ventotene est consciemment ancrée dans la réalité : les auteurs savent qu’une Europe fédérale ne surgira pas spontanément, mais exigera un dur engagement politique et organisationnel. Cela nous introduit à l’autre grand pilier idéologique du Manifeste, intimement lié au fédéralisme : la révolution sociale en sens socialiste et la formation d’une nouvelle classe dirigeante européenne.

Socialisme humaniste : Ni capitalisme libéral, ni communisme soviétique

Bien qu’il invoque l’unité européenne comme préalable, le Manifeste de Ventotene ne se contente pas d’unir les nations en laissant intacts les rapports sociaux et économiques. Au contraire, il affirme qu’une profonde réforme sociale est nécessaire pour consolider la paix et la liberté retrouvées. Les auteurs parlent explicitement de révolution : une « révolution européenne » qui devra être « nécessairement socialiste », visant à reprendre et achever ce processus historique d’émancipation interrompu par les totalitarismes. Mais attention : le socialisme de Ventotene est très différent des dictatures du prolétariat imposées par le fer et le feu en Union soviétique. Spinelli et Rossi dessinent un socialisme à visage humain, imprégné d’esprit démocratique et pluraliste, qui rejette à la fois les injustices du capitalisme libéral et les oppressions du collectivisme autoritaire. L’objectif déclaré est l’émancipation des classes laborieuses et la création de « conditions de vie plus humaines » pour tous. Cela implique de démanteler les privilèges établis et les inégalités extrêmes qui avaient déchiré les sociétés européennes entre les deux guerres, préparant le terrain au fascisme.

Sur le plan économique, le Manifeste propose de libérer la vie européenne des « cauchemars » du militarisme et du bureaucratisme nationaliste, à travers une série de réformes structurelles audacieuses. La conception absolue de la propriété privée est remise en question : son abolition ou sa limitation est envisagée « au cas par cas » lorsque cela est nécessaire au bien commun. Concrètement, les auteurs énumèrent cinq points de changement social – de l’utilisation publique des ressources économiques stratégiques à la garantie d’un bien-être généralisé, en passant par la régulation de la production – pour créer autour du nouvel ordre un large consensus populaire et « donner à la vie politique une empreinte consolidée de liberté, imprégnée d’un fort sens de solidarité sociale ». Nous sommes face à un programme de socialisme réformateur dans un sens élevé : pas la collectivisation forcée de tous les biens, mais une combinaison d’interventions publiques et d’initiatives privées régulées, visant à éliminer la misère et l’oppression. Ernesto Rossi, en particulier, dans sa contribution, préfigure l’intégration d’« un morceau de constitution économique communiste dans une économie de marché », une formule qui révèle l’intention de mêler le meilleur des deux systèmes historiquement opposés. C’est une approche à la fois pragmatique et humaniste : l’économie doit être au service de l’homme, et non l’inverse – un principe qui fait écho autant à l’humanisme marxien originel qu’à certains idéaux du socialisme libéral-démocratique de matrice européenne.

À Ventotene, le libéralisme et le marxisme se rencontrent ainsi à mi-chemin, sous la bannière commune de l’humanisme. D’un côté, il y a la leçon de Marx : la prise de conscience que le capitalisme livré à lui-même génère des inégalités intolérables et des crises récurrentes, qui peuvent déboucher sur des aventures autoritaires. De l’autre, il y a la leçon du libéralisme démocratique (la pensée de Kant, de Stuart Mill, et en Italie de Gaetano Salvemini et Piero Gobetti), qui place au centre la liberté individuelle et l’État de droit. Le Manifeste de Ventotene cherche une synthèse originale : un socialisme à visage démocratique et respectueux des droits, capable de réaliser la justice sociale mieux que les ploutocraties libérales, sans pour autant suivre les traces liberticides du bolchevisme. Spinelli lui-même est issu d’un parcours d’« hérésie » politique en ce sens : jeune communiste, il fut expulsé du PCI en 1937 pour « déviation idéologique et présomption petite-bourgeoise », ayant refusé de se soumettre à la ligne stalinienne. Sa conversion à la démocratie le conduisit à concevoir la lutte politique non plus comme une conquête totalitaire du pouvoir, mais comme un service à la liberté – un concept qui rappelle de près l’esprit d’Alexis de Tocqueville, pour qui la véritable démocratie repose sur des individus libres et responsables, et non sur des masses dirigées de l’extérieur. En un sens, Ventotene propose un socialisme « tocquevillien » : fortement égalitaire, mais construit sur le respect de l’autonomie personnelle et sur une société civile européenne vibrante, capable de contrebalancer le pouvoir centralisé. C’est le rejet simultané des deux mythologies opposées du XXe siècle : ni le mythe du marché qui s’autorégule magiquement, ni celui du Parti-État infaillible. À leur place, un nouveau pacte social, fondé sur la dignité humaine, la solidarité et une idée de progrès partagé entre les peuples.

Un parti révolutionnaire pour l’Europe et la nouvelle classe dirigeante

Un aspect fondamental – et souvent controversé – du Manifeste de Ventotene est l’appel à la création d’une nouvelle force politique révolutionnaire à l’échelle européenne. Spinelli et ses compagnons sont convaincus que les vieux partis, figés dans le schéma national, ne peuvent devenir les promoteurs de l’unité fédérale. Trop liés aux intérêts et aux réflexes du vieux jeu politique interne, ils finiraient, peut-être involontairement, par refaçonner les mêmes structures de pouvoir responsables du désastre. Il faut donc un saut qualitatif : « une force politique extérieure aux partis traditionnels », capable de mobiliser toutes les énergies populaires des différents pays vers l’objectif de la Fédération. C’est un appel explicite à constituer un mouvement révolutionnaire paneuropéen, qui prenne la tête du processus d’unification supranationale. En ce sens, le Manifeste esquisse la figure d’une nouvelle classe dirigeante européenne : des femmes et des hommes formés à une vision cosmopolite, libérés des fidélités étroites à leur État-nation, et déterminés à mener une « révolution » novatrice dans ses méthodes et ses finalités. Il ne s’agit pas d’une élite autoréférentielle : au contraire, les auteurs imaginent un mouvement capable d’impliquer les masses, de canaliser cette « lave incandescente des passions populaires » libérée par la guerre, en l’empêchant de se solidifier à nouveau dans le moule des égoïsmes nationaux. L’image de la lave est puissante et suggestive, presque dantesque : elle désigne l’énergie révolutionnaire qui couve sous les cendres de l’Europe occupée, et qui peut être orientée vers la construction d’un nouvel ordre plutôt que vers une nouvelle phase de destruction.

Dans cette idée d’un parti révolutionnaire moderne, on peut déceler des échos tant du léninisme que du libéralisme radical, dans un équilibre singulier. D’un côté, elle rappelle le concept léniniste d’avant-garde – un groupe déterminé qui initie le changement – mais ici, il n’y a pas de place pour des avant-gardes sectaires ou des coups de force autoritaires : la révolution européenne doit être profondément démocratique et participative. D’un autre côté, émerge une conception presque machiavélienne de la vertu politique : il faut fonder un nouvel ordre (l’Europe unie) à travers l’innovation institutionnelle et le courage de rompre avec les conventions. Spinelli, Rossi et Colorni n’hésitent pas à se définir comme révolutionnaires, mais leur révolutionnarisme est pragmatique, fuyant à la fois les naïvetés romantiques et les schématismes idéologiques. Ils appellent à rassembler toutes les forces progressistes, au-delà des étiquettes partisanes, au nom d’un objectif supérieur. En ce sens, leur proposition anticipe la naissance, dès août 1943, du Mouvement fédéraliste européen, l’organisation clandestine qui fut le premier pas concret vers la réalisation de ce qui avait été envisagé à Ventotene. Ce mouvement – où convergeront de jeunes intellectuels antifascistes de diverses origines – se pose comme la « nouvelle classe » destinée à guider le continent hors des décombres moraux et matériels de la guerre. Curieusement, cette intuition rappelle l’analyse de Tocqueville sur la nécessité de classes dirigeantes éclairées dans une société démocratique : tout comme Tocqueville soulignait le rôle des « aristocrates de l’esprit » dans l’Amérique égalitaire, Ventotene aspire à une avant-garde d’européistes capables de vision et de sens historique, pour éviter que la démocratie ne se réduise à un simple particularisme sans élan. La différence est qu’ici, il ne s’agit pas d’une aristocratie traditionnelle, mais d’un leadership nouveau, forgé par la résistance antifasciste et une conscience politique inédite.

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L’héritage de Ventotene : Actualité d’une utopie concrète

Quatre-vingts ans plus tard, le Manifeste de Ventotene reste une référence lumineuse dans le débat sur l’avenir de l’Europe. Beaucoup de ses idées, autrefois visionnaires, ont en partie pris forme dans la construction européenne d’après-guerre. Dès 1945-1950, des hommes d’État comme Alcide De Gasperi, Konrad Adenauer, Robert Schuman et Jean Monnet – bien qu’avec des approches différentes – ont traduit en action l’aspiration à « une Europe libre et unie », jetant les bases de la Communauté européenne. Altiero Spinelli, principal auteur de Ventotene, a consacré toute sa vie à ce rêve : on le retrouve en 1984, en tant que député européen, promoteur d’un projet de Traité pour l’Union européenne (le « Plan Spinelli ») qui préfigure l’intégration politique ensuite partiellement réalisée à Maastricht. Si aujourd’hui l’Union européenne existe – avec un Parlement élu, la liberté de circulation, des politiques communes – c’est aussi grâce à cette impulsion idéale née sur un rocher de la mer Tyrrhénienne. Ventotene est devenu entre-temps un symbole : en 2016, après le choc du Brexit, les dirigeants de l’Allemagne, de la France et de l’Italie se sont réunis sur l’île de Ventotene pour réaffirmer, devant la tombe de Spinelli, leur engagement envers l’unité européenne. Un geste hautement évocateur, témoignant de la manière dont ce Manifeste écrit dans la clandestinité continue de parler au présent.

Pourtant, malgré les progrès, l’idéal de Ventotene est loin d’être pleinement réalisé. L’Europe d’aujourd’hui n’est pas encore la fédération politique rêvée en 1941 : elle est plutôt une construction hybride, souvent maladroite face aux défis mondiaux. L’appel de Ventotene à une révolution permanente du projet européen – à ne jamais le considérer comme acquis, mais toujours comme un processus à parfaire – reste plus que jamais d’actualité. Face à la résurgence de nationalismes agressifs, aux tentations autoritaires et aux inégalités qui traversent nos sociétés, le Manifeste nous rappelle que l’unité et la justice sociale sont les deux faces d’une même médaille. Il ne peut y avoir de véritable liberté en Europe sans égalité et solidarité entre Européens ; et il ne peut y avoir de prospérité partagée sans un cadre de paix et de coopération supranationale qui la garantisse.

Sur le plan philosophique, Ventotene continue de nous interroger. Il nous défie de repenser la souveraineté en termes nouveaux – post-nationaux, dirions-nous aujourd’hui – et de construire une identité politique européenne capable d’harmoniser les différentes identités nationales. Dans un monde globalisé où même les démocraties nationales les plus solides semblent vulnérables face aux forces économiques transnationales, aux changements climatiques, aux migrations et aux pandémies, le choix fédéraliste de partager la souveraineté apparaît non seulement clairvoyant mais nécessaire. Spinelli et Rossi, avec l’intuition des visionnaires, avaient déjà compris que le principe de la liberté est soit universel, soit vacillant : si chaque État ne poursuit que son intérêt égoïste, la liberté de tous est menacée. Au contraire, un ordre fédéral fondé sur la loi et les droits peut incarner ce principe kantien d’hospitalité et de respect mutuel entre les peuples, seul garant de la paix. De même, leur socialisme humaniste parle encore à notre époque d’inégalités extrêmes : l’appel à mettre l’économie au service de l’homme résonne aujourd’hui face aux crises financières et aux nouvelles pauvretés. Ventotene nous invite à chercher un équilibre entre marché et justice sociale à l’échelle continentale, anticipant en quelque sorte les débats actuels sur une Europe plus solidaire (pensons à la discussion sur un salaire minimum européen ou sur des politiques fiscales communes pour contrer les déséquilibres).

L’héritage du Manifeste de Ventotene, en somme, est celui des grandes utopies concrètes : des idées qui semblent initialement irréalisables, mais qui, avec le temps, façonnent le cours de l’histoire. Comme toutes les utopies, il a connu des revers, des appropriations rhétoriques et même des trahisons ; mais il demeure là, indiquant une direction possible. Aujourd’hui, beaucoup invoquent Ventotene comme un antidote aux fermetures nationalistes et au scepticisme envers l’Europe. Sa force réside peut-être dans sa capacité à parler à la fois à la raison – avec une analyse lucide et rationnelle des problèmes politico-sociaux – et au cœur – avec une vision d’espoir et de rédemption collective. En ces temps où le projet européen semble perdre son élan, relire le Manifeste, c’est redécouvrir la charge révolutionnaire et idéale dont tout est parti. C’est, en fin de compte, se rappeler que l’Europe n’est pas seulement un marché ou une monnaie, mais avant tout une communauté de destin, née du refus de la guerre et de l’oppression. Le Manifeste de Ventotene, conçu entre les murs délabrés d’une prison durant l’une des périodes les plus sombres de notre histoire, continue de nous indiquer la voie vers un avenir de paix, de liberté et de justice. Il nous revient, héritiers de cette vision, de ne pas laisser ce rêve s’éteindre, mais au contraire de le décliner face aux défis du présent, avec le même courage intellectuel et moral que ceux qui, sur une île en tempête, surent imaginer une nouvelle Europe.

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