ANALYSE – Une trêve fragile dans la mer Noire : Trump joue les équilibristes entre Moscou et Kiev

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie).
Un pas en avant, mais sur un fil tendu au-dessus d’un précipice. Le 25 mars 2025, les États-Unis ont arraché un accord préliminaire avec l’Ukraine et la Russie pour sécuriser la navigation dans la mer Noire et suspendre les attaques mutuelles contre les infrastructures énergétiques des deux belligérants.
Annoncé par Reuters, cet engagement marque la première entente formelle entre Moscou et Kiev depuis l’investiture de Donald Trump, qui semble décidé à endosser le rôle de médiateur dans un conflit dont les ramifications dépassent largement les côtes de la mer Noire. Mais derrière les déclarations optimistes, les doutes et les arrière-pensées pullulent, révélant la fragilité d’un édifice diplomatique bâti sur des intérêts divergents.
Les termes sont clairs, du moins en surface : garantir des routes maritimes sûres et mettre fin aux frappes qui ont ravagé les réseaux énergétiques des deux pays. Washington, pivot de l’accord, se pose en garant, une position acceptée – ou plutôt subie – par les deux parties. Volodymyr Zelensky, président ukrainien, n’a pas caché son scepticisme : « Nous n’avons aucune confiance en les Russes, mais nous serons constructifs. S’ils violent cet accord, j’irai directement voir Trump avec des preuves pour exiger sanctions et armes. » Lors d’une conférence de presse à Kiev, il a précisé que l’arrêt des attaques énergétiques pourrait s’étendre à d’autres infrastructures civiles, ports inclus, et a évoqué un rôle potentiel de la Turquie pour surveiller la mer Noire, ainsi que des pays du Moyen-Orient pour la trêve énergétique – des hypothèses encore floues, faute de discussions concrètes.
De son côté, Rustem Umerov, ministre ukrainien de la Défense, a mis les points sur les « i » : tout mouvement de navires militaires russes hors de la partie orientale de la mer Noire sera perçu comme une menace, légitimant une réponse en légitime défense. Kiev, prudente, appelle aussi à l’appui de pays tiers pour faire respecter l’accord. À Moscou, Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères, a répondu avec son cynisme habituel : « Nous voulons des garanties claires. Avec le passif des accords avec Kiev, seul un ordre de Washington à Zelensky peut nous rassurer. » Le Kremlin, lui, conditionne sa bonne foi à des concessions tangibles : la levée de sanctions sur la banque Rosselkhozbank, le retour au système SWIFT et la fin des restrictions sur les exportations agricoles et d’engrais – un marché vital pour la Russie, entravé depuis le début de la guerre.
Washington, en échange, promet de faciliter ce retour sur les marchés mondiaux, une carotte brandie pour amadouer Moscou. Mais Zelensky a dénoncé une tentative russe de « manipuler » dès le premier jour des négociations, pointant du doigt des déclarations du Kremlin qui, selon lui, déforment déjà l’accord. « Ils cherchent à tromper nos intermédiaires et le monde entier », a-t-il lancé, amer.
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Un enjeu global, des racines profondes
Cette trêve, si elle tient, ne concerne pas seulement l’Ukraine et la Russie. La guerre a paralysé les exportations de céréales via la mer Noire, faisant planer le spectre de la faim sur l’Afrique et le Moyen-Orient, où ces approvisionnements sont cruciaux. Un premier répit avait été trouvé en juillet 2022 avec l’Initiative sur les céréales de la mer Noire, négociée par la Turquie et l’ONU, avant de s’effondrer en 2023 face aux exigences russes – sanctions levées et inclusion de leurs navires. Depuis, malgré quelques passages sporadiques de grain ukrainien, le chaos persiste. Cet accord pourrait-il relancer une dynamique ? Possible, mais les obstacles sont légion.
Côté ukrainien, un autre dossier émerge : les États-Unis ont proposé une version élargie d’un accord bilatéral sur les minerais, jamais signé malgré des discussions antérieures. Prévu pour être scellé lors d’une rencontre entre Trump et Zelensky dans le Bureau ovale, l’entente avait capoté après un échange tendu. Zelensky, débordé, n’a pas encore étudié la nouvelle mouture, mais il a d’ores et déjà exclu un volet sur l’énergie nucléaire, récemment suggéré par Washington.
Trump face à son baptême diplomatique
Politiquement, cet accord est un pari pour Trump. En jouant les équilibristes entre Moscou et Kiev, il cherche à marquer des points sur la scène internationale, prouvant que sa promesse de « paix rapide » n’était pas qu’un slogan de campagne. Mais le terrain est miné. La méfiance entre les parties est totale : Zelensky voit en Trump un levier contre Poutine, tandis que Moscou mise sur la pression américaine pour desserrer l’étau des sanctions. Washington, quant à elle, doit jongler avec ses propres intérêts – calmer les marchés alimentaires mondiaux sans céder trop de terrain à la Russie.
Le risque est double. Si l’accord échoue, Trump sera accusé d’amateurisme, renforçant ses détracteurs qui le jugent imprévisible. S’il réussit, il devra gérer les retombées : une Russie enhardie, une Europe sceptique – déjà échaudée par les critiques de son vice-président JD Vance sur d’autres dossiers – et une Ukraine qui, malgré les compromis, reste sur le qui-vive. La Turquie, évoquée comme garante potentielle, pourrait compliquer les choses : Ankara, alliée dans l’OTAN mais proche de Moscou sur bien des points, n’a pas intérêt à un échec, mais encore moins à une victoire trop nette d’un camp.
Et puis il y a le précédent. L’Initiative de 2022 avait tenu quelques mois avant de s’effondrer sous le poids des exigences russes. Aujourd’hui, les mêmes ingrédients sont là : méfiance, chantage aux sanctions, intérêts croisés. Trump, fort de son instinct et de son goût pour les coups d’éclat, peut-il faire mieux ? Rien n’est moins sûr. En politique internationale, les miracles sont rares, et la mer Noire, cimetière de bien des ambitions, ne pardonne pas les faux pas. Pour l’instant, le monde observe, partagé entre espoir et résignation.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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