ANALYSE – Comment la Chine impose son empreinte sur les ports africains

Par Olivier d’Auzon
En parcourant le littoral africain, un constat s’impose : la Chine est devenue un acteur incontournable du développement portuaire sur le continent. De Lagos à Mombasa, en passant par Djibouti et Luanda, les entreprises chinoises construisent, financent et exploitent des infrastructures maritimes stratégiques.
Mais au-delà des promesses économiques, ces investissements soulèvent des questions cruciales sur l’influence chinoise, la souveraineté des États africains et les implications potentielles pour la sécurité régionale et mondiale.
C’est ce que met en lumière Paul Nantulya dans son article « Cartographie du développement stratégique des ports chinois en Afrique« , publié le 10 mars 2025, pour Africa Center.
Une présence massive et structurée
D’après Nantulya, les entreprises d’État chinoises sont impliquées dans environ 78 ports répartis dans 32 pays africains, couvrant ainsi plus d’un quart des infrastructures maritimes du continent. Ce niveau de présence est sans équivalent ailleurs dans le monde, dépassant largement l’Amérique latine ou l’Asie du Sud-Est.
Le cas du port en eau profonde de Lekki, au Nigeria, illustre bien cette dynamique. La China Harbor Engineering Company (CHEC) a non seulement construit le port mais détient également une participation de 54 %, grâce à un financement de la Banque de développement de Chine.
Ce modèle se retrouve dans plusieurs autres projets, où les entreprises chinoises assurent non seulement la construction et l’exploitation mais contrôlent aussi les flux commerciaux, influençant les tarifs, les droits d’accostage et les priorités de manutention.
Un levier économique au service des intérêts stratégiques
L’argument économique est au cœur de la justification de ces investissements. En Afrique, où les coûts de manutention portuaire sont en moyenne 50 % plus élevés qu’ailleurs, la privatisation des opérations est souvent vue comme un moyen d’améliorer l’efficacité.
Les ports sous gestion chinoise offrent généralement des services plus rapides et mieux organisés, mais au prix d’un contrôle accru par des acteurs étrangers.
Nantulya souligne que chaque dollar investi par la Chine dans les ports africains génère en retour jusqu’à 13 dollars de revenus commerciaux. Ce rendement est doublement avantageux : il renforce la présence économique chinoise tout en créant une dépendance structurelle des économies africaines vis-à-vis des infrastructures sous contrôle chinois. Cette influence se traduit parfois par une prise de décision plus favorable aux intérêts chinois sur la scène diplomatique internationale.
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La tentation d’un usage militaire
Mais ces investissements ne relèvent pas uniquement du commerce. L’exemple de Djibouti montre comment un port commercial peut être discrètement transformé en infrastructure militaire.
Initialement conçu pour le commerce maritime, le port de Doraleh a finalement accueilli en 2017 la première base militaire chinoise à l’étranger. Depuis, la présence de la marine chinoise en Afrique ne cesse de croître.
Selon Nantulya, la marine chinoise a effectué 55 escales et 19 exercices militaires sur le continent depuis 2000. Des ports comme ceux de Durban, Dar es Salaam, Lagos ou Maputo ont déjà accueilli des navires de guerre chinois, et des bases navales construites par Pékin en Tanzanie et à Madagascar sont utilisées pour des entraînements militaires.
Cette extension progressive de la présence militaire chinoise en Afrique alimente les spéculations sur la transformation future de certains ports en bases stratégiques.
Une stratégie planifiée à long terme
Ce développement s’inscrit dans la stratégie globale de Pékin. Le dernier plan quinquennal chinois (2021-2025) met en avant une connectivité maritime renforcée, intégrant les ports africains dans la « Route de la Soie maritime ». Trois corridors majeurs traversent l’Afrique : l’Afrique de l’Est (Kenya et Tanzanie), l’Égypte et la région du canal de Suez, ainsi que la Tunisie.
Un concept souvent cité dans les cercles stratégiques chinois est celui de « point d’appui stratégique à l’étranger » (海外战略支点, haiwai zhanlue zhidian). Il désigne des ports sous contrôle chinois ayant une importance économique et géopolitique cruciale. Dans ce cadre, des infrastructures civiles peuvent être adaptées à des besoins militaires en cas de nécessité, grâce à la politique de « fusion militaro-civile » (军民融合, junmin ronghe) promue par le Parti communiste chinois.
Une influence grandissante mais contestée
L’expansion chinoise dans les ports africains ne se limite pas à des enjeux commerciaux. Derrière ces investissements, se dessine une stratégie globale combinant ambitions économiques, diplomatiques et militaires.
Si ces infrastructures offrent aux pays africains des opportunités de développement, elles les rendent aussi plus dépendants d’un acteur extérieur.
De plus, elles posent des défis en matière de souveraineté et de sécurité, notamment face aux rivalités géopolitiques croissantes entre grandes puissances.
Comme le souligne Paul Nantulya, la montée en puissance de la Chine en Afrique ne se mesure pas uniquement en tonnes de marchandises transportées, mais aussi en influence politique et en présence stratégique.
L’avenir des ports africains dépendra donc non seulement de leur rentabilité économique, mais aussi des choix que feront les gouvernements africains quant à l’équilibre entre développement, souveraineté et indépendance stratégique.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
