
Par Olivier d’Auzon
L’Afrique du Nord a longtemps été un théâtre d’ombres pour les puissances européennes. La France y a perdu son magistère, la Russie y souffle le chaos, et la Turquie, fidèle à son instinct impérial, y plante ses drapeaux. Dans ce concert dissonant, une voix latine se fait entendre à nouveau : celle de l’Italie. À pas feutrés, mais la boussole bien en main, Giorgia Meloni y mène un retour d’empire.
En politique étrangère, les silences valent parfois plus que les discours. Tandis que l’Europe s’épuise en sommets bavards sur son avenir stratégique, Rome a pris les devants. Par le gaz, le béton, les ports et la formation sécuritaire, l’Italie ressuscite l’art ancien de la diplomatie de proximité, celle qui parle non pas de valeurs abstraites, mais de tuyaux, d’emplois, et de stabilité.
Depuis la guerre d’Ukraine, l’Italie n’a cessé de tourner la tête vers le Sud. Plus que la nostalgie d’un empire romain jadis étendu jusqu’au Fezzan, c’est la nécessité énergétique et logistique qui guide sa main. L’Algérie et la Libye sont redevenues vitales. Pas pour les grandes envolées oratoires, mais pour leur gaz, leur position stratégique, et leur capacité à contenir les désordres.
L’empire des pipelines
Meloni n’a pas inventé l’intérêt italien pour l’Afrique. Elle lui a donné une doctrine : le “Plan Mattei”, hommage à l’homme qui, dans l’après-guerre, avait compris que l’Afrique du Nord ne voulait ni colon, ni donneur de leçons, mais partenaire.
Sous sa houlette, ENI est redevenu une machine de guerre économique. En 2024, la société parapublique a ravi à la Russie la place de premier fournisseur de gaz de l’Italie, grâce à des accords solides avec Sonatrach. En Libye, elle investit dans des zones où même les diplomates européens n’osent plus se rendre, révèle le 22 mai 2025 Mathieu Galtier pour Africa Intelligence.
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La puissance tranquille du chantier naval
Mais l’Italie ne se contente pas d’extraire. Elle construit, répare, arme et connecte. Elle pose des câbles électriques sous-marins avec la Tunisie, elle érige des ports à Enfidha, elle modernise les lignes de chemin de fer en Algérie. C’est là que le génie italien, discret mais robuste, se distingue : en alliant savoir-faire industriel et sens du partenariat. À l’inverse de Paris, qui envoie des ministres pressés et repart bredouille, Rome envoie ses ingénieurs, ses plans, ses crédits.
Le glaive derrière la toge
Mais ne nous y trompons pas. Ce n’est pas une philanthropie méditerranéenne. C’est une stratégie. Et elle a ses volets sécuritaires. Leonardo, champion italien de la défense, vend radars, systèmes de surveillance, drones de reconnaissance. Et pendant que les ONG françaises s’interrogent sur la moralité du soutien aux garde-côtes libyens, les Italiens les forment, les équipent, et contrôlent discrètement les flux migratoires.
L’Italie sait que qui tient la rive sud de la Méditerranée, tient aussi les clés de son propre avenir économique et social. Le chaos libyen lui a enseigné cette leçon à coup de bateaux de fortune.
Un retour sans arrogance
Ce que Rome réussit aujourd’hui, c’est ce que Paris a oublié : la discrétion dans l’influence, la constance dans l’engagement. Point d’arrogance néocoloniale, point d’illusion universaliste. Seulement du réalisme stratégique, mâtiné d’un soupçon de mélancolie impériale, celle qui pousse les peuples méditerranéens à préférer la proximité italienne au rigorisme bruxellois ou aux brutalités turques.
L’histoire ne repasse pas les plats, disait Céline. Mais parfois, elle rouvre une porte qu’on croyait scellée. Dans cette Méditerranée où l’Europe semble avoir abdiqué, l’Italie de Meloni avance, sans bruit, avec méthode. Elle ne crie pas sa puissance, elle la pratique. Comme autrefois Venise, elle commerce, elle protège, elle bâtit. Peut-être n’est-ce pas un empire qu’elle reconstruit. Mais c’est déjà une influence qu’elle regagne. Et cela, dans ce monde incertain, n’est pas rien.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

