TRIBUNE – Europe : Solitaire mais solidaire ?

drapeau européen mais découpé en plusieurs morceau avec en fond la carte de l'Europe
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Julien Aubert

C’est l’histoire de deux discours majeurs, éclipsés dans le tumulte médiatique par le bruit d’une gifle : celle, supposée, de Brigitte Macron.

Le premier a été prononcé par Donald Trump, le 14 mai à Riyad.

Dans cette allocution, l’ancien président américain s’est détourné à la fois de l’héritage de George W. Bush, figure du néo-conservatisme républicain, et de l’interventionnisme démocrate. Il a fustigé les nation-builders, les néo-conservateurs et les ONG libérales, accusés d’avoir échoué à stabiliser des pays comme l’Afghanistan ou l’Irak. Trump a affirmé que le destin du Moyen-Orient devait désormais être façonné par ses propres peuples, sans tutelle extérieure.

Ce discours s’apparente à une réinvention de la doctrine Monroe — celle du « l’Amérique aux Américains » de 1823 — mais transposée au Golfe. Ce que Trump dit aux pays arabes, il le dit aussi aux Européens : Washington n’interviendra plus chez eux.

L’Amérique n’est plus le gendarme du monde, mais entend demeurer un partenaire commercial et sécuritaire, dans une logique de puissance rétractée mais toujours dominante.

Trump invoque l’esprit de la Destinée manifeste, mais vidé de sa dimension messianique. Il conserve l’idée de grandeur nationale — America First —, qu’il redéfinit en termes de souveraineté économique, de bilatéralisme et de respect des intérêts mutuels, bien plus que par la diffusion de la démocratie.

Le second discours est venu d’Europe, onze jours plus tard.

Le 27 mai 2025, lors d’une conférence de presse conjointe à Turku avec le Premier ministre finlandais Petteri Orpo, le chancelier allemand Friedrich Merz a brisé plusieurs tabous, jusqu’alors structurants dans la politique étrangère allemande.

À lire aussi : CHRONIQUE – Donald Trump et la redéfinition stratégique de la puissance américaine : Une analyse géopolitique de son discours devant le Congrès

D’abord, il a laissé entendre que le soutien inconditionnel à Israël n’était plus tenable : les opérations militaires à Gaza ne lui apparaissent plus comme justifiées par les événements du 7 octobre. Cette déclaration marque un tournant majeur pour une Allemagne qui, depuis l’après-guerre, s’était toujours rangée sans réserve du côté israélien, en raison de sa responsabilité historique dans la Shoah.

Ensuite, Merz a confirmé que l’Allemagne — aux côtés de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis — avait levé les restrictions sur l’usage des armes livrées à l’Ukraine, autorisant de facto les frappes sur le territoire russe. C’est une rupture nette avec la prudence de son prédécesseur Olaf Scholz, qui avait refusé la livraison de missiles Taurus, de peur d’un engrenage avec Moscou. Merz, fidèle à ses positions lorsqu’il était dans l’opposition, consacre un virage vers un soutien militaire assumé à Kiev.

Enfin, le chancelier a menacé Washington de représailles commerciales si les négociations échouaient sur les taxes douanières imposées par Donald Trump aux produits européens. Cette posture offensive place Berlin à la tête d’un front européen plus ferme, plus assertif, rompant avec l’habituelle retenue allemande en matière commerciale.

Ce qui frappe, c’est que Merz, chef de la CDU, semble puiser son inspiration chez les chanceliers sociaux-démocrates : on retrouve chez lui le réalisme stratégique d’Helmut Schmidt, cette Realpolitik allemande qui assume la gestion des rapports de force. On y discerne aussi l’ambition industrielle et européenne d’un Gerhard Schröder, qui n’hésitait pas à s’opposer frontalement au protectionnisme américain.

Dans les deux discours, celui de Trump comme celui de Merz, émerge une même lucidité : le monde a changé, et les alliances ne sont plus sacrées. La loi du plus fort s’impose, même entre alliés.

L’Amérique de Trump défend ses intérêts économiques, quitte à ignorer ses engagements historiques. L’Allemagne de Merz, elle, reste arrimée au droit international, mais ose désormais le langage de la puissance.

Reste une question essentielle : dans ce nouveau désordre mondial, Berlin et Paris sont-elles prêtes à faire face, seules, à Moscou ?

Car si Trump ne veut plus jouer le rôle d’assurance-vie pour les capitales européennes, il faudra bien que l’Europe assume elle-même ses vulnérabilités — et ses choix stratégiques — dans la course à l’armement qui s’annonce.

À lire aussi : ANALYSE – MBS, acteur incontournable de la nouvelle realpolitik entre Washington et Moscou


#Trump2025, #FriedrichMerz, #PolitiqueÉtrangère, #DiscoursTrump, #DiscoursMerz, #Riyad, #Turku, #Géopolitique, #MonroeDoctrine, #AmericaFirst, #DestinéeManifeste, #MerzChancelier, #IsraelGaza, #UkraineRussie, #OTAN, #RelationsTransatlantiques, #DonaldTrump, #CDU, #HelmutSchmidt, #GerhardSchröder, #EuropeDeLaDéfense, #Protectionnisme, #CommerceInternational, #DoctrinesPolitiques, #Realpolitik, #SécuritéEuropéenne, #AffairesÉtrangères, #MacronMerkel, #PolitiqueAllemande, #PolitiqueAméricaine, #ConflitIsraéloPalestinien, #CriseUkrainienne, #Russie, #GuerreEnUkraine, #ChocDesDiscours, #TrumpVsMerz, #UnionEuropéenne, #Diplomatie, #MondeMultipolaire, #ReconfigurationGéopolitique

Le Diplomate Logo

Inscrivez-vous pour recevoir chaque semaine toutes les actualitées.

Ce champ est nécessaire.

Nous ne spammons pas ! Consultez nos CGU pour plus d’informations.

Retour en haut