
Par Olivier d’Auzon
Par-delà les sables rouges du Sahel et les mangroves troublées du littoral mozambicain, une même tragédie se joue : celle de l’effacement des États et de la revanche des oubliés. Là où le drapeau national ne flotte plus que dans les discours présidentiels, les djihadistes s’installent, lentement, méthodiquement, avec pour seules armes — bien plus efficaces que la kalachnikov — une propagande savamment tressée dans les fibres usées de la misère africaine.
Il y a un an déjà , les diplomates de Maputo, dans le confort feutré des salons de l’ambassade du Brésil, discutaient des enjeux pétroliers du Cabo Delgado. L’optimisme flottait, entretenu par les espoirs de Total et les promesses de stabilité sécuritaire venues de Kigali. Un an plus tard, le constat est brutal : non seulement l’insécurité n’a pas reculé, mais elle a pris racine. Elle a mué, elle s’est raffinée. L’ennemi n’est plus seulement une armée de brutes fanatisées. Il est devenu stratège, psychologue, idéologue.
Le sabre et le verbe
Les groupes terroristes d’Afrique orientale et sahélienne n’ignorent rien des faiblesses de leurs adversaires. Mieux : ils s’en nourrissent. Ce n’est pas un hasard si Al-Shabaab, dans une interview clandestine accordée quelque part dans la brousse somalienne, a évoqué l’interdiction du plastique dans ses territoires. Il ne s’agit évidemment pas d’écologie sincère, mais d’un message bien plus subtil : “nous sommes les gardiens d’un ordre, là où l’État vous a abandonnés à l’anarchie”.
Cette stratégie rappelle celle des Frères musulmans à leurs débuts : utiliser les maux de la société pour se poser en remède moral. Mais ici, la posture est militarisée. On fouille les camions, on punit les contrevenants, on affiche une rigueur qui, dans un monde gangrené par la corruption, séduit. À sa manière, c’est un ordre nouveau qu’on propose, austère mais stable, brutal mais prévisible.
Des noms qui trompent
En 2017, dans les sables mouvants du Mali, une fédération d’islamistes s’est constituée sous un nom à la fois générique et profondément calculé : Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). À qui parle-t-on ? À cette immense population sahélienne, musulmane, miséreuse, abandonnée aux sécheresses et aux impôts iniques. L’intitulé est un message. Il flatte l’identité, insinue une fraternité. C’est de la guerre psychologique.
Les noms ne sont jamais innocents. Ils fabriquent l’adhésion là où les bombes échouent.
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La misère comme carburant
Ce qui lie un vieux pêcheur de Palma à un jeune orpailleur burkinabè, c’est le désespoir économique. Les groupes terroristes ne s’y trompent pas. Ils offrent un revenu, une protection, parfois même un sens à des hommes qui n’ont plus d’horizon.
Au Mozambique, les affiliés de Daech ont compris une chose essentielle : dans les zones côtières où surgissent les projets gaziers, les pêcheurs traditionnels deviennent indésirables. Alors les djihadistes leur tendent la main.
Dans un Sahel où l’or est plus facile à extraire que la dignité, les mêmes logiques opèrent. On protège les mineurs illégaux, on affronte l’État à leur place, et l’on devient leur héros. Ce n’est pas la foi qui recrute, c’est l’alternative.
Anticorruption… par la kalachnikov
Il y a dans la justice expéditive des groupes armés quelque chose de redoutablement efficace. Lorsque les tribunaux de l’État n’existent plus, ou ne sont que corruption, les jugements des imams armés paraissent clairs, tranchés, exécutés. On coupe la main du voleur, on punit le viol — et le peuple applaudit. Ce n’est pas l’amour du Coran qui anime ces applaudissements, mais le soulagement d’un ordre.
Le drame de l’Afrique contemporaine n’est pas tant le terrorisme que le vide qu’il comble.
Ce que le djihad a compris, et que les chancelleries refusent d’admettre
À Maputo, comme à Paris, Washington ou Addis-Abeba, on continue de raisonner en termes de « lutte contre l’extrémisme ». On envoie des soldats, on forme des brigades. On construit des bases. On croit que le feu éteint le feu. Mais on oublie que le combat est d’abord narratif. Les djihadistes racontent une histoire. Une histoire où ils sont justes, incorruptibles, fraternels. Où l’État est le loup et eux, les bergers armés. Et cette histoire — pour absurde qu’elle soit — trouve un écho, car elle parle à ceux que personne n’écoute.
Il faut cesser de penser le terrorisme africain comme une importation idéologique. C’est un produit endogène, façonné par la faillite des politiques publiques, l’indifférence des élites, l’arrogance des partenaires occidentaux. Il se nourrit de sécheresse, de chômage, d’humiliation. Il prospère là où l’État ne protège plus, où l’école ne forme plus, où la justice n’existe plus.
Reprendre le terrain, reprendre le récit
Il faudra des armes, certes. Mais il faudra surtout des instituteurs, des ingénieurs, des radios communautaires. Il faudra réapprendre à parler à ceux dont le silence fait aujourd’hui les recrues de demain. La guerre au Mozambique — comme ailleurs en Afrique — ne sera gagnée que lorsque l’on comprendra que l’ordre ne peut être imposé que s’il est aussi juste que fort.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

