
Par Alexandre Damiens
Si l’Homme doit trouver un équilibre avec sa planète, la résultante n’est pas nécessairement l’abandon des rapports de force au sein de sa communauté. Ne pas considérer cet état de fait peut générer des impensés stratégiques. Ces impensés émergent du fait de l’existence de cloisonnements entre centres de décision et territoires périphériques. Ils sont renforcés par des angles morts, résultant de l’éloignement des centres de production des centres de consommation. Ces mondes parallèles sur notre planète font le lit de réalités alternatives.
Les mouvements écologistes[i] interrogent de diverses manières le rôle de l’Homme, du progrès, du développement et de la croissance dans la crise écologique mondiale. Par nature, l’éthique écologiste est plus proche du pacifisme que des logiques de confrontation. Mais, les premières évaluations méthodiques des conditions de survie de l’humanité de façon saine au XXIe siècle, en particulier le Rapport Meadows[ii] au Club de Rome[iii], savaient-elles que leur conclusion pourrait plaider in fine pour l’orthogénie voire, dans les cas extrêmes, pour l’eugénisme ? Rappelons quelques lignes des conclusions de l’époque : « Cela nous permet d’affirmer avec une quasi-certitude que, au cas où aucun changement n’interviendrait dans notre système actuel, l’expansion démographique et l’expansion économique s’arrêteraient au plus tard au cours du siècle prochain[iv] ». Cette conclusion était complétée plus loin : « Ne rien faire pour résoudre ces problèmes, c’est se remettre à des solutions draconiennes. » Aux motifs économiques, l’eugénisme du XIXe siècle a été soutenu par le malthusianisme… Alors, quel résultat pour les motifs écologiques au XXIe siècle ?
Le Green Great Game frappe en trois mots ce que dit autrement la formule synthétique : la lutte contre le changement climatique n’est pas la fin des luttes[v]. A présent, à l’époque anthropocène, la scène de résolution des problématiques écologiques est mondiale. Cette résolution s’instruit dans les relations internationales, théâtre évident des rapports de force et des affrontements territoriaux. Cette résolution s’inscrit aussi dans le cadre de l’Accord de Paris[vi], accord dit universel, d’où la première puissance mondiale entre et sort à sa guise.
Un réaliste se doit de décrypter le monde au prisme des faits et au travers de la fenêtre Johari[vii] – ce que je sais, ce que je sais que je ne sais pas, ce que je ne sais pas que je ne sais pas – afin de limiter les impensés stratégiques.
– DAME NATURE ET NATURE HUMAINE
Nos systèmes économiques s’assoient sur nos systèmes énergétiques. La nature nous fait bénéficier des énergies primaires – minerais de charbon, pétrole brut, gaz, minerais d’uranium, arbres et végétaux, courants d’air, ensoleillement, chutes d’eau – que nous transformons afin de pouvoir les mobiliser pour nos besoins. Nous utilisons in fine l’électricité, le gaz naturel, l’essence ou le diesel, l’eau chaude, la vapeur, l’air comprimé qui sont nommés énergies finales, des énergies employables et résultant de conversions. Ces énergies finales mettent à l’œuvre l’humanité : ses individus échangent des biens et des services. Entre les matières premières ou les données brutes, les biens ou les services et les producteurs ou consommateurs se trouve un vaste réseau commercial. Ce réseau transforme et véhicule des matières et des informations. Transports et transformations s’appuient sur le système énergétique. Vaclav Smil, professeur de renommée internationale, commence sa somme sur l’énergie et les sociétés par : « L’énergie est la seule monnaie universelle : il faut transformer l’une de ses nombreuses formes pour accomplir quoi que ce soit.[viii] ».
Nos systèmes économiques rencontrent nos systèmes écologiques. La définition la plus répandue de l’économie s’énonce ainsi : l’économie étudie la façon dont les individus ou les sociétés utilisent leurs ressources en vue de satisfaire au mieux leurs besoins[ix]. Afin de puiser énergies et matières pour satisfaire ses besoins, l’Homme utilise son environnement. Aujourd’hui, la quantité des actions humaines, ainsi que leurs conséquences, ont amené à introduire la notion d’Anthropocène : une époque où l’influence de l’Homme sur la planète et les écosystèmes devient la contrainte prédominante dans l’évolution du système Terre. « Tout est poison, rien n’est poison : c’est la dose qui fait le poison[x] ». Les causes de l’augmentation de la charge sur le système Terre sont multiples. Au premier ordre se trouvent le nombre d’humains sur la planète, les modes de consommation d’une partie d’entre eux, l’orientation de nos activités sur des indicateurs économiques ou encore la façon de produire[xi].
L’ONU appelle à faire la paix avec la nature ; et, elle indique que le modèle de développement est de plus en plus inégalitaire et gourmand en ressources. Son rapport Making Peace with Nature[xii] commence par ces mots : « L’Humanité fait la guerre à la nature. C’est insensé et suicidaire[xiii] ». Ce rapport souligne que les changements environnementaux compromettent les progrès acquis en matière de développement. Le fardeau du déclin environnemental est ressenti disproportionnellement par les plus pauvres et les plus vulnérables. Les producteurs et les consommateurs des pays riches exportent souvent leur empreinte environnementale vers les pays pauvres par le commerce et l’élimination des déchets, ou encore, par les émissions de gaz à effet de serre qui exercent une partie de leurs conséquences dans ces mêmes pays.
Les êtres humains sont agités, déterminés et rationnels : ils s’efforcent d’accroître leur jouissance et sont capables de poursuivre les choix appropriés pour y parvenir[xiv]. Ces caractéristiques humaines sont la source originelle du pouvoir social qui s’entrelace au sein de multiples réseaux de pouvoir. Abraham Maslow a formalisé une hiérarchie des besoins fondamentaux – « pyramide des besoins » de la base au sommet : physiologie, sécurité, appartenance, estime de soi, réalisation de soi. En reconnaissant l’universalité des désirs, il met en garde sur la rareté de la satisfaction complète : « les hommes ont pour caractéristique de désirer sans cesse quelque chose tout au long de leur existence[xv] ». Sur ce sujet, on peut se demander si l’Occident, et en particulier l’Europe, n’aborde pas cette pyramide par son sommet afin résoudre la polycrise actuelle : ce ne serait pas la méthode la plus stable alors que d’autres mettent en garde contre la rareté tout court[xvi]. Tenter de maintenir en équilibre une pyramide inversée est un défi épuisant. D’ailleurs, aujourd’hui, les équilibres semblent d’autant plus instables que les flux sont tendus (just-in-time[xvii]), comme la pandémie COVID-19 a pu le démontrer ; certains changent même de paradigme et basculent de doctrine pour se diriger vers des stratégies de sécurisation des approvisionnements (just-in-case[xviii]). Ceci traduit peut-être l’expression d’une confiance rompue et même la vision d’un futur qui s’organise comme un jeu à somme nulle[xix] – gain des uns est perte des autres – où toutes les ressources viendraient à manquer et provoqueraient des conflits[xx] faiseurs de rois[xxi]…
– ACTIONS ATTENDUES ET INTERACTIONS TENDUES
Les réactions et les rétroactions entre les systèmes économiques et écologiques ainsi que les actions et interactions entre les sociétés humaines produisent des frictions certaines. Elles divisent la scène internationale en factions humaines. Par exemple,il y a le G7 et les BRICS, les riches (OCDE) et les pauvres (non OCDE), l’Ouest et le reste, les Occidentaux et le Sud Global, les pays producteurs et les pays consommateurs, les libéraux et les conservateurs, les démocraties ou les autocraties ainsi que toutes les autres possibilités d’un choc des civilisations[xxii] façon Huntington…Quand cette mosaïque de factions se rencontre, les relations sont tendues. Les enceintes multilatérales mondiales sont devenues de nouveaux champs de bataille : G20, COP climat ou biodiversité, OMC ou encore Assemblées Générales des Nations Unies (AGNU), comme d’ailleurs des organismes plus spécialisés ou techniques, telle l’Organisation Internationale de normalisation (ISO) où des batailles industrielles sont lancées. Il faut alors constater et comprendre que la dernière mondialisation n’a pas produit l’uniformisation des valeurs, au propre et au figuré. Sur ce sujet, une critique détaillée peut se trouver chez Niall Fergusson dans son opus The Great Degeneration[xxiii]. La Fin de l’Histoire[xxiv], selon Fukuyama, une union universelle vers le capitalisme et la démocratie libérale, n’était en fait que la fin de la course ascensionnelle de l’Occident… Encore une fois, l’étude Race et histoire de Lévi-Strauss est éclairante : « Quand nous parlons de civilisation mondiale […] : nous utilisons une notion abstraite. […] La civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité[xxv] ». Les chaines de valeur mondialisées ont pu rester les mêmes chaines pour certains et la même valeur pour d’autres, et, de façon complémentaire, une nouvelle valeur pour certains autres et de nouvelles chaines pour d’autres encore. Jouer sur le même plateau n’impose pas la même stratégie. Face au capitalisme libéral, le capitalisme d’Etat chinois suit les capitalismes étatiques asiatiques (Japon, Corée…) et souligne l’importance stratégique, plus que dogmatique, de l’intégration à l’économie mondialisée[xxvi].
Les fractures sont multiples et fractales : explosion de pactes sociaux et implosion de promesses environnementales lézardent la mondialisation heureuse, l’entreprise sans usine et l’usine sans rejet. La tertiarisation de l’économie ici a produit de l’industrialisation là-bas, la délocalisation vers là-bas a produit de la paupérisation ici ; avec les phénomènes de dumping sociaux et environnementaux sous-jacents. Si l’empreinte carbone, qui reflète la façon de consommer, baisse beaucoup moins vite que les émissions de CO2, qui représentent la façon de produire, il est plus que légitime de s’interroger sur les politiques économiques, commerciales, écologiques et énergétiques[xxvii] qui ont été menées. Sur la même planète des mondes parallèles se sont formés, aussi bien entre les pays qu’au sein même des pays. Il existe un mouvement de rejet du capitalisme néolibéral financiarisé, figure et vecteur de la dernière mondialisation. Ce rejet existe au sein et au dehors de l’Occident. Les initiatives multilatérales des acteurs émergents, en particulier les BRICS, ne se cantonnent plus aux agendas économiques. Les souhaits d’un monde mieux pondéré, et incidemment moins marqué par les valeurs et l’ascendant américain et euro-atlantique, sont explicites[xxviii]. Au même moment, les fondateurs de l’ordre international tel qu’il est aujourd’hui le rejettent, avec perte et fracas ou avec dettes et tracas. Par exemple, Donald Trump ou Joe Biden n’ont pas œuvré au maintien des règles du commerce international… Les diverses escalades qui ont suivi montrent assez sensiblement l’entrelacement produit par la dernière mondialisation, et la difficile articulation pratique et rhétorique d’une re-mondialisation plus juste et prospère, alors qu’elle devait déjà l’être ou qu’elle devait déjà poursuivre de tels objectifs. La relocalisation ou l’ami-localisation (reshoring/friendshoring) forment des logiques de clubs sectaires qui remplacent les logiques de hubs planétaires…
La majorité mondiale[xxix] semble se dresser face à la communauté internationale, et en fonction de l’attitude de l’Occident, cette majorité pourrait lui tourner le dos. Les conflits en Ukraine et au Proche Orient ont décalaminé les relations internationales voire l’ordre mondial. Le marché mondial de référence, le pétrole brut, est disloqué sous l’effet de multiples sanctions prises contre la Russie après qu’elle ait agressé l’Ukraine. Des flottes de navires fantômes et des prix différenciés sont à présent dans le paysage du marché mondial du pétrole et des produits pétroliers. Il est même très clair que la Russie souhaite utiliser ces sanctions comme un moyen d’étendre son influence. Les stratèges russes mentionnent de façon explicite l’utilisation de manœuvres grâce aux ressources russes[xxx]. Par exemple, ils souhaitent promouvoir de nouvelles bourses internationales de matières premières indépendantes des bourses anglo-américaines. Ils suggèrent également d’utiliser des prix différenciés à divers groupes de pays afin d’offrir des prix préférentiels et des avantages à certains pays de la majorité mondiale.
La Pax Americana a vécu. L’hégémonie n’est plus. L’apogée est passé. Selon le très influent Council on Foreign Relation (CFR), le monde se dirige vers un concert des puissances à l’échelle mondiale[xxxi]. Toujours selon le CFR, l’architecture de la gouvernance mondiale est dépassée : un club de démocraties incapable de coopérer avec d’autres lignes idéologiques. Signe des temps, le 11 septembre 2001, l’Amérique est attaquée au WTC (World Trade Center) ; le 11 décembre de la même année la Chine est attachée à la WTO (World Trade Organization, OMC en français). Le Monde a basculé en 2008 : année olympique en Chine, année de panique aux Etats-Unis. Dans l’économie réelle, et alors même que les évènements financiers tourmentent les places boursières, en 2008, la consommation d’énergie primaire en Chine excède celle des Etats-Unis, la consommation des BRICS dépasse celle du G7. Entre 2012 et 2014, quand la crise des dettes des pays occidentaux explose, le PIB de la Chine en parité de pouvoir d’achat dépasse celui des Etats-Unis. Les courbes se croisent, comme les destins ; ces groupes se toisent pour le festin.
– GRAND BASCULE, POIDS ET CONTREPOIDS
Un rééquilibrage profond et puissant est en cours entre la Chine et les Etats-Unis, comme entre les agrégats BRICS et G7. La population, la consommation d’énergie et le PIB augmentent plus vite dans les pays en développement que dans les pays riches, plus vite au sein des BRICS qu’au sein du G7. Les pays membres du G7 comptent 773 millions d’habitants[xxxii] et les pays du format BRICS comptent plus de 3,2 milliards d’habitants[xxxiii]. Entre 1992 et 2021, la population mondiale a augmenté de 18% au sein de l’OCDE et de 33% hors de l’OCDE. Sur la même période, l’augmentation du PIB par habitant au sein du G7 est d’environ 50%, alors qu’il quadruple au sein des BRICS et décuple en Chine[xxxiv]. En 1992, le G7 consomme 42% de l’énergie mondiale, il en consomme 29% en 2021. A l’inverse, les BRICS consomment 23% en 1992 contre 40% en 2021. Néanmoins, les rations d’énergie sont loin d’être équivalentes partout. En 2021, un Américain consomme une quantité d’énergie équivalente à 6,7 tonnes de pétrole par an (tep/an), un Français 3,3 tep/an, un Chinois 2,7 tep/an.
Aujourd’hui, la Chine émet plus de GES que les Etats-Unis et l’Union Européenne réunis ; mais, les Etats-Unis sont les plus gros émetteurs historiques (cumul), suivi par l’Union Européenne et la Chine[xxxv]. Depuis 1970, le cumul mondial des émissions du secteur industriel et de l’utilisation de l’énergie a été multiplié par 4 ; sur la même période, celui du G7 a été multiplié par 2,5, celui des BRICS par 10, celui de la Chine par 20. Le G7 émettait 39% des émissions mondiales en 1990 contre 22% en 2021, à l’inverse les BRICS émettaient 27% en 1990 contre 46% aujourd’hui. Entre 1990 et 2021, l’Union Européenne a certes augmenté son efficacité énergétique, mais elle a aussi connu un mouvement de désindustrialisation. Les émissions des uns peuvent servir les modes de vie des autres, et vice et versa. L’acier ou les engrais peuvent être produits au sein des BRICS afin d’alimenter une usine de fabrication de voiture ou l’agriculture du G7. Or, les premières étapes de transformation de la matière sont souvent les plus coûteuses en énergie, mais aussi en externalités environnementales : émissions, eau, etc. Pour autant, la valeur ajoutée ne se trouve pas toujours aux premières étapes de fabrication. La désindustrialisation, l’allongement des chaines logistiques, comme le rattrapage économique des pays émergents complexifient l’attribution du nuage de fumées qu’émet l’humanité.
Deux hyperpuissances se mènent une guerre économique. La Chine est la nation qui consomme le plus d’énergie primaire, plus que les Etats-Unis et l’Union Européenne réunis. Les Etats-Unis sont les premiers producteurs de pétrole et de gaz au monde, devant la Russie, l’Arabie Saoudite, l’Iran, le Qatar. La Chine utilise son charbon pour sécuriser son équilibre interne, sa croissance économique et certaines infrastructures de ses projets internationaux. Elle dit lutter contre la pauvreté mondiale. Les Etats-Unis utilisent leur gaz pour sécuriser leur équilibre interne, leurs positions internationales et leur influence économique. Le GNL américain est associé à une doctrine climatique : il doit substituer du charbon. Les Etats-Unis disent militer pour la prospérité mondiale. La Chine est parfaitement intégrée dans les chaines de la mondialisation : elle a réussi à se rendre incontournable sur les premiers maillons des chaines de valeur, puis à opérer un saut qualitatif conséquent, en particulier sur les technologies de la transition énergétique (solaire, batteries, éolien…)[xxxvi]. Les Etats-Unis sont également bien intégrés dans les chaines de la mondialisation : consommation et décision. La captation de la valeur dans ces chaines d’approvisionnement est la plus grande bataille du moment. Il est impossible de ne pas considérer ces faits. Green great game is on !
– NOUVELLE BOUSSOLE ET GRAND JEU VERT
Le cadre analytique du Grand Jeu vert est profond. Les facteurs principaux du Green Great Game ont été présentés dans l’article éponyme[xxxvii]. En somme, disposer d’énergie de façon souveraine est un prérequis au statut de puissance. Après plusieurs révolutions énergétiques ayant eu des impacts sociétaux considérables, les énergies fossiles dominent aujourd’hui l’expression de la puissance. L’utilisation d’énergie à haut contenu carbone assoit la domination en même temps qu’elle génère l’instabilité de l’ordre énergétique qu’elle établit. La diplomatie climatique commande aujourd’hui d’exprimer la puissance de façon plus neutre en carbone, ce qui change les vecteurs d’expression de la puissance. Un monde à bas carbone est un monde à haut contenu minéral. Lesdits minerais (lithium, nickel, cobalt, terres rares…) se trouvent principalement hors de l’OCDE, comme les principales réserves de gaz et de pétrole… Il ne se passe pas un jour où ne sont pas évoquées les implications énergétiques ou économiques des politiques climatiques ou les conséquences de leur absence ou l’absence de résultats de celles qui ont été mises en place. Si ce n’est pas la domination chinoise sur la filière des véhicules électriques, c’est le gaz russe ou le gaz américain ou encore le pétrole saoudien voire le lithium australien en parallèle des conséquences des derniers désastres météorologiques.
Les mesures de lutte contre le changement climatique peuvent donner lieu à des arbitrages. Au premier plan des réflexions doivent se situer simultanément la population, le PIB, la consommation d’énergie et les émissions de CO2, car ces déterminants sont étroitement interconnectés. Une analyse plus profonde encore devrait être complétée par les notions de « dette carbone », c’est-à-dire le cumul des émissions dans le temps, car c’est bien le stock de CO2 accumulé dans l’atmosphère qui est à considérer pour le changement climatique. Cette historisation montre que G7 et BRICS cumulent 70% des émissions de CO2 des temps industriels[xxxviii]. Maisn rien n’est absolu. Ramené au nombre d’habitants, un Américain « bénéficie » d’un cumul historique 7 fois supérieur à celui d’un chinois, 2 fois celui d’un européen. Pour être exhaustive, cette analyse devrait également considérer les opportunités de choix qui se sont présentées dans l’Histoire, autrement dit l’évolution des meilleures techniques disponibles, au sens environnemental, à un coût économiquement acceptable, ainsi que le choix de leur adoption ou non.Il existe à la fois des synergies et des compromis à trouver entre le développement économique et une gestion plus soucieuse de l’environnement. Au-delà des grands principes sur lesquels toute le monde semble s’accorder depuis un demi-siècle, les arbitrages dépendent des interactions internationales, régionales ou locales, et de la compétition ou de la coopération qui peut régner entre les entités. Les arbitrages sont aussi temporels, comme le souligne Mark Carney dans son discours « la tragédie des horizons[xxxix] », une version plus sophistiquée de l’aphorisme : fin du monde contre fin du mois. Dans ce contexte, si l’Union européenne et la France rencontrent les mêmes défis que les États-Unis, face à des enjeux environnementaux similaires, elles sont amenées à les résoudre avec des ressources naturelles et industrielles ainsi que des institutions et une gouvernance toutes assez différentes[xl]. Aujourd’hui, la volonté est forte au sein des États aux économies développées de retrouver une souveraineté industrielle. C’est aussi dans ces pays que les standards environnementaux sont généralement les plus élevés. Cette situation met au jour l’équilibre qui doit être trouvé entre les politiques industrielle et environnementale.
La lutte contre le changement climatique implique des changements importants dans la structure économique, avec des conséquences distributives significatives, au sein et entre les pays. Les énergies renouvelables ne sont pas gage de souveraineté si les dispositifs qui permettent de les capter sont fabriqués hors des frontières. Outre la déconcertante profondeur de la dépendance sur certaines chaines de valeur de la transition, les politiques menées peuvent créer des « actifs échoués ». Les actifs échoués peuvent être définis comme des actifs (biens, compétences, brevets, etc.) qui subissent des amortissements prématurés ou dont les bénéfices sont réévalués à la baisse. Ces actifs échoués peuvent se retrouver à tous les niveaux, de la voiture qui ne peut plus circuler en centre-ville à la raffinerie qui emploie plusieurs milliers de personnes et est contrainte de réduire ou arrêter son activité. L’innovation dans des technologies concurrentes et l’évolution des prix des combustibles peuvent aussi conduire à des actifs échoués ; par exemple, les usines qui fabriquent les voitures thermiques en Europe alors que l’Union Européenne prévoit l’arrêt de leur commercialisation d’ici 2035. Coincés entre rentabilité des actifs bruns et leur efficacité loin d’être échouée ou dépassée et les actifs verts parfois moins rentables, moins pilotables ou moins disponibles chez elle, l’Europe peut-elle choisir l’épreuve de force ? Question rhétorique. Pourquoi ? La profondeur de la dépendance aux énergies fossiles et la profondeur de la dépendance aux intrants matériels ou immatériels des dispositifs captant les énergies renouvelables (minerais, intermédiaires, appareils et équipements industriels qui produisent ces dispositifs, procédés et brevets afférents) ont été a minima sous-évaluées et au pire impensées. L’Union Européenne doit-elle continuer de croire au libre-échange par dogmatisme ou par nécessité ?
– IMPENSE STRATEGIQUE, STRATEGIE IMPENSEE OU STRATEGIE IMPOSEE ?
Les tendances énergétiques sont des courants profonds qui ont dicté l’Histoire de l’Homme par pure causalité : le privilège d’observer les flux d’énergie est de pouvoir dicter le futur proche, observant les conséquences directes de ces derniers. Ne pas saisir les chaines de causalité condamne : les foules d’immémorants font les peuples sans destination[xli]. L’Histoire peut être vue selon deux plans : le premier, la narration, est une observation superficielle et ponctuelle – les lieux, les acteurs, les événements – l’autre, la causalité, est une observation profonde et continue – des tensions, des champs, et des interactions[xlii]. Ces notions de champs et de tensions ont été celles qui ont révolutionné la physique pour comprendre l’interaction entre la matière et l’énergie[xliii].
L’énergie permet les échanges, l’économie représente ces échanges et compte les richesses. Penser l’inverse est dangereux : cela procède d’une inversion de causalité. La quantité de travail engagé, c’est-à-dire la quantité d’énergie déployée, ne peut que forcer et conduire à un rééquilibrage des richesses vers les BRICS. Il s’agit là d’une observation des causes et d’une déduction logique purement scientifique. La Chine dépasse la consommation d’énergie des Etats-Unis quand, de son côté, la France et parfois même l’Union Européenne se retrouve déclassées par les BRICS voire la Chine, l’Inde, le Brésil ou la Russie pris isolément (cf. paragraphe supra : grande bascule, poids et contrepoids). La capacité des BRICS à transformer le Monde est aujourd’hui supérieure à celle du G7.
Une politique climatique doit tenir compte de la puissance au sens géopolitique du fait des implications énergétiques, des imbrications économiques et des intrications stratégiques. Le déséquilibrage énergétique d’antan produit des effets dans le temps : il y a aujourd’hui des différends économiques, énergétiques et climatiques. Il y a aujourd’hui des pays qui tentent de s’adapter, voire de survivre aux conséquences irréversibles du changement climatique déjà constatées. Certains tentent de réduire leurs émissions tout en conservant leur prospérité, d’autres tentent de sortir de la précarité voire de la pauvreté. Concernant le changement climatique et la transition énergétique, il est plus que nécessaire d’approfondir les réflexions liées à la diplomatie climatique ou la gestion des ressources pour jouer au Grand Jeu vert. Des reconfigurations stratégiques émergent dans tous ces domaines. L’UE perd en compétitivité face aux USA, l’UE perd la compétition face à la Chine ; ces sujets n’étant pas exclusifs l’un de l’autre. Le rapport Draghi[xliv] indique que la Chine a évolué plus vite, à une plus grande échelle et de façon plus coordonnée sur l’entièreté des chaines de valeur de la transition énergétique. L’UE est exposée à un prix élevé des énergies et à un accès faible aux matières premières stratégiques. Pour affronter les nouvelles donnes, le rapport Draghi juge que l’industrie automobile européenne est sous équipée : coûts du travail élevés, retards technologiques, dépendance extérieure aux matières critiques et lustre déclinant (brand value). Le rapport indique que les décisions européennes prises sur la filière automobile sont typiquement celles qui fondent le désamour européen : manque de consultation, décision plus politique et dogmatique qu’économique…
Les bilans trimestriels ont du mal à faire face aux plans quinquennaux ; sans minerais et sans les moyens de les transformer, la partie d’échec semble dériver en jeu de Go : encerclés par des chaines, sans libertés, les pions deviennent des prisonniers… Ce jeu, dont l’origine est chinoise, rappelle la philosophie plurimillénaire de Sun Tzu, dont l’Art de la Guerre commande de « soumettre sans combattre ». Sans aucun doute, cela rappelle également le « Tao Guang Yang Hui » de Deng Xiaoping : sécurisons nos positions, cachons nos capacités, attendons notre tour en maintenant un profil bas. La Chine s’est focalisée sur la recherche des armes économiques asymétriques[xlv]. Qui, aujourd’hui, peut éviter la Chine sur le lithium, les terres rares, le nickel, le graphite, le cobalt ? Ces éléments sont essentiels pour les transitions numérique et énergétique. L’asymétrie est puissante, le levier est efficace. Le jeu de Go favorise le contrôle des territoires, les échecs sont un jeu de destruction[xlvi]. Maintenant, que penser d’un joueur d’échec qui détruit ses propres pièces sur un plateau de jeu de Go ?
Le Green Great Game met face à face des transitions, dos à dos des intérêts, le tout vis-à-vis de nouveaux équilibres. Coûts contre coups, le besoin fait rage et la nécessité fait loi : le carbone dessine de nouvelles frontières…
[i] Philosophie magazine, Philosophie du réchauffement climatique, Hors-série N°46, été 2020.
[ii] D.H. Meadows, D.L. Meadows, J. Randers, W.W. Behrens III (MIT), Halte à la croissance? Rapport sur les limites de la croissance, Fayard, 1972.
[iii] Le club de Rome est un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de cinquante-deux pays. Il a été créé en 1968. Il s’intéresse aux problèmes complexes auxquels doivent faire face toutes les sociétés et souhaite promouvoir des initiatives et des actions permettant à l’humanité de sortir de multiples situations d’urgence planétaire. <clubofrome.org/about-us>.
[iv] Ibid, Meadows et al. , Halte à la croissance, p. 232-233.
[v] Alexandre Damiens, The Green Great Game : la lutte contre le changement climatique n’est pas la fin des luttes, Le Diplomate Media, 23 Janvier 2025. Premier article d’une série de trois.
[vi] L’Accord de Paris est un accord diplomatique dit universel car signé par la quasi-totalité des pays membres de l’ONU. Il a été établi en décembre 2015, à Paris. Selon l’ONU, « l’accord énonce des objectifs à long terme destinés à orienter l’ensemble des nations à : réduire considérablement les émissions mondiales de gaz à effet de serre, réévaluer les engagement nationaux tous les cinq ans, fournir aux pays en développement des ressources financières pour atténuer les changements climatiques, renforcer leur résilience et accroitre leurs capacités d’adaptation aux effets produits par les changements climatiques ».
[vii] Thomas Polk, You Don’t Know What You Don’t Know, Or Do You?, Forbes, 28 July 2022. Article on quote from Rumsfeld, US Defense Secretary: « There are known knowns. There are things we know we know. We also know there are known unknowns. That is to say; we know there are some things we do not know. But there are also unknown unknowns, the ones we don’t know we don’t know », Donald Rumsfeld, February 2002. This quote is a modified application of the Johari Window, a model that was developed by Joseph Luft and Harry Ingham in 1955 as a psychological model for interpersonal communication.
[viii] Vaclav Smil, Energy and civilization: a history, The MIT Press, Cambridge, MA, 2017, 552 pages.
[ix] Jacques Généreux, Introduction à l’économie, 3e édition, Seuil, Paris, 2001, p.9.
[x] Formule attribuée à Paracelse, 1541 ; médecin, astrologue et alchimiste suisse, fondateur de la toxicologie.
[xi] Meadows et al., Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance, Fayard, 1972 ; Steffen et al. Planetary Boundaries: Guiding human development on a changing planet, Science Vol. 347 no. 6223, 2015; Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services (IPBES): Summary for policymakers of the global assessment report on biodiversity and ecosystem services, 2019.
[xii] United Nations Environment Program (2021). Making Peace with Nature: A scientific blueprint to tackle the climate, biodiversity, and pollution emergencies. Nairobi.
[xiii] Ibid, UN Secretary-General’s Foreward: António Guterres.
[xiv] Michael Mann, The Sources of Social Power – volume I: A history of power from the beginning to A.D. 1760, Cambridge University Press, 1986.
[xv] Abraham Maslow, Devenir le meilleur de soi-même, Eyrolles, 2008.
[xvi] Richard Heinberg, Peak Everything: Waking Up to the Century of Declines, New Society Publishers, 2007.
[xvii] Le J.I.T., pour Just-In-Time est une méthode de gestion de la production qui consiste à produire et à livrer les produits au moment où ils sont demandés par le client, en évitant stocks inutiles et gaspillage.
[xviii] Le J.I.C., pour Just-In-Case, est une méthode de gestion dont la principale caractéristique est d’avoir à disposition un stock tampon, suffisant pour faire face à toute éventualité.
[xix] Gideon Rachman, Zero-sum future: American power in an age of anxiety, Simon & Schuster, 2011.
[xx] Michael T. Klare, Resource Wars: The New Landscape of Global Conflict, Owl Books, 2001.
[xxi] Dambisa Moyo, Winner Take All: China’s Race For Ressources and What It Mean For Us, Penguin Books, 2012.
[xxii] Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Simons&Schuster, 1996 et Oilde Jacob, 1997 pour la traduction française. 547 pages.
[xxiii] Niall Fergusson, The Great Degeneration: How Institutions Decay and Economies Die, Penguin Books, 2014.
[xxiv] Francis Fukuyama, The End of History and the Last man, 1992. After the Cold War and the dissolution of the Soviet Union humanity has reached “the end of history as such: that is, the endpoint of mankind’s ideological evolution and the universalization of Western liberal democracy as the final form of human government.”
[xxv] Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, Unesco, 1952. Chapitre 9, La collaboration des cultures.
[xxvi] Ha-Jonn Chang, Bad Samaritans: the myth of free trade and the secret history of capitalism, Bloomsbury press, 2008.
[xxvii] Ministère Territoires Ecologie Logement, Service des données et études statistiques (SDES), L’empreinte carbone de la France de 1995 à 2022, publié le 20/10/2023.
[xxviii] BRICS, XIV BRICS Summit Beijing Declaration, Beijing, 23 june 2022.
[xxix] Sergueï Karaganov, From the Non-West to the World Majority, Russia in Global Affairs Magazine, N°5, 2022.
[xxx] Sergei Karaganoc et al., Russia’s Policy Towards World Majority, Faculty of World Economy and International Affairs of the Higher School of Economics, Council on Foreign and Defense Policy and Russia in Global Affairs journal with support from the State Duma Committee on International Affairs and under the auspices of the Ministry of Foreign Affairs of the Russian Federation, 2023.
[xxxi] Richard Hass and Charles Kupchan, A Concert of Powers for a Global Era, Council on Foreign Relations, mars 2021.
[xxxii] G7 : Etats-Unis (332), Japon (126), Allemagne (83), France (68), Grande Bretagne (67), Italie (59) et Canada (28).
[xxxiii] BRICS : : Brésil (214), Russie (143), Inde (1408), Chine (1412), Afrique du Sud (59).
[xxxiv] The World Bank, World Development Indicators, version 20, 2023-05-11.
[xxxv] Ibid.
[xxxvi] Li He Jun, China’s New Energy Revolution, McGraw-Hill Education, LLC, 2015, 288 pages.
[xxxvii] Voir article précédent du même dossier : Alexandre Damiens, The Green Great Game : la lutte contre le changement climatique n’est pas la fin des luttes, LeDiplomate Media, Janvier 2025. Premier article d’une série de trois.
[xxxviii] Données brutes: Our world in data, Global Carbon Budget, CO₂ and Greenhouse Gas Emissions, 2022. Calcul par l’auteur.
[xxxix] Mark Carney, Ancien Gouverneur de la Banque d’Angleterre (2013-2020), Breaking the Tragedy of the Horizon: climate change and financial stability. Discours à Lloyd’s, Londres, 29 septembre 2015.
[xl] Alexandre Damiens, La prévention des pollutions aux Etats-Unis, Annales de Mines, N° 114 Pollutions industrielles : qu’est-ce qu’une industrie propre ? Avril 2024.
[xli] Cette phrase est une reformulation de la pensée de Cicéron (106 av. JC) : Ignorer ce qui s’est passé avant notre naissance, c’est rester enfant à jamais.
[xlii] Carl G. Gustavson, A Preface to History, McGraw-Hill Book Company Inc., 1955, 222 pages.
[xliii] Françoise Balibar, Einstein, ou l’achèvement du concept de champ, Einstein 1905, PUF, 1992. La théorie de la relativité générale s’intéresse au champ gravitationnel et décrit les relations entre masse-énergie et espace-temps.
[xliv] Mario Draghi et al., The future of European competitiveness – A competitiveness strategy for Europe, September 2024.
[xlv] Rush Doshi, The Long Game: China’s Grand Strategy to Displace American Order, Oxford University Press, 2021.
[xlvi] Oliver Roeder, Seven Games: A Human History, Norton and Company, 2022.

Alexandre DAMIENS est ingénieur de formation, diplômé de l’Ecole des Mines de Douai. Il est aujourd’hui responsable des partenariats industriels et du développement au sein d’une société de premier plan dans le domaine de l’énergie. Précédemment, il a travaillé 4 années pour l’Ambassade de France aux Etats-Unis, 4 années également pour les services du Préfet des Hauts-de France et 3 ans pour l’Autorité de Sûreté Nucléaire. Au début de sa carrière, il a vécu au Moyen Orient lorsqu’il travaillait dans le secteur de l’eau pour le leader mondial de ce domaine. Il enseigne régulièrement à l’Institut Mines Telecom. Certains de ses cours sont des ouvrages publiés dans les collections renommées de la presse scientifique française. Issu d’un milieu modeste du bassin Minier du Nord de la France, non loin des sites métallurgiques qui l’entourent, il a développé très tôt une conscience des enjeux sociétaux et environnementaux. Il est un témoin rare des effets aux deux extrémités des échelles sociales et géographiques : effets sur le terrain, comme la tertiarisation de son territoire d’origine, des faits d’ordre géopolitique des couloirs des thinktanks institutions politiques ou économiques à Washington. Ses analyses allient bon sens, sciences et sens des communs.

