PORTRAIT – Dick Cheney, le stratège du chaos néoconservateur

Portrait en noir et blanc d’un homme âgé au regard grave, éclairé par une lumière dramatique, symbolisant le pouvoir, la stratégie et la tension politique.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Un vice-président plus puissant que son président

La mort avant-hier de Dick Cheney, à 84 ans, clôt le parcours d’un des hommes les plus influents – et les plus destructeurs – de la politique américaine contemporaine. Vice-président de George W. Bush de 2001 à 2009, il a transformé une fonction essentiellement symbolique en un centre de pouvoir occulte, pesant sur les services de renseignement, le Pentagone et la Maison Blanche bien au-delà de ce que la Constitution avait imaginé. Son nom reste indissociable de l’invasion de l’Irak en 2003, des dérives sécuritaires après le 11 septembre et de la montée en puissance d’un néoconservatisme qui a redessiné, à coups de bombes, la carte du Moyen-Orient. 

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Le laboratoire néoconservateur : De PNAC à Bagdad

Cheney n’a jamais été seulement un exécutant zélé. Il a été l’un des architectes d’un projet idéologique précis : maintenir par la force la suprématie américaine. Dans les années 1990, il gravite autour du Project for the New American Century (PNAC), un think tank néoconservateur qui prône une « leadership » militaire des États-Unis et appelle explicitement à renverser Saddam Hussein bien avant le 11 septembre. Dix des signataires de son texte fondateur, dont Cheney et Rumsfeld, entreront ensuite dans l’administration Bush. L’Irak n’est donc pas une réaction improvisée à la tragédie des tours, mais l’occasion rêvée de mettre en œuvre un programme mûri de longue date, où la guerre devient un outil normal de politique étrangère.

L’Irak, mensonge fondateur et désastre matriciel

L’invasion de 2003 repose sur deux piliers : les prétendues armes de destruction massive et un lien imaginaire entre Saddam Hussein et le terrorisme international. Cheney joue un rôle central dans la fabrication de ce récit : il exerce des pressions sur la communauté du renseignement afin d’obtenir des « preuves » compatibles avec la décision déjà prise d’attaquer l’Irak. Les inspections onusiennes ne trouvent rien, mais Washington bombarde quand même. Le résultat est connu : près de 5 000 soldats américains tués, des centaines de milliers d’Irakiens morts, un État détruit, une société fracturée, et la naissance, dans le chaos, de groupes djihadistes dont l’État islamique sera la forme la plus monstrueuse. 

Pour les néoconservateurs, l’Irak devait être la vitrine d’un « Moyen-Orient démocratique ». En réalité, ce fut la démonstration éclatante qu’on ne bombarde pas un pays vers la démocratie. L’armée américaine a dissous les structures étatiques sans rien mettre de solide à leur place : licenciement massif de fonctionnaires, démantèlement de l’armée irakienne, humiliation des élites locales. Le terrain idéal pour la milicianisation, la guerre civile et la mainmise de puissances voisines, à commencer par l’Iran.

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La guerre contre le terrorisme comme machine à détruire le droit

L’héritage de Cheney ne se résume pas à une guerre. C’est tout un système sécuritaire qui se met en place après le 11 septembre : prisons secrètes de la CIA, « restitutions » vers des pays pratiquant la torture, techniques d’interrogatoire « renforcées », enfermement illimité à Guantánamo, surveillance de masse par la NSA. Cheney en est le principal avocat, théorisant une présidence quasi illimitée en temps de menace. 

Au nom de la sécurité, la frontière entre État de droit et raison d’État est brouillée. Le message envoyé au reste du monde est catastrophique : le pays qui prétend incarner l’ordre juridique international se permet, lorsqu’il se sent menacé, ce qu’il interdit aux autres. Les dictatures s’en inspirent pour justifier leurs propres camps, leurs propres lois d’exception. La « guerre contre le terrorisme » devient ainsi une machine à banaliser l’illégalité et à affaiblir durablement la crédibilité morale de l’Occident.

Un coût humain et politique incalculable

Les néoconservateurs promettaient un monde plus sûr. Ils ont légué un Moyen-Orient déstabilisé, des villes réduites en ruines, des sociétés fracturées par les divisions confessionnelles, et une génération entière d’anciens soldats américains brisée par les traumatismes. En se focalisant sur l’outil militaire et en méprisant les réalités sociales des pays visés, Cheney et ses alliés ont créé ce qu’ils prétendaient combattre : davantage de terrorisme, de ressentiment, de radicalisation.

À l’intérieur des États-Unis, la peur permanente a justifié une hypertrophie des budgets militaires, au détriment des politiques sociales et des infrastructures. Les agences de renseignement se sont habituées à des pouvoirs intrusifs, difficilement réversibles. La culture politique s’est militarisée : être « dur » est devenu la condition de respectabilité pour nombre d’élus, même après l’évident fiasco irakien.

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Le néoconservatisme, matrice de la crise américaine

Ironie de l’histoire : certains obituaires soulignent aujourd’hui le différend entre Cheney et Donald Trump, que l’ancien vice-président considérait comme une menace pour la démocratie américaine. Mais il faut le dire clairement : le trumpisme n’est pas l’antithèse du monde forgé par Cheney, il en est l’enfant monstrueux. La méfiance envers les institutions, l’exaspération face aux mensonges d’État, la défiance vis-à-vis des élites de Washington ont été alimentées par la façon dont l’administration Bush-Cheney a manipulé l’opinion pour faire la guerre. Quand un pouvoir ment sur des sujets de vie ou de mort, il mine lui-même la confiance dans la démocratie représentative.

En d’autres termes, la crise politique américaine actuelle – polarisation extrême, complotisme, rejet des médias – ne peut pas être comprise sans revenir à l’Irak. Cheney n’a pas seulement brisé un pays étranger ; il a fissuré son propre pays de l’intérieur en montrant que la raison d’État pouvait piétiner la vérité sans grande conséquence judiciaire.

Un bilan que ni le temps ni les hommages n’effacent

Comme souvent, la mort d’un responsable politique ouvre la porte à une forme d’indulgence : on souligne « la carrière exceptionnelle », « le sens de l’État », parfois même « le patriotisme ». Mais l’échelle des dégâts oblige à résister à cette tentation. Le programme néoconservateur dont Cheney fut l’un des principaux artisans a coûté des centaines de milliers de vies, affaibli le droit international, banalisé la torture, accéléré la montée du djihadisme et contribué à la crise de confiance qui ronge les démocraties occidentales.

Il ne s’agit pas de nier la complexité d’un homme, ni les désaccords ultérieurs qu’il a pu avoir avec son propre camp. Il s’agit de rappeler que certaines décisions politiques laissent des cicatrices qui dépassent de loin les trajectoires personnelles. En ce sens, Dick Cheney restera comme l’un des symboles les plus nets d’une époque où la puissance militaire s’est crue au-dessus des règles, et où un petit noyau d’idéologues a imposé au monde une vision simpliste, brutale, et finalement perdante, de la domination américaine. C’est cette empreinte-là, plus que les hommages de ses pairs, qui définit vraiment son héritage.

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