DÉCRYPTAGE – Après l’Alaska, la Hongrie ? Trump, Poutine et le monde tripolaire

DÉCRYPTAGE – Après l’Alaska, la Hongrie ? Trump, Poutine et le monde tripolaire

lediplomate.media — imprimé le 07/11/2025
Donald Trump et Vladimir Poutine se font face autour d’une carte lumineuse de l’Ukraine, symbolisant les tensions et négociations géopolitiques entre les États-Unis et la Russie.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Alphonse Moura

Après la rencontre de l’Alaska, Trump et Poutine pourraient se rencontrer avant la fin de l’année en Hongrie. Cette fois-ci au cœur de la vieille Europe ; déjà démentie par les uns, ajournée par les autres, le projet même d’une telle rencontre nous en dit beaucoup sur les changements géopolitiques de notre monde. Décryptage.

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Arrivera-t-on à 4 ans de guerre à l’Est ?

L’une des différences majeures entre Kamala Harris et Donald Trump fut celle du dossier ukrainien. La démocrate, suivant Joe Biden, voulait continuer à faire pression sur la Russie pour appuyer l’Ukraine dans son espoir de reconquête territoriale. Le républicain se démarqua de son prédécesseur et de sa concurrente pour la Maison Blanche. Trump voyait dans l’Ukraine un nouveau bourbier marécageux, comme l’Afghanistan, mais pas nécessairement juste pour la Russie, également pour les États-Unis.

La promesse de finir la guerre en vingt-quatre heures – une promesse digne de la politique politicienne et des plus poussées magouilles électoralistes – n’a pas été tenue. Nonobstant, Trump a fait des pas pour amoindrir l’esprit belliqueux des Ukrainiens, il leur a dit à plusieurs reprises que la situation était bien plus critique qu’ils ne le pensaient et que Washington avait d’autres préoccupations plus importantes – la Chine et le Groenland.

Plusieurs capitales européennes ont fait semblant de rien ouïr, elles continuèrent comme si Trump n’était pas de retour à la Maison Blanche. Quand Zelensky a été reçu par Trump en février et le président américain l’a confronté de manière un peu grossière le scandale inonda la presse mondiale, et notamment l’européenne. L’Amérique devenait encore une fois plus unilatéraliste, au grand dam du multilatéralisme bruxellois.

La froideur vis-à-vis de Kiev juxtaposa la chaleur vis-à-vis de Moscou. Trump n’a jamais caché son admiration pour Vladimir Poutine, même s’il s’est bien gardé de faire des éloges au système russe, en disant qu’il préférait l’américain. Timidement mais certainement les liens entre les deux membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies se sont renforcés. Rubio et Lavrov ont préparé ensemble la rencontre entre les deux présidents et en août ils se sont réunis en Alaska. Le but caché du rendez-vous ? Empêcher le quatrième anniversaire de la boucherie.

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Alaska – échec ou succès ? 

Compte tenu des buts affichés publiquement, le sommet en Alaska fut un échec : pas de cessez-le-feu, pas de paix, pas de ralentissement volontaire de l’armée russe. Toutefois, le temps diplomatique est différent du temps médiatique, il est beaucoup plus lent et imperceptible. La détérioration de la relation russo-américaine pendant la présidence Biden ne doit pas être sous-estimée, elle a été gigantesque. Les démocrates actuels ont une tendance à la moralisation des rapports internationaux que les trumpistes méconnaissent. Plus froids, les derniers pensent que l’ennemi numéro un de ce siècle est la Chine, pas la Russie ; ils pensent également qu’il est dangereux d’être trop sévère avec la Russie, car cela la jette vers l’Asie, vers la Chine.

Un nombre considérable d’analystes a considéré le sommet comme un succès pour Poutine, l’Amérique de Trump aurait commis une faute, elle aurait fortifié le narratif russe et aurait consolidé le pouvoir intérieur de l’actuel gouvernement russe. Nous avons parlé beaucoup moins de l’échec chinois. Souvent attachés à une sorte de provincialisme européen – pour ne pas dire européiste – nous continuons à voir l’Europe, essentiellement celle romano-germanique, comme le centre du monde. Nous ne comprenons pas que dans le monde tripolaire guidé par Washington, Moscou et Pékin, l’affaire ukrainienne est parfois utilisée comme prétexte pour avancer d’autres pions, conclure d’autres accords, causer sur différentes parties du globe.

Au fur et à mesure que notre siècle progressera ces trois États déterminants essayeront de trouver un équilibre sur le dos des autres, y compris l’Ukraine. Il n’est pas impossible que notre tripolarité devienne une bipolarité, si la Russie ne réussit pas à maintenir son rang, nous serons jetés dans une bataille sino-américaine, faisant du Pacifique le théâtre central. Cette possibilité rendrait l’Europe encore plus périphérique.

Rivés aux chiffres – démographiques et économiques – maints analystes disent qu’il est insensé de mettre la Russie au même niveau que l’Amérique et la Chine. Ils oublient, tout simplement, que la puissance comprend d’autres facteurs – la langue, l’histoire, l’armée, le droit. Prenons l’exemple juridique. La Russie garda la place de l’Union Soviétique au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Cela veut dire qu’elle – avec la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et la Chine – pourrait être considérée comme l’un des cinq États les plus puissants au monde, juridiquement parlant. Le pouvoir de veto la protège et peut être utilisé pour protéger également un allié. On sait que Washington l’utilise souvent pour protéger Israël.

Si on se tourne vers le côté militaire, la Russie a un arsenal nucléaire seulement comparable à l’américain. Elle a produit des missiles extrêmement performants, comme l’Oreshnik ou le Kinzhal. Elle sait produire des larges quantités à bas prix. Elle a su faire sienne la technologie dronique iranienne, en l’adaptant et en l’améliorant. La Fédération Russe est également capable de jouer dans la cour des grands sur internet, où ses hackeurs brillent. On pourrait continuer…

Le sommet en Alaska a été un échec pour la Chine et l’Ukraine, un succès pour l’Amérique et la Russie.

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Après l’Alaska, la Hongrie ?

Le sommet en Europe centrale enflamme la toile – il aurait été annulé, il aurait été avorté, il aurait été effacé. Sa réalisation, jusqu’à ce qu’elle aboutisse, n’est, pour l’heure, le sujet. Sa simple possibilité éclaire les divisions au sein de l’Union Européenne. Orbán, le charismatique premier-ministre hongrois, affrontera une élection clef en 2026. Le sommet, pour lui, servirait à améliorer son image en interne. Il démontrerait que les grands de ce monde pensent à la Hongrie et qu’elle peut jouer un rôle dans la marche du monde. Il faut comprendre que les petits pays ne sont pas toujours des variables d’ajustement des grands, ils peuvent avoir une politique indépendante et fière, malgré leur taille.

Après l’annonce d’une possible rencontre entre Poutine et Trump, Zelensky parla avec Emmanuel Macron. Le président français est, presque sur chaque sujet, le contraire de Viktor Orbán. Le Français parle de souveraineté européenne, le Hongrois parle de souveraineté hongroise ; le Français parle de victoire ukrainienne, le Hongrois dit qu’elle n’est pas possible ; le Français dit que la culture française n’existe pas, le Hongrois se bat pour conserver la sienne, face au déferlement migratoire et aux injonctions bruxelloises.

Macron est au courant que les Britanniques sont en train de débattre sur le dossier ukrainien d’une façon qu’ils n’ont pas fait depuis 2022. Les problèmes internes que Keir Starmer affrontent sont intenables, l’appui à l’Ukraine est de plus en plus vu par une partie de la population comme un investissement dans une cause perdue. Mais la chose la plus importante est la fulgurante ascension du nouveau parti de Nigel Farage, Reform UK.

L’ancien député européen joua un rôle important pour rendre Londres libre de Bruxelles, et accomplir le Brexit. Il vient d’être rejoint par Danny Kruger, un député des Tories. Kruger envisage l’avenir du Royaume-Uni à travers le nouveau parti. Cette turbulence interne va nécessairement prendre de l’ampleur, et la question ukrainienne sera de moins en moins centrale. Il faut également se souvenir que, pendant qu’il était au parlement européen, Farage a confronté Jean-Claude Juncker sur la Russie, selon le Britannique il était fou de chercher la bagarre avec Moscou…

Outre-Rhin la situation se dégrade aussi. Merz avait promis les missiles Taurus à l’Ukraine, mais pour l’instant rien de concret ne s’est produit. Sa vision pour le pays, sur le réarmement par exemple, est fortement critiqué, dans une société où le pacifisme a été érigé en valeur suprême après la Seconde Guerre Mondiale. Son propre camp, à travers Angela Merkel, joue contre ses aspirations ; l’ancienne chancelière a affirmé récemment que la Pologne et les pays baltes n’étaient pas sans responsabilité dans le conflit en Ukraine…

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De l’Ukraine à l’Inde

Les Indiens continuent d’acheter l’énergie russe et ils aspirent à transformer la tripolarité en quadripolarité. Depuis Bombay ou Pondichéry, l’Ukraine est un ennui lointain et mineur, quoique regrettable. Sous la houlette de Modi, la nation asiatique aspire à innover et à améliorer la condition de ses habitants, aujourd’hui l’Inde est la nation la plus peuplée au monde. L’une des raisons du choix de JD Vance de se rendre dans cet État furent les racines indiennes de son épouse. Des stratégistes américains espèrent utiliser Usha Vance – ils l’ont déjà fait – comme arme séductrice pour solidifier la relation entre New Delhi et Washington. Outre-Atlantique plusieurs penseurs sont convaincus qu’il faudra pousser l’Inde vers le sud, pour empêcher une entente eurasiatique avec Moscou et Pékin, très mal vue par les Américains. Entre l’Ukraine et l’Inde le choix sera vite fait.

La Russie considère le dossier ukrainien comme une menace existentielle. Untel peut penser cette position exagérée, untel peut la penser correcte. Nous savons que pour la Chine, l’Amérique et l’Inde, le dossier ukrainien n’est pas existentiel, donc elles navigueront dans cette mer avec distance, parfois dédain. Il paraît que pour Bruxelles le dossier est également existentiel. Il est difficile de dire quelle serait la conclusion, car il paraît qu’une nouvelle Opération Barbarossa soit à l’ordre du jour pour quelques enragés. Mesure-t-on la gravité de ce jusqu’au-boutisme ? Salvini suggéra à Macron d’aller au front pour se battre contre les Russes…

Il y a quelques jours le Maréchal Lord Richards a été interviewé par Sam Kiley, pour The Independent. L’éminent militaire lâcha le morceau, l’Ukraine n’est pas existentielle pour le Royaume-Uni, et il affirma que pour cette raison ils n’allaient pas se joindre aux volontaires pour l’Ukraine, pas de bottes anglaises sur le sol ukrainien donc. Ce fut la première fois qu’un militaire si important a été si froid depuis 2022, les choses paraissent souffrir un bousculement aussi Outre-Manche.

Et les Ukrainiens dans tout ça ? Ils sont fatigués, ont perdu des proches, des amis, des familiers, savent que leur pays est dans un état calamiteux. Ils ont peur. Peur d’être traités de lâches, de traîtres, d’incompétents. Le front ne ment pas, ils ne réussissent pas à stopper les Russes, seulement à les retarder, grâce à l’aide de l’OTAN… Loin des caméras, ils avouent que l’affrontement a démarré en 2014, que beaucoup de citoyens de l’Ukraine de 1991 se sont toujours sentis Russes, que la Crimée est un sujet épineux.

En Hongrie ou ailleurs les diplomaties russe et américaine continueront à se mouvoir pour faire taire les armes, même si cela indignera profondément les bien-pensants des salons parisiens. Leur réussite épargnerait pourtant un nombre incroyable de vies, faut-il aimer l’Ukraine au point de sacrifier les vies ukrainiennes ?

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