
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’Union européenne s’apprête à adopter l’une des mesures les plus controversées de ces dernières années en matière de sécurité numérique. Dix-neuf États membres se sont déclarés favorables à la proposition visant à scanner les messages privés sur WhatsApp, Telegram, Signal et d’autres plateformes avant leur chiffrement, avec pour objectif affiché de « protéger les mineurs » en ligne. La proposition, connue sous le nom de Chat Control, pourrait entrer en vigueur le 14 octobre si l’Allemagne — encore indécise — votait en faveur.
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L’intelligence artificielle au service du filtrage
Le mécanisme prévoit que tous les messages soient analysés par des systèmes d’intelligence artificielle : ceux jugés « suspects » seraient automatiquement transmis aux autorités nationales. Il ne s’agirait donc pas d’un contrôle ciblé sur des individus déjà suspectés, mais d’une surveillance généralisée, où l’algorithme devient l’arbitre initial de ce qui est licite ou non. Parallèlement, la stratégie ProtectEU va encore plus loin : elle prévoit d’ici 2030 un accès garanti des autorités au déchiffrement complet des communications.
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Entre protection et dérive autoritaire
La lutte contre l’exploitation des mineurs est un objectif incontestable. Mais de nombreux experts et défenseurs des droits numériques avertissent que ce dispositif risque de se transformer en outil de surveillance de masse. L’intelligence artificielle peut commettre des erreurs, incriminant des personnes innocentes. Et surtout, si chaque communication doit passer par un filtre préalable, la frontière entre protection légitime et violation systématique de la vie privée devient pratiquement inexistante.
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Une question géopolitique et géoéconomique
L’initiative dépasse le simple cadre juridique. L’UE a longtemps bâti sa réputation sur la défense de la vie privée, notamment à travers le RGPD, souvent cité comme référence mondiale. Avec le Chat Control, cette crédibilité serait affaiblie. Les grandes plateformes pourraient déplacer leurs infrastructures et investissements vers des régions moins contraignantes, réduisant l’attractivité numérique de l’Europe et compromettant sa compétitivité technologique.
Le facteur allemand
Le choix final dépend de Berlin. L’Allemagne doit trancher entre deux impératifs contradictoires : montrer qu’elle défend la protection des mineurs ou éviter d’être perçue comme promotrice d’un mécanisme de surveillance généralisée. Ce vote aura des répercussions bien au-delà des frontières nationales : il conditionnera la perception de l’UE en tant qu’espace de sécurité numérique ou, au contraire, en tant que terrain de contrôle intrusif.
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Un dilemme pour la citoyenneté numérique
Ce qui est en jeu n’est pas seulement une mesure technique, mais l’idée même de citoyenneté numérique. Sommes-nous prêts à accepter que chaque mot que nous écrivons soit filtré par une intelligence artificielle, au nom de la sécurité ? Ou risquons-nous de consacrer un modèle où la vie privée devient une illusion et où l’espace personnel est définitivement absorbé par le contrôle étatique ?
L’UE se trouve à la croisée des chemins. Protéger les mineurs est une priorité incontestable, mais recourir à une surveillance préventive généralisée pourrait saper les libertés civiles et la confiance envers les institutions. La décision attendue en octobre ne portera pas seulement sur nos applications de messagerie : elle définira le modèle de société numérique que l’Europe entend construire.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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