
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Qu’importe qu’ils soient estampillés en roubles ou en dollars : les flux d’argent qui irriguent les mouvements souverainistes européens convergent vers une même finalité – nourrir une croisade idéologique contre le libéralisme culturel, le multiculturalisme et, même, contre l’autorité morale du pape François.
Si l’affaire dite du « Russiagate brianzolo » n’a pas fini de dévoiler ses arcanes entre espionnage à l’italienne et caricatures de série B, un autre canal financier, tout aussi opaque, mérite une attention accrue : celui qui vient aujourd’hui des États-Unis de Trump et arrose la droite identitaire du Vieux Continent…
Selon une enquête de la plateforme journalistique Open Democracy, les milieux chrétiens ultraconservateurs américains auraient investi au moins 50 millions de dollars dans des campagnes et projets politiques en Europe au cours de la dernière décennie. Mais ce chiffre, affirment les auteurs, ne serait qu’un fragment visible d’un iceberg largement immergé. L’enquête a pu se pencher sur une douzaine seulement de groupes religieux affiliés à la droite chrétienne américaine – et les obstacles pour obtenir des données complètes sur leurs flux financiers sont nombreux.
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Ce réseau d’influence n’est pas sans rappeler les personnages de Moscopoli, où l’admiration de Gianluca Savoini pour Steve Bannon côtoie les échos d’un poutinisme teinté de messianisme. Le rôle structurant de Bannon, figure centrale de l’ultradroite américaine et apôtre d’un catholicisme traditionaliste militant, apparaît une nouvelle fois en filigrane. Son projet de relier les droites religieuses américaines aux mouvances souverainistes et traditionalistes européennes n’est pas une théorie : c’est une mécanique opérante, huilée par des millions de dollars.
Le financement s’appuie aussi sur une opacité légale. Aux États-Unis, les églises et institutions religieuses ne sont pas tenues de rendre publics leurs dons, investissements ou transferts internationaux. Cette particularité a permis, par exemple, à la Billy Graham Evangelistic Association de dépenser plus de 20 millions de dollars en Europe entre 2008 et 2014, sans qu’on sache ce qui a été versé par la suite – les documents comptables ne sont plus accessibles pour les années postérieures. L’ordre de grandeur reste pourtant saisissant : à titre de comparaison, lors des élections européennes de 2014, tous les partis politiques irlandais réunis n’avaient dépensé que 3 millions de dollars.
Ces investissements ne sont pas simplement des gestes de bienfaisance religieuse : ils visent une transformation politique profonde. Le vocabulaire de l’intégrisme chrétien, décrit par la Treccani comme un courant aux positions « radicalement conservatrices », devient ici langage stratégique. En convergeant sur des thématiques comme la lutte contre l’avortement, le rejet du mariage homosexuel ou l’opposition à l’accueil des migrants, un “œcuménisme de combat” émerge entre évangéliques américains et catholiques européens ultratraditionalistes.
Un article signé en 2017 par le jésuite Antonio Spadaro et le théologien protestant Marcelo Figueroa, tous deux proches du pape François, décrivait déjà ce phénomène comme une dangereuse alliance de fondamentalismes – une forme d’union sacrée contre le pontife réformateur et sa vision inclusive du christianisme. Cette coalition se consolide, animée par une volonté explicite : réaffirmer une hégémonie religieuse sur la sphère politique.
Aujourd’hui, le brouillage des pistes est total. Les “rublodollars” – cette monnaie hybride de la croisade conservatrice transatlantique – circulent sans laisser de trace claire. Ni les expéditeurs, protégés par les dispositifs légaux américains, ni les destinataires européens, souvent retranchés derrière des structures obscures, ne souhaitent dévoiler les véritables circuits de l’argent. Ce qui est certain, c’est que la nouvelle droite radicale ne prospère pas seulement grâce aux urnes ou aux réseaux sociaux, mais aussi grâce à un capital idéologique et financier dont les ramifications s’étendent d’un bord à l’autre de l’Atlantique.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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