
Par Alexandre Aoun
Alors que la nouvelle Syrie d’Ahmed el-Chareh est en pleine refonte des institutions étatiques, la Turquie étend son influence régionale. Ankara et Damas entendent signer « un pacte de défense » permettant ainsi à l’administration d’Erdogan de sanctuariser et de militariser ses acquis.
Erdogan avait pourtant tendu la main à Bachar el-Assad, lui indiquant son envie de renouer avec Damas. Le président déchu avait rejeté cette offre, martelant que la Turquie devait cesser ses activités en Syrie. Ankara avait de fait attendu son heure, patiemment en prévoyant méthodiquement le scénario pour la chute du régime baath. L’avancée fulgurante des cohortes islamistes de Hayat Tahrir el-Cham (HTS) et d’une myriade de milices n’aurait jamais été rendue possible sans le feu vert des autorités turques. La Turquie contrôlait et observait de facto la poche d’Idlib.
Vers la reconstruction de la Syrie par Doha et Ankara ?
Depuis la chute de Damas le 8 décembre, Ankara lorgne sur son butin. Dès le 22 décembre, le chef de la diplomatie tuque Hakan Fidan était à Damas. Inquiets au sujet des activités kurdes à l’est de l’Euphrate et des armes à leur disposition, la Turquie a cherché un appui. A ce propos, le nouveau dirigeant syrien, Ahmed el Chareh, a assuré que toutes les armes du pays passeraient sous le contrôle de l’État, y compris celles détenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS). Dans les coulisses de cette visite, le ministre turc du Transport, Abdulkadir Uraloglu a fait savoir que son pays avait élaboré un plan de reconstruction des infrastructures syriennes, comprenant les ponts, les autoroutes, les aéroports, les chemins de fer, ainsi que les systèmes de communication.
Au sujet de la reconstruction, la Turquie peut compter sur son fidèle allié qatari. Doha était l’un des rares pays arabes qui n’avait pas voulu renouer avec l’ancienne administration de Bachar el-Assad et qui avait pris fait et cause pour les islamistes d’Idlib. D’ailleurs, l’émir cheikh Tamim ben Hamad al Thani est le premier dirigeant étranger à se rendre dans la capitale syrienne le 30 janvier dernier, un jour après la nomination d’Ahmed el-Chareh en tant que président par intérim de la Syrie. « Nous avons discuté d’un cadre global de coopération bilatérale concernant la reconstruction » dans le pays dévasté par près de 14 ans de guerre civile, avait déclaré Asaad Hassan al Shaibani, le nouveau chef de la diplomatie syrienne, lors d’une conférence de presse avec le ministre d’Etat qatari au ministère des Affaires étrangères, Mohammed al Khulaifi. A ce propos, Doha entend fournir une aide humanitaire et de service à la Syrie mais également en matière d’infrastructures et d’électricité. Doha va également prendre en charge une partie du paiement des fonctionnaires syriens. Le bloc Qatar-Turquie sera concurrencé par celui de l’Arabie saoudite et des Emirats qui cherche également à obtenir les dividendes de la paix.
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Des bases militaires dans le désert syrien ?
Outre la reconstruction, Ankara mise de surcroît sur le volet militaire de cette entente. Après son premier déplacement officiel en Arabie saoudite, le dirigeant syrien Ahmed el-Chareh était à Ankara le 4 février. Reçu en grande pompe par Erdogan, les deux hommes ont discuté de l’avenir de la Syrie sur la scène régionale et notamment d’un pacte de défense commune. «Mon cher frère et moi avons évalué les mesures communes qui pourraient être prises pour établir la sécurité et la stabilité économique dans le pays», a souligné le président turc Recep Tayyip Erdogan en abordant notamment la question de «la lutte contre toutes les formes de terrorisme, qu’il s’agisse de Daesh ou du PKK».
«Nous travaillons à la construction d’un partenariat stratégique avec la Turquie pour faire face aux menaces sécuritaires dans la région afin de garantir une sécurité et une stabilité permanentes à la Syrie et à la Turquie», a déclaré de son côté Ahmed el-Chareh. L’accord militaire pourrait ainsi permettre à la Turquie d’utiliser l’espace aérien syrien à des fins militaires et de jouer un rôle de premier plan dans la formation des troupes de la nouvelle armée syrienne.
La présence militaire turque sur le territoire syrien constituerait un tournant géopolitique majeur. Après le vide laissé par l’Iran et la Russie, Ankara assurerait la protection de la Syrie après la destruction de l’arsenal militaire syrien par les innombrables raids de Tsahal au cours du mois de décembre. Si l’emplacement exact des bases aériennes turques n’est pas encore connu, les intérêts semblent se porter sur la région désertique centrale de la Syrie, connue sous le nom de la Badiya.
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Chamgen 2.0 ?
La Turquie entend donc sanctuariser ses acquis et continuer à étendre son influence militaire dans la zone. Ankara prône une coalition régionale regroupant la Jordanie, la Syrie et l’Irak pour lutter contre les groupes djihadistes. Mais, dans la rhétorique turque, le mot terrorisme englobe également les forces kurdes à la frontière. Ankara lutte activement pour contrer l’irrédentisme kurde dans les zones limitrophes et empêcher la jonction entre le PKK et les FDS.
D’ailleurs, selon des sources diplomatiques, Donald Trump pourrait retirer les 2000 soldats américains présents en Syrie si Ankara rétablissait ses relations avec l’État hébreu. Une décision qui laisserait alors le champ libre à la Turquie pour agir dans le nord de la Syrie. En effet, la Turquie fait planer la menace d’une incursion militaire contre certains groupes kurdes syriens s’ils ne se désarment pas, alors que Damas, de son côté, appelle à la dissolution de ces derniers pour les intégrer à l’armée nationale.
Le retour de la Turquie en Syrie est en quelque sorte une vengeance de l’histoire. Lors de la décennie 2000, la Turquie a adopté une politique de « zéro problème avec les voisins », initiée par le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu. Cette approche visait à améliorer les relations diplomatiques et économiques avec les pays voisins, incluant une approche commerciale novatrice intitulée Chamgen, en référence à la traduction arabe de Damas et à l’accord européen Schengen. Il prévoyait notamment une zone de libre circulation entre la Jordanie, la Syrie, le Liban et la Turquie, une zone de libre-échange et un développement des investissements turcs dans la région. Le « Printemps arabe » de 2011 avait mis fin à ce projet.
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