
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La Chine a intensifié sa présence au Moyen-Orient, avec une attention particulière portée à la mer Rouge, une zone cruciale pour ses intérêts commerciaux. À travers des exercices militaires avec l’Égypte, des investissements accrus au Maroc, des partenariats technologiques avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, des accords économiques avec l’Iran et un soutien diplomatique croissant au Yémen, Pékin construit un réseau stratégique pour garantir la sécurité de ses routes maritimes.
Cette analyse explore comment la Chine a « blindé » la mer Rouge, en exploitant le pragmatisme diplomatique et les tensions régionales pour consolider son influence.
La mer Rouge : Une artère commerciale vitale
Chaque année, environ 120 milliards de dollars d’importations et 160 milliards de dollars d’exportations chinoises transitent par le détroit de Bab el-Mandeb, qui relie l’océan Indien à la mer Rouge et, via le canal de Suez, à la Méditerranée. Cette route représente 10 % du commerce maritime total de la Chine, faisant de la stabilité de la région une priorité absolue pour Pékin. L’escalade récente des attaques des Houthis contre les navires occidentaux dans la mer Rouge, perçus comme liés à Israël, aux États-Unis ou à leurs alliés, a mis en évidence la capacité de la Chine à naviguer dans des eaux géopolitiquement tumultueuses, tout en garantissant la sécurité de ses propres navires.
Alors que les navires occidentaux font face au risque d’attaques par des drones et des missiles, ceux de la Chine passent sans encombre particulier. Selon des rumeurs, Pékin aurait négocié un accord avec les Houthis, médiatisé à Oman, pour garantir le passage sûr de ses navires. Ce « pacte informel » met en lumière le pragmatisme chinois : plutôt que de prendre parti dans un conflit, la Chine se concentre sur la protection de ses intérêts économiques.
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La diplomatie du Dragon
La crise dans la mer Rouge a offert à la Chine une occasion de souligner le prétendu déclin de l’influence américaine. L’agence de presse Xinhua a décrit l’intervention militaire des États-Unis contre les Houthis comme une démonstration de leur « impuissance » face à des acteurs non traditionnels, accusant Washington d’alimenter la résistance et la déstabilisation. Derrière cette rhétorique, comme l’a observé le think tank Atlantic Council, se cache l’objectif de Pékin de préserver la liberté de mouvement dans ce corridor maritime, essentiel à son commerce mondial.
Les données parlent d’elles-mêmes : alors que le trafic maritime global dans la mer Rouge a chuté de 70 % depuis le début des attaques des Houthis, la part du tonnage lié à la Chine a augmenté. Ce succès est le résultat d’une stratégie diplomatique qui allie pragmatisme et discrétion, évitant de prendre position ouvertement tout en tissant des relations avec tous les acteurs régionaux.
Un réseau d’alliances pragmatiques
La Chine ne « soutient » pas les Houthis, ni ne privilégie explicitement une faction. Cependant, le traitement préférentiel accordé à ses navires par les Houthis, qui utilisent des technologies satellitaires et des composants électroniques chinois, met en évidence un réseau complexe de relations. L’Atlantic Council a souligné le rôle de la « triangulation » entre la Chine, l’Iran et des groupes régionaux comme les Houthis, qui permet à Pékin de maintenir un avantage compétitif. Sanctionner des entreprises chinoises individuelles, comme suggéré par les États-Unis, ne suffit pas : pour contrer cette stratégie, Washington devrait s’attaquer au système d’alliances plus large que Pékin a construit.
La Chine investit depuis longtemps au Moyen-Orient. En 2013, l’ancien président yéménite Abd-Rabbu Mansour Hadi, adversaire des Houthis, annonçait que la Chine construirait des centrales électriques au Yémen et agrandirait ses principaux ports à conteneurs. En 2021, Pékin et Téhéran ont signé un accord stratégique de vingt-cinq ans pour renforcer leur coopération dans divers secteurs. Plus récemment, selon Mind Press, la Chine se serait engagée à reconstruire l’aéroport de Sanaa et le port de Hodeidah au Yémen, tous deux endommagés par les raids israéliens. Ces projets non seulement renforcent les liens avec le Yémen, mais consolident également le contrôle chinois sur les infrastructures clés de la mer Rouge.
Implications mondiales
La stratégie chinoise dans la mer Rouge est un exemple de la manière dont Pékin redéfinit son rôle mondial, en exploitant les faiblesses de ses adversaires et les opportunités offertes par les crises. Alors que les États-Unis s’appuient sur des sanctions et des interventions militaires, la Chine mise sur la diplomatie et les investissements pour s’assurer un avantage stratégique. Cette approche lui permet de naviguer dans un contexte régional complexe, en maintenant des relations avec des acteurs souvent en conflit, comme l’Iran, l’Arabie saoudite et le Yémen.
Cependant, l’influence croissante de la Chine dans la mer Rouge soulève des questions. La dépendance de groupes comme les Houthis à des technologies chinoises pourrait compliquer les relations avec les États-Unis et leurs alliés. De plus, le renforcement des liens avec l’Iran, dans un contexte de tensions internationales, pourrait alimenter de nouvelles frictions. À long terme, la capacité de la Chine à maintenir cet équilibre dépendra de son habileté à éviter une implication directe dans les conflits régionaux.
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La Chine a transformé la mer Rouge en une arène pour démontrer sa vision géopolitique : un monde où le pragmatisme économique prévaut sur les alliances idéologiques. En sécurisant cette route cruciale, Pékin non seulement protège ses intérêts commerciaux, mais défie également l’hégémonie occidentale, proposant un modèle alternatif d’influence mondiale. Dans un Moyen-Orient fragmenté, la stratégie chinoise ressemble à une partie d’échecs minutieusement orchestrée, où chaque mouvement est calculé pour consolider le pouvoir du Dragon sans tirer un seul coup de feu.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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