TRIBUNE – Face au miroir : Ce que la Russie nous dit de nous-mêmes

Vue symbolique de Moscou à travers un miroir : la cathédrale Saint-Basile et la tour Spasskaïa du Kremlin, avec le drapeau russe en premier plan. Une image puissante du pouvoir et de l’identité nationale russe.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par David Saforcada

Depuis des décennies, une partie de l’opinion publique, notamment en France, fait des États-Unis et de l’Occident les boucs émissaires exclusifs des désordres du monde. À cette critique parfois fondée s’ajoute souvent une complaisance dangereuse envers des puissances comme la Russie, perçue à tort comme une alternative morale. Pourtant, l’histoire récente montre que la Russie n’a rien d’un contre-modèle pacifique ou protecteur des peuples.

URSS : L’empire des dictatures “amies”

Dans les années 1970, pendant que beaucoup s’insurgent contre la guerre du Vietnam, l’Union soviétique arme et soutient des régimes autoritaires dans tout le Tiers-Monde : à Cuba, en Angola, en Éthiopie, en Syrie… Elle joue aussi un rôle central dans les guerres israélo-arabes, en livrant des quantités massives d’armes à l’Égypte, à la Syrie ou à l’OLP. Loin de défendre la paix, Moscou utilisait ces conflits pour affaiblir le camp occidental, sans aucun souci des peuples concernés.

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Des Tchétchènes à l’Ukraine : Une longue guerre contre les peuples

Dans les années 1990 et 2000, la Russie mène deux guerres particulièrement brutales contre la Tchétchénie. Grozny est rasée. Des dizaines de milliers de civils sont tués. Puis, en 2008, c’est la Géorgie ; en 2014, la Crimée est annexée ; en 2022, l’Ukraine est envahie, dans ce qui est devenu la guerre la plus meurtrière en Europe depuis 1945. À chaque fois, le récit officiel russe justifie l’agression par des prétextes sécuritaires ou “antifascistes”, pendant que la réalité s’écrit dans le sang des populations.

La Syrie : Le grand échec russe

Pendant près de dix ans, la Russie a soutenu le régime de Bachar el-Assad à bout de bras, par des frappes aériennes, un bouclier diplomatique à l’ONU, et des livraisons massives d’armements. Elle a été l’architecte militaire de la reconquête de villes comme Alep, dans un déluge de feu visant souvent les hôpitaux et les civils. Mais que reste-t-il de ce “succès stratégique” ?

En décembre 2024, le régime d’Assad s’effondre. Le président fuit en Russie. Le pouvoir est pris par Hayat Tahrir al-Sham (HTS), groupe islamiste issu de l’ex-Front al-Nosra, ancien affilié à al-Qaïda. Ce sont ces forces que l’intervention russe prétendait écraser — et ce sont elles qui finissent par triompher, révélant l’échec total de Moscou à stabiliser la Syrie ou à protéger son allié de longue date.

Israël, dans le camp occidental

Certains critiquent avec constance Israël, y voyant l’incarnation d’un impérialisme occidental au Proche-Orient. Mais il faut reconnaître qu’Israël, à bien des égards, incarne les choix et les contradictions du camp occidental : démocratie élective, alliance militaire avec les États-Unis, économie libérale et société pluraliste, mais aussi militarisme, occupation territoriale et politiques contestées à l’égard des Palestiniens. Ce positionnement ne justifie ni les silences face à ses fautes, ni les indulgences réservées à ses ennemis — qu’ils soient soutenus par Moscou ou par Téhéran. Le combat pour la paix et la justice doit être cohérent partout.

L’ombre russe en Afrique et en France

La Russie n’affronte plus directement la France — elle la harcèle. En Afrique, elle soutient militairement, diplomatiquement ou médiatiquement des régimes ou des putschs hostiles à Paris : Mali, Centrafrique, Burkina Faso… Les milices comme Wagner sèment la terreur sous couvert d’”anti-impérialisme”, en exploitant les ressentiments locaux contre la France, tout en pillant les ressources naturelles.

Mais l’influence russe ne s’arrête pas là. En France même, les réseaux pro-russes diffusent de la désinformation, instrumentalisent les débats sur l’immigration, les banlieues, ou l’OTAN, parfois avec des relais dans les sphères politiques extrêmes. Il s’agit là d’une forme d’agression hybride, qui ne tue pas directement, mais affaiblit les institutions, fracture l’opinion, et tente d’inverser la perception du bien et du mal.

Le piège du campisme inversé

On peut — et on doit — critiquer les erreurs et les abus de l’Occident. Mais les crimes de la Russie ne valent pas moins parce qu’ils sont moins médiatisés. Pourquoi dénoncer l’OTAN à chaque instant mais minimiser l’annexion de territoires souverains ? Pourquoi condamner Guantánamo, mais pas les prisons du FSB ou les bombardements d’enfants à Marioupol ou Alep ?

Se révolter contre une injustice n’implique pas de fermer les yeux sur une autre. La Russie n’est pas le “camp du bien”, ni un rempart contre un prétendu impérialisme occidental. Elle est une puissance néo-impériale qui réprime, bombarde, et colonise — comme d’autres avant elle.

Ni Washington, ni Moscou : Le réflexe gaullo-bonapartiste

Dans l’histoire de France, il existe un héritage diplomatique à la fois lucide et indépendant : celui d’une certaine tradition gaullo-bonapartiste qui refuse les alignements automatiques. Cette vision n’a jamais confondu souveraineté et soumission, ni fermé les yeux sur les abus des grandes puissances, qu’ils viennent de l’Ouest ou de l’Est. Le général de Gaulle n’a pas hésité à dire non à l’OTAN, tout en résistant au totalitarisme soviétique. Aujourd’hui encore, on peut et on doit penser librement, sans céder à l’illusion que la Russie serait un recours moral ou stratégique.

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Sortir de l’aveuglement sélectif

Certains responsables politiques, associations ou intellectuels, par conviction ou calcul, refusent de voir la brutalité du pouvoir russe pour ne dénoncer que les fautes occidentales. Cette cécité morale nourrit un discours à deux vitesses, où l’on s’indigne pour Gaza mais jamais pour Marioupol, où l’on condamne Israël ou les États-Unis à longueur de journée, mais jamais la Russie de Poutine, la Syrie d’Assad, ou l’Iran des mollahs.

La chute du régime syrien, pourtant soutenu par Moscou jusqu’à la dernière heure, révèle l’ampleur de l’échec stratégique russe. Elle nous rappelle que soutenir un tyran, ce n’est pas faire barrage au chaos — c’est souvent le précipiter.

L’Histoire n’a pas de camp fixe. Elle se lit dans les actes, pas dans les postures. Et les actes de la Russie, depuis 50 ans, racontent une même logique impériale, brutale, cynique, qui ne mérite ni indulgence, ni admiration. Seulement lucidité, mémoire, et vérité.

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