ÉCONOMIE – La guerre économique en temps de paix : Une bataille invisible pour la souveraineté et la puissance

Deux figures symbolisant les États-Unis et la Chine s'affrontent dans une guerre économique silencieuse, sur fond de conteneurs, drapeaux déchirés et tensions géopolitiques. Le graphe boursier illustre l’instabilité mondiale.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Dans un monde où les conflits armés spectaculaires cèdent de plus en plus la place à des affrontements feutrés, la guerre économique en temps de paix s’impose comme une réalité stratégique majeure. Silencieuse, insidieuse, elle ne mobilise ni chars ni soldats, mais des normes, des technologies, des ressources et des esprits. 

Elle façonne pourtant l’avenir des nations, redessine les équilibres de puissance et menace la souveraineté de ceux qui refusent de la reconnaître. Le colloque international organisé le 26 octobre 2024 au Palais du Luxembourg à Paris, sous l’impulsion de la sénatrice Gisèle Jourda et du centre de recherche CR451 de l’École de Guerre Économique, a mis en lumière cette nouvelle forme de conflit. À travers les interventions d’experts tels que Christian Harbulot, Nicolas Moinet, Greg Kennedy et Jacques Sapir, cet événement a repositionné l’intelligence économique comme un outil central pour comprendre et contrer cette guerre invisible.

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Une guerre sans déclaration, mais aux enjeux colossaux

La guerre économique en temps de paix se distingue des conflits traditionnels par son caractère permanent et masqué. Comme l’expliquent Arnaud de Morgny et Nicolas Moinet dans leur article publié dans la Revue Internationale d’Intelligence Économique (R2IE, vol. 16, n°2, 2024), il est essentiel de différencier trois régimes d’action économique dans le contexte géopolitique contemporain :

  1. L’économie de guerre, où les ressources nationales sont mobilisées pour soutenir un effort militaire, comme lors des conflits mondiaux du XXe siècle.
  2. La guerre économique en temps de guerre, qui vise à perturber les chaînes logistiques et les capacités productives de l’ennemi, à l’image des blocus ou des sanctions.
  3. La guerre économique en temps de paix, un affrontement constant pour capter les ressources stratégiques, les marchés, les technologies, les normes et l’influence, sans recours à la violence physique.

Ce troisième régime, encore peu conceptualisé dans le droit international, souffre d’un déficit de reconnaissance, notamment en Europe. Cette absence de cadre juridique et stratégique rend les nations occidentales particulièrement vulnérables face à des acteurs qui, eux, maîtrisent parfaitement cette forme de combat.

L’intelligence économique : Une arme pour déchiffrer et agir

L’intelligence économique, définie comme la collecte, l’analyse et l’exploitation de l’information stratégique pour soutenir les décisions économiques et politiques, est au cœur de la riposte. Christian Harbulot, pionnier de cette discipline en France et directeur de l’École de Guerre Économique, insiste sur le fait que la guerre économique en temps de paix est déjà une réalité tangible, observable dans les stratégies de plusieurs puissances.

Les « machines de guerre économiques » : Japon, Corée du Sud, Chine

Harbulot identifie trois exemples emblématiques de nations ayant érigé des « machines de guerre économiques » efficaces :

  • Le Japon : Confronté à l’ouverture forcée de son marché par les puissances occidentales au XIXe siècle, le Japon a répondu par une industrialisation méthodique orchestrée par l’État. Des institutions comme le MITI (Ministère de l’Industrie et du Commerce International) ou la JETRO (Organisation Japonaise du Commerce Extérieur) ont soutenu une stratégie d’exportation agressive, appuyée par un renseignement économique performant. Cette approche a permis au Japon de devenir une puissance industrielle mondiale en quelques décennies.
  • La Corée du Sud : Dévastée par la guerre de Corée (1950-1953), la Corée du Sud a rebâti son économie grâce à une mobilisation nationale pilotée par l’État. Les chaebols (conglomérats comme Samsung ou Hyundai) ont été soutenus par des politiques protectionnistes et une intégration stratégique de la menace nord-coréenne comme levier de cohésion nationale. Ce modèle a transformé le pays en un acteur majeur des technologies et de l’industrie.
  • La Chine : Depuis les réformes de Deng Xiaoping dans les années 1980, la Chine a exploité les délocalisations occidentales pour orchestrer un transfert massif de technologies. En combinant une direction politique centralisée, une stratégie de long terme et un usage intensif du renseignement économique, Pékin a construit un appareil industriel dominant dans des secteurs clés comme les batteries électriques, les terres rares ou les principes actifs pharmaceutiques.

Ces trois nations partagent quatre caractéristiques communes : une mobilisation nationale autour d’objectifs économiques stratégiques, un usage systématique du renseignement économique, une stratégie du « faible vers le fort » (utilisation du faux-semblant pour masquer leurs ambitions) et une offensive informationnelle visant à influencer les marchés étrangers.

Une séquence d’analyse : Compétition, modélisation, déstabilisation, destruction

Nicolas Moinet, professeur et expert en intelligence économique, propose une approche systémique pour analyser la guerre économique en temps de paix. Il remplace le triptyque obsolète « paix-crise-guerre » par une séquence en quatre étapes : compétition – modélisation – déstabilisation – destruction. Cette grille de lecture permet de comprendre les dynamiques à l’œuvre dans les affrontements économiques contemporains.

Un exemple frappant est celui de la transition vers le véhicule électrique en Europe. La Chine a su instrumentaliser le débat climatique pour imposer ses normes et son avance industrielle dans la filière des batteries. En orientant les réglementations européennes vers des objectifs environnementaux ambitieux, Pékin a créé un contexte favorable à ses propres entreprises, tandis que l’industrie automobile européenne, dépendante des importations chinoises, s’enfonce dans une spirale de vulnérabilité. Ce cas illustre comment la guerre économique utilise des leviers normatifs et informationnels pour déstabiliser un adversaire sans tirer un seul coup de feu.

Moinet souligne également l’urgence de nommer l’adversaire et de construire une riposte. Contrairement à la Chine ou aux États-Unis, qui intègrent la guerre économique dans leurs doctrines stratégiques, l’Europe persiste à raisonner en termes de « concurrence loyale ». Cette posture naïve la rend vulnérable face à des acteurs qui pratiquent une domination stratégique sans scrupules.

Les infrastructures critiques : Un champ de bataille maritime et logistique

Greg Kennedy, professeur au King’s College de Londres, aborde la guerre économique sous l’angle des infrastructures critiques et des chaînes d’approvisionnement. Il rappelle que les voies maritimes, qui acheminent 80 % du commerce mondial, constituent un théâtre stratégique majeur. La Chine, qui contrôle 70 % de la production mondiale de principes actifs pharmaceutiques et domine les ports clés à travers ses investissements dans les « nouvelles routes de la soie », illustre cette mainmise sur les flux logistiques.

Kennedy plaide pour une approche intégrée de la sécurité économique, combinant intelligence artificielle, capacités industrielles et coordination entre États et entreprises. Il met en garde contre l’inertie occidentale, qualifiant de « suicidaire » l’incapacité des nations européennes à protéger leurs dépendances stratégiques.

Une perspective historique : La guerre économique, une constante

Jacques Sapir, économiste et historien, replace la guerre économique dans une perspective de longue date. Dès le XVIIIe siècle, des théoriciens comme Jean-Baptiste Colbert en France ou Friedrich List en Allemagne dénonçaient le libre-échange promu par la Grande-Bretagne comme une forme d’agression économique déguisée. Ces idées protectionnistes visaient à préserver la souveraineté nationale face à des puissances hégémoniques.

Aujourd’hui, la guerre économique s’est complexifiée avec l’émergence d’acteurs non étatiques (multinationales, fonds souverains, ONG) qui concurrencent le monopole des États sur la « violence économique ». Sapir appelle à un retour de l’État dans les secteurs stratégiques, à travers le filtrage des investissements étrangers, la relocalisation des chaînes de valeur critiques et la protection des industries nationales.

L’Europe : Une forteresse réglementaire, mais un nain stratégique

Le colloque a révélé un consensus inquiétant : l’Union européenne est l’un des rares espaces économiques à ne pas penser en termes de puissance. Son obsession pour la concurrence interne et sa fragmentation institutionnelle en font une cible idéale pour les stratégies de prédation. Les normes européennes, souvent perçues comme un atout, sont en réalité instrumentalisées par des acteurs comme la Chine, qui les détourne à son avantage.

La sénatrice Gisèle Jourda a appelé à une révolution culturelle et juridique au sein de l’UE. Elle propose de reconnaître officiellement la guerre économique, de la cartographier et de construire une doctrine européenne de souveraineté stratégique. Cette doctrine devrait englober la défense des intérêts industriels, numériques, alimentaires et normatifs, tout en intégrant l’intelligence économique comme outil de vigilance et d’action.

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Ouvrir les yeux sur l’invisible

La guerre économique en temps de paix n’est pas une hypothèse abstraite : elle est une réalité quotidienne. Elle se manifeste par des fusions hostiles, des campagnes de désinformation, des normes détournées ou des dépendances stratégiques. Si elle ne fait pas couler de sang, elle érode le pouvoir et la souveraineté des nations qui refusent de la combattre.

Dans ce nouveau paradigme, l’intelligence économique devient une arme indispensable pour déchiffrer les intentions des adversaires, protéger les actifs stratégiques et anticiper les coups. Les nations qui s’obstinent à raisonner selon les règles obsolètes de Bretton Woods ou du GATT risquent de sortir de l’histoire. Comme le soulignent les intervenants du colloque, il est temps d’ouvrir les yeux et de reconnaître que la puissance se joue désormais dans l’invisible : dans l’information, la norme, la logistique et la stratégie. Ceux qui refusent ce combat le perdront sans même s’en rendre compte.

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