TRIBUNE – De quelques nouvelles tendances de la diplomatie !

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Plus le déni dure, plus la situation sera désastreuse » (Mel Brooks). Il faudra bien sortir du déni cher à bon nombre de dirigeants occidentaux, européens, en général et français, en particulier. C’est bien un changement d’époque – caractérisé en son temps de « Zeitwende » par le Chancelier allemand Olaf Scholz – que nous connaissons. Les faits sont têtus. Le monde change[1]. Sa gouvernance change. Sa diplomatie change. Si nous avions tendance à l’oublier par conformisme, par habitude, par lassitude ; le milliardaire à la crinière jaune ne manquerait pas un jour pour nous le rappeler avec quelques arguments choc comme avec son opération audacieuse d’exfiltration de Nicolas Maduro[2]. Dans le même registre mais à un niveau plus modeste, nous pourrions citer les frappes franco-britanniques sur des bases de Daech en Syrie. Ceux qui ne l’ont pas encore compris, ne se condamnent-ils pas à devenir des figurants de la diplomatie mondiale, des marginaux du XXIe siècle ? Force est de constater que nos élites se complaisent dans le monde de la sidération permanente[3]. Il est grand temps qu’elles retrouvent le chemin du monde réel.
Bienvenue dans le monde de la sidération
En réalité, n’assistons-nous pas incrédules à une transformation rapide des équilibres mondiaux, à une révolution copernicienne dans la conduite des relations internationales ? Elle se caractérise par quelques traits significatifs. Finies les méthodes policées de la diplomatie d’antan, vive les méthodes expéditives de la diplomatie d’aujourd’hui. Fini le temps de la confiance, vive le temps de la méfiance. Fini le temps de la coexistence pacifique, vive le temps de la coexistence compétitive. Fini le temps de la palabre, vive le temps du pugilat. Fini le temps de la tasse de thé, vive le temps du gourdin. Fini le temps de la diplomatie du réel, vive le temps de la diplomatie virtuelle. Fini le temps du droit international, vive le temps du non-droit pas très international[4]. Fini le temps de l’ordre international d’hier, vive le temps du désordre international d’aujourd’hui[5]. Fini le temps de la diplomatie des principes, vive le temps de la diplomatie du paillasson[6]. C’est bien connu depuis la célèbre répartie d’Edouard Herriot : « Appuyons-nous sur les principes, ils finiront bien par céder ». En un mot comme en cent, finie la « Soft diplomacy », vive la « Hard diplomacy ».
Comme le rappelle le plus jeune président de la Cinquième République, avec le sens de la formule trash qui l’habite, lors de la cérémonie des vœux aux Armées du 14 juillet 2025 : « Pour être libre dans ce monde, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant. La Nation, pour cela, doit être plus forte ». Version modernisée de l’adage latin : « Si vis pacem, para bellum ». Mais, comme souvent au pays de René Descartes, il y a loin de la coupe aux lèvres. La parole vaut action et l’action ne suit pas la parole. Qui plus est la politique de l’essuie-glaces fait qu’un évènement chasse l’autre à une vitesse grand V ![7] Le « retex », pour retour d’expérience, cher aux militaires n’a pas bonne presse dans les allées du pouvoir et dans les chancelleries. Comme le chante merveilleusement au siècle dernier, Edith Piaf : « Non, rien de rien, non je ne regrette rien. C’est payé, oublié, balayé. Je me fous du passé ». Rarement, nos dirigeants tirent à froid les leçons des échecs du passé et du présent pour ne plus les répéter à l’avenir au temps de la stratégie du fort au faible.
N’est-il pas venu le temps de revenir sur terre en appréhendant le monde tel qu’il est et non pas tel que l’on voudrait qu’il soit ?
En route vers le monde réel ?
Le temps n’est-il pas venu de privilégier une diplomatie frontale avec nos adversaires et les fauteurs de trouble patentés – et il n’en manque pas dans le monde – une diplomatie assumée qui ne s’excuse ni de protéger son pays, ni de nommer les problèmes comme le fait Donald Trump ?[8] Comme l’écrit en 1944 le prix Nobel de littérature Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Alors qu’il faudrait avoir le courage, l’audace de nommer les maux, on préfère les contourner, voire les ignorer. Alors qu’il faudrait se confronter au réel[9], on préfère aligner des contre-vérités étonnantes[10]. Alors qu’il faudrait avancer droit devant, on préfère avancer à reculons, la fameuse diplomatie en crabe. Alors qu’il faudrait gouverner en tranchant, on préfère faire des vœux pieux et laisser le réel sans réponse[11]. Alors qu’il faudrait cesser de faire de la morale, on préfère jouer de la moraline médiatique. Alors qu’il faudrait tenir compte des sphères d’influence de la Bande des Trois (Chine, États-Unis[12], Russie)[13], la piétaille préfère continuer à galoper sur les nuages, rêvant d’un monde qui n’existe plus, celui du droit international facteur de paix et de sécurité ; de la confiance indispensable à la mise en œuvre des normes ; des principes prétendument universels ; du multilatéralisme efficace amortisseur de tensions dans le monde ; de la relation transatlantique solide fondée sur la force de l’article 5 du traité de Washington ; de la libre concurrence loyale et non faussée …
Il va falloir s’y faire, l’ordre international d’hier et sa gouvernance sont définitivement mis à terre et se trouvent dans l’impossibilité de répondre aux défis d’aujourd’hui et de demain. Emblématique d’un système fragilisé et à bout de souffle, Dominique de Villepin sature l’espace médiatique avec ses appels vibrants et tonitruants à agir. Agir, pour faire quoi (se lamenter ou agir), avec qui (au sein de l’Union européenne en état de mort cérébrale ou de coalitions des volontaires à géométrie variable), quand (en amont avant la crise ou en aval durant les tensions ou les conflits) et comment (par la puissance revendiquée ou par l’impuissance subie) ? Notre rhéteur des médias en quête de buzz est plus silencieux lorsqu’il s’agit de passer de la théorie à la pratique pour donner de la substance à ses idées. Nous ne sommes toujours pas prêts d’obtenir une réponse claire et crédible à cette question dérangeante en cette période de dictature de la pensée et de la parole aseptisée. Période où l’Europe se cantonne au rôle de commentateur d’un monde de brutes[14] dont elle est le spectateur et non l’acteur !
En guise de conclusion provisoire : Le devoir de clarté
« Il faut prendre les choses comme elles sont, car on ne fait pas de politique autrement que sur des réalités » nous rappelle fort à propos le général de Gaulle. Dès lors une question centrale se pose. Comment redonner un peu de lustre à notre politique étrangère frappée au sceau de l’incohérence et de l’inconstance sous la houlette de Jupiter et à notre diplomatie à la dérive sous la direction de son trompette-major Jean-Nono[15] ? Il faut impérativement changer de logiciel pour répondre efficacement et utilement aux multiples défis et menaces du XXIe siècle. Le veut-on ? Le peut-on ? Il faut aussi se concentrer prioritairement sur ce qui est réaliste et faisable et cesser de papillonner[16]. Le veut-on ?[17] Le peut-on ? Il faut également en finir avec un Président de la République omnipotent et omniscient pareil à Dieu le père qui trône sur les nuées pour retrouver un minimum de crédit dans les chancelleries des États qui comptent dans le concert des nations[18]. Le veut-on ? Le peut-on ? Un sursaut salutaire passe avant tout par la fin du déni du réel et par un devoir de clarté. Ainsi pourrait-on mieux apprécier quelques nouvelles tendances de la diplomatie.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Alexandre Del Valle, Le nouvel ordre post-occidental. Comment la guerre en Ukraine et le retour de Trump accélèrent la grande bascule géopolitique, L’artilleur, 2025.
[2] Nicolas Chapuis, Venezuela : l’ordre mondial selon Trump. Le sort de Maduro et du Venezuela entre les mains des États-Unis, Le Monde, 6 janvier 2026, pp. 1-2.
[3] Ghazal Golshiri, Iran. Après la répression, la sidération, Le Monde, 28 janvier 2026, pp. 1-3.
[4] Stéphanie Maupas, « Une violation de la souveraineté internationale ». Suivant le droit international le statut des forces américaines au Venezuela ne dispose pas de base légale solide, Le Monde, 6 janvier 2026, p. 5.
[5] Philippe Ricard, Un nouveau coup porté à l’ordre international, Le Monde, 6 janvier 2026, p. 6.
[6] Clara Gérard-Rodriguez, L’intervention au Venezuela viole les principes fondateurs de l’ordre légal international contemporain, Le Monde, 6 janvier 2026, p. 22.
[7] Mariama Darame/Nathalie Segaunes, Macron critiqué jusque dans son pré carré, Le Monde, 11-12 janvier 2026, p. 7.
[8] Éditorial, Le retour de l’impérialisme prédateur des États-Unis, Le Monde, 6 janvier 2026, pp. 1 et 25.
[9] Olivier Compagnon/Françk Poupeau, Un esprit de reconquête s’est installé à Washington, Le Monde, 7 janvier 2025, p. 26.
[10] Éditorial, Le Groenland est et doit rester européen, Le Monde, 7 janvier 2026, p. 30.
[11] Béatrice Giblin/Sylvain Kahn/Pauline Schnapper/Céline Spector, Groenland, plutôt que de commenter l’impensable, les Européens gagneraient à agir, Le Monde, 10 janvier 2026, p. 26.
[12] Romaric Godin, Derrière l’intervention au Venezuela, le rêve trumpien d’un « hémisphère occidental » à sa botte, www.mediapart.fr , 5 janvier 2025.
[13] Florian Louis, Les États-Unis se veulent les maîtres absolus de leur « hémisphère », Le Monde, 6 janvier 2026, p. 22.
[14] A.-S. M., Un monde de brut, Le Canard enchaîné, 7 janvier 2026, p. 8.
[15] Jany Leroy, Jean-Noël Barrot va-t-il tout ramener à la maison ?, www.bvoltaire.fr , 6 janvier 2026.
[16] Jean-Marie Guéhenno, Si, demain, les États-Unis décident de s’emparer du Groenland, ni le Danemark ni l’UE n’ont les moyens de s’y opposer, Le Monde, 6 janvier 2026, p. 27.
[17] Bassem Aly Youssef/Michael Li/Luc Pierron, La diplomatie française reste pilotée à court terme, sans programmation, Le Monde, 28 janvier 2026, p. 28.
[18] Nicolas Domenach/Maurice Szafran, Néron à l’Élysée, Albin Michel, 2026.
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