
Tribune de Julien Aubert
Une partie de la Droite européenne se pâme devant le nouveau prophète que serait Musk.
Zemmour y voit le paladin de la liberté d’expression, et Sarah Knafo, numéro 2 de Reconquête s’est déclarée fière d’avoir nommé au prix Sakharov pour La Défense de la liberté d’expression Musk via le groupe « Europe des nations souveraines » au Parlement Européen.
Marion Maréchal Le Pen a salué de son côté l’émouvant témoignage de Musk contre le wokisme.
Je partage l’idée que le wokisme est un fléau et suis très heureux que Trump souhaite l’arracher de la société américaine. Je déteste le politiquement correct. Cependant, le personnage Musk est bien plus qu’un simple défenseur de la liberté.
Pour certains, Elon Musk est en effet surtout un génie et un innovateur extraordinaire. C’est du moins ce que dit Georgia Meloni, attaquée pour avoir négocié un accord avec Spacex permettant au gouvernement italien d’avoir recours au réseau de satellites Starlink. On peut lire ici ou là que « Musk a inventé SpaceX, Tesla Motors, SolarCity, Hyperloop ».
Rappelons quelques faits.
Oui, Musk est un inventeur. Il a ainsi à l’âge de 12 ans écrit un code pour jeux vidéo, vendu à un magazine spécialisé pour 500 dollars.
Oui, Musk est un entrepreneur qui a bondi de rachat en rachat, ce qui lui a permis d’amasser une fortune colossale …
Néanmoins, si son flair est indéniable, son parcours s’est fait non sans casser un bon nombre d’œufs au passage et en rebondissant… sur le génie des autres.
Sa première société, Zip2, a été rachetée ce qui lui a permis de gagner 22 millions en 1999.
Musk a eu ensuite l’idée de banque en ligne, avec une société déjà prénommée X.com. Celle-ci a pris d’assaut une autre société appelée Confinity qui avait développé un système de paiement en ligne nommé … Paypal. Lui-même a cependant été débarqué du fauteuil de PDG en raison de ses foucades et de ses choix techniques. Racheté par EBay (2002), Musk a empoché 250 millions de dollars.
Cette somme lui a permis de lancer Space X en 2002. L’entreprise est devenue rentable en 2023, non sans avoir collectionné les échecs pendant deux décennies ce qu’aucun gouvernement n’aurait pu tolérer. Elle a aussi bénéficié de la sous-traitance de la NASA (2008, puis 2011 et 2014) c’est à dire d’un biberonnage aux fonds publics qui ne dit pas son nom.
Musk n’a pas fondé Tesla contrairement à ce qu’on peut lire, et il n’est donc pas l’inventeur de la voiture électrique. Les innovateurs s’appellent Martin Eberhard et Marc Tarpenning, deux ingénieurs. En 2004, Musk y a injecté des millions de dollars et en a fait l’entreprise qu’elle est aujourd’hui, mais il n’est pas Bill Gates.
D’ailleurs, Musk a tenté de procéder de la même manière avec OpenAI (2015) mais l’OPA ne s’est pas déroulée de la même manière et il en a claqué la porte (2018), ce qui l’a poussé à créer Neuralink pour accoucher de « l’homme augmenté ».
Quant à X, inventé par d’autres mais racheté par Musk, sa valorisation aurait chuté à environ 4,19 milliards de dollars, soit à peine un quart du montant initialement payé par Musk.
Musk a donc un talent certain pour imaginer l’impossible et mettre des milliards de dollars pour que ça finisse par se concrétiser mais rien dans son parcours ne peut laisser entrevoir une pensée construite pour un avenir plus radieux pour l’Humanité d’aujourd’hui. Les salariés débarqués chez Tesla ou X peuvent en témoigner. J’ajoute que le transhumanisme dont il est le défenseur acharné est une approche techniciste et anti-spirituelle de l’Homme qui risque de provoquer la scission de deux humanités. On sait ce qu’a donné la dernière divergence entre Néandertal et Sapiens.
Mon opinion diffère donc au plus haut point sur un personnage qui, grisé par son rôle d’éminence grise de Donald Trump, s’est distingué par des attaques fracassantes contre les dirigeants allemands – le chancelier traité d’imbécile incompétent – ou britanniques – le premier ministre qualifié de méprisable.
Tout d’abord, l’émergence d’Elon Musk dans le débat public, comme un chien dans un jeu de quilles, en dit long sur quatre déliquescences de l’Occident.
La première est la déliquescence de la civilité. Cela peut paraître anecdotique mais les bonnes manières ont toujours été la marque de fabrique des élites occidentales, et plus singulièrement de la diplomatie. Imaginées au XVIème siècle à la cour de Louis XIII, les règles de savoir-vivre sont devenues au XIXème le code moral d’une bourgeoisie triomphante. Cela n’a pas empêché des guerres atroces et des rapports de force musclés mais les conventions faisaient qu’il n’y avait pas besoin d’éructer ou d’insulter pour souligner le propos.
De mémoire, la seule exception à ce que j’édicte fut l’agacement royal du roi d’Espagne Juan-Carlos confronté au vindicatif Chavez : « Porque no te callas ? ».
Jusqu’ici, les seuls à avoir brisé ces conventions étaient – pour l’Occident – les nazis allemands et les soviétiques russes (la chaussure de Khrouchtchev à la tribune de l’ONU), dont les élites étaient justement en rupture avec le fait dynastique ou les origines bourgeoises.
Cette déliquescence de la civilité est intéressante car elle fait apparaître dans l’Occident démocratique une nouvelle élite née de la nouvelle économie complètement en rupture avec les codes de la bourgeoisie et qui reprend la violence de ce qui était autrefois la marque des leaders populistes.
La seconde déliquescence est celle de la diplomatie, qui repose sur la neutralité des relations entre États, propre au droit international. Par essence, les gouvernements ne portent pas d’appréciation juridique sur la nature politique de leurs confrères. La légitimité démocratique suffit et de nos jours, un G8 fonctionne alors que les chefs d’état et de gouvernement sont de tendances politiques divergentes.
Musk, en soutenant ouvertement l’AFD, oublie les relations d’État à État pour privilégier les liens politiques. Là où la transgression est totale c’est que son attitude renferme une part de volonté d’avilissement de dirigeants de pays amis traités comme des paltoquets.
Cette brutalité là encore est étonnante car elle était jusque-là étrangère aux mœurs des gouvernements démocratiques. Même l’URSS qui entretenait un lien fort avec les partis communistes adversaires des gouvernements occidentaux conservait un canal diplomatique avec les gouvernements capitalistes. La volonté de changer les gouvernements en place renvoie aux mœurs américaines des années 70 en Amérique du Sud, quand les États-Unis soutenaient par derrière des mouvements qui voulaient renverser des gouvernements. Jamais cependant Washington n’avait ainsi agi publiquement.
La troisième déliquescence est celle du pacte fondateur de 1945, fondateur de la solidarité occidentale contre le nazisme. Imagine-t-on Roosevelt autoriser l’un de ses soutiens ridiculiser Adenauer ou Churchill ?
Musk s’attaque à des gouvernements alliés des Etats-Unis dans le cadre de l’OTAN et pas des moindres : deux grandes puissances européennes, dont l’une a un siège au conseil de sécurité des Nations-Unies et l’autre est le moteur économique et politique de l’UE.
Il va sans dire que, pour le conseiller du leader du monde libre, appeler en Allemagne à une victoire de l’extrême droite héritière des nazis est plus que transgressif. Rappelons que le chef de l’AFD a été jugé pour avoir… paraphrasé Hitler.
La quatrième déliquescence est celle de la séparation entre intérêts privés et publics.
L’intérêt général est une notion inventée pour limiter l’action des personnes publiques, et d’abord l’État. Sous l’Ancien Régime déjà, sous diverses influences, il était admis que le roi devait poursuivre l’intérêt du royaume et non son intérêt propre, les canonistes et théologiens du Moyen Âge ayant développé parfois longuement cette thèse à travers plusieurs théories. Avec le déploiement du capitalisme et des intérêts privés la pensée occidentale va forger au XIXème siècle des règles de répartition des rôles de chacun.
Le capitalisme de Musk a tout dévoré. On aura bien compris que pour calmer Musk, il est bon de faire fonctionner Starlink. Jusqu’ici le slogan était : « Ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique ». Musk a remplacé « General Motors » par « Musk » et rajouté « et vice-versa ».
Nous sommes face à un phénomène auto-entretenu : grâce à son entreprise (notamment X), Musk a gagné une place centrale dans le débat public, ce qui l’amène désormais à assumer des fonctions gouvernementales. Voilà qu’il les utilise désormais pour faire de l’argent, mais l’Amérique y trouve son compte puisque les communications européennes seront dans la main d’un acteur américain, ce qui permettra une vassalisation encore plus prononcée de la vieille Europe. On a donc en condensé la fusion des intérêts stratégiques privés et publics en Amérique, suivi d’une fusion des intérêts américains et européens.
Plutôt que de voir le renouveau de la civilisation occidentale, j’aurais donc tendance à diagnostiquer une crise profonde de celle-ci. Si le futur de l’Homme ressemble à celui qui se fait appeler « Kekius Maximus », fantasque milliardaire botoxé qui souligne le sérieux de ses positions par une image de Pépé la Grenouille sur X, c’est que le tableau est bien sombre. Musk bâtit un avenir, mais cet avenir est-il un futur souhaitable ?
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Julien Aubert est ancien député de Vaucluse, vice-président des Républicains et président d’Oser la France, mouvement d’inspiration gaulliste.
