TRIBUNE – Le Groenland en garde alternée 

TRIBUNE – Le Groenland en garde alternée 

USA et Groenland
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Julien Aubert

3541 kilomètres séparent Copenhague de Nuuk. La distance entre Washington et la capitale groenlandaise est inférieure de 276 kilomètres. 

Cette arithmétique géographique, que Trump intègre pour justifier ses appétits arctiques, ne vaut rien. Paris se situe à 9 200 km de Nouméa, Londres à 12 000 km des Malouines : aucun État sérieux ne conteste ces souverainetés pour cause de distance. Le vrai sujet n’est pas la géographie, mais l’histoire d’une décolonisation qui demeure inachevée.

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La France défend le Danemark par trois réflexes dont aucun n’est satisfaisant. Le premier est corporatiste. Avec nos territoires ultramarins qui sont dispersés sur trois océans, nous craignons qu’un précédent groenlandais ne légitime les convoitises régionales. Ce raisonnement est défensif et daté : notre présence en Guyane ou en Polynésie ne tient pas grâce à la jurisprudence internationale, mais à l’adhésion – fragile, contestée, mais réelle – des populations concernées. Invoquer le cas groenlandais pour défendre nos DOM-TOM revient à admettre qu’ils reposent sur la même ambiguïté post-coloniale. 

Le deuxième réflexe est incantatoire. La “solidarité européenne” que nous affichons ignore superbement que le Groenland a quitté la CEE en 1985 après avoir voté non à 70 % en 1972. Ce que nous défendons, c’est la souveraineté d’un État membre (le Danemark) sur un territoire qui a explicitement rejeté le projet européen. Cette solidarité fonctionne à géométrie variable.

Le troisième réflexe est juridique. Le statut de 2009 reconnaît au Groenland le droit à l’autodétermination, y compris l’indépendance. Sur le papier, la France devrait donc soutenir un référendum d’autodétermination. Sur le terrain, elle s’en garde bien, de peur que l’indépendance ne serve de marchepied aux États-Unis.

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Les sondages révèlent pourtant une position claire des Groenlandais. 55 à 60 % se déclarent pour l’indépendance en principe, 85 % s’opposent à un rattachement aux États-Unis. Ces chiffres ne se contredisent pas, ils dessinent un projet qui est précis : l’indépendance réelle, pas un changement de tutelle. Le problème est économique. Avec 57 000 habitants et une dépendance à 60 % aux subventions danoises (environ 3,5 milliards de couronnes annuelles), le Groenland ne peut s’offrir l’indépendance sans substitut financier. Or les alternatives sont limitées. Le développement minier (cuivre, terres rares, uranium) nécessite des capitaux massifs. L’exploitation pétrolière offshore est rendue viable par le réchauffement climatique mais elle reste risquée écologiquement. La pêche est déjà exploitée à 90 %. Dans tous les cas, l’indépendance formelle déboucherait sur une dépendance économique qui serait probablement chinoise ou américaine. L’Islande, que l’on cite souvent en contre-exemple, disposait d’une économie fonctionnelle avant son indépendance (1944) et d’une population qui était dix fois supérieure.

Face à ce nœud, trois voies s’ouvrent. La première consiste à enrichir le statu quo. Le Danemark conserve la souveraineté, mais l’Europe s’engage massivement au Groenland. Elle double les investissements dans les infrastructures, codéveloppe les ressources minières avec des garanties environnementales, accorde un accès préférentiel au marché européen malgré le statut extra-UE, octroie un siège permanent dans les instances arctiques européennes. Cette option n’a de sens que si Bruxelles traite le Groenland comme un partenaire stratégique et non comme la périphérie d’un petit État membre. La probabilité politique est faible. L’UE n’a ni la vision arctique ni les moyens budgétaires d’un tel engagement.

La deuxième voie serait de proposer l’indépendance sous tutelle multilatérale. Sur le modèle des micro-États (Monaco, Liechtenstein), le Groenland accède à l’indépendance formelle mais délègue défense et politique étrangère à un consortium Danemark-UE-OTAN, avec des garanties écrites qui interdisent toute présence militaire américaine unilatérale. Cette construction intellectuelle est belle mais elle demeure inapplicable politiquement. D’abord parce que les États-Unis, qui dominent l’OTAN, n’accepteront jamais d’être liés par des “garanties écrites” qui limitent leur liberté d’action dans l’Arctique. Ensuite parce que l’idée même d’une “tutelle multilatérale européenne” suppose une Europe qui est capable d’agir comme puissance stratégique unifiée. Cette fiction est totale s’agissant d’un continent qui est incapable de définir une politique arctique cohérente et qui est dépourvu de moyens militaires crédibles dans la région. Enfin parce que le Groenland lui-même, une fois qu’il sera indépendant, conservera sa liberté souveraine de renégocier ces accords. Rien n’empêchera un futur gouvernement de Nuuk, confronté aux réalités budgétaires, d’accepter une offre américaine substantielle en échange de facilités militaires. 

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La troisième option mise sur l’indépendance assumée et la neutralité active. Le Groenland devient souverain, proclame sa neutralité (type Finlande 1948-1991), interdit toute base militaire permanente, développe ses ressources en jouant la concurrence entre investisseurs (Europe, Chine, Canada, USA) selon des règles environnementales qui sont strictes. Ce modèle est risqué mais il mise sur le multilatéralisme arctique et la compétition économique mondiale. Cette option est la plus risquée, mais elle constitue peut-être la seule qui respecte authentiquement l’autodétermination groenlandaise tout en conservant une chance – qui est mince – d’échapper à l’absorption pure et simple dans la sphère d’influence américaine.

Que devrait défendre la France ? Elle ne devrait défendre ni le Danemark par réflexe corporatiste, ni un référendum biaisé à trois options (dont l’une – le rattachement US – n’a aucune légitimité), mais un processus d’autodétermination qui soit crédible et qui soit assorti de garanties multilatérales. Concrètement, elle devrait soutenir un référendum binaire qui opposerait le statu quo amélioré à l’indépendance négociée. Ce référendum devrait être conditionné à un plan de transition de dix ans qui serait co-financé par l’UE et le Danemark, avec des clauses de non-militarisation qui seraient négociées dans le cadre du Conseil de l’Arctique. L’enjeu n’est pas de “garder” le Groenland dans le giron danois par principe, mais d’éviter qu’une décolonisation bâclée ne livre 2,2 millions de km² et des ressources stratégiques majeures à la logique impériale qui est américaine ou chinoise.

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est pas un slogan. C’est un processus qui nécessite des moyens, un calendrier et des garanties. Sans cela, l’autodétermination devient un choix entre tutelles – exactement ce que redoutent les Groenlandais.​​​​​​​​​​​​​​​​

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