TRIBUNE – Iran : S’abstenir ou intervenir ? 

TRIBUNE – Iran : S’abstenir ou intervenir ? 

lediplomate.media — imprimé le 20/02/2026
Trump face à l'Iran
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« C’est toujours une question de circonstance et d’opportunité de savoir quand doit s’engager une action diplomatique » (Prince von Bülow, 1930). Contrairement à ce que pensent certains naïfs, le diplomate est en permanence confronté à des choix difficiles. Rarement, le choix entre deux bonnes solutions. Souvent, le choix entre deux mauvaises solutions. Ainsi va le monde depuis que le métier diplomatique existe. Il disputerait le titre de plus vieux métier du monde au renseignement. Aujourd’hui, une question revient de façon lancinante, celle de l’opportunité ou non d’une intervention militaire américaine en Iran[1]. Partisans et adversaires d’une telle action fourbissent leurs armes, chacun y allant de son avis[2]. Or, la question est trop importante pour s’en tenir à des raccourcis, des jugements à l’emporte-pièce, des anathèmes. Elle mérite une saine disputatio, une confrontation froide des avantages et inconvénients d’une action militaire de l’Oncle Sam pour renverser la théocratie des Mollahs. Examinons successivement les avantages et inconvénients de la procrastination et de la précrastination dans le cas de figure de l’Iran !

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Les raisons de la procrastination : La crainte d’un embrasement régional ? 

Nombreux sont les arguments de bon sens, qu’ils soient juridiques ou diplomatico-stratégiques, mis en avant pour décourager les va-t-en-guerre !

Juridiquement parlant, une attaque américaine pourrait/devrait être considérée comme un acte d’agression dans la mesure où nous ne nous trouverions pas dans un cas de légitime défense individuelle ou collective, prévu par l’article 51 du chapitre VII de la Charte des Nations unies intitulé : « Action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression ». L’Iran n’a pas agressé l’Amérique, au sens propre du terme. L’on pourrait imaginer – dans un monde sans droit de veto – une condamnation des États-Unis par le Conseil de sécurité, voire l’imposition de sanctions et toute une gamme de mesures punitives par la communauté des nations. Au lieu d’apaiser les tensions déjà grandes dans le monde de la brutalisation du XXIe siècle, dans le monde du droit de la force, cette intervention les exacerberait. Le pompier pourrait se transformer, à l’insu de son plein gré, en pyromane.

Géopolitiquement parlant, les expériences américaines désastreuses au Vietnam, en Irak, en Afghanistan, pour ne citer que les plus significatives, ne plaident pas pour une intervention en Iran. Qui plus est, elle pourrait conduire à une anarchie au sein même de l’Iran – un pays fragile avec un pouvoir aux abois[3] – entre toutes les branches d’une opposition intérieure et extérieure fragmentée. Qui plus est, celle-ci pourrait avoir des conséquences gravissimes tant au Proche et au Moyen-Orient, zone instable par nature qu’ailleurs avec une montée aux extrêmes des tensions entre Sud global et Nord Global, entre monde musulman et monde judéo-chrétien par une sorte d’effet boule de neige (risque de multiplication des attentats terroristes en Europe). Effets d’un embrasement régional et mondial pourraient s’additionner, alimentant un cercle vicieux incontrôlable et sans fin. Enfin, ne serait-il pas irresponsable de se lancer dans une opération de changement de régime qui ne dit pas son nom alors qu’Américains et Iraniens discutent/négocient dans le même temps à Genève les termes d’un accord de principe sur le nucléaire et d’autres sujets annexes.

Pour toutes ces raisons audibles, une majorité d’experts plaide pour la poursuite de la politique dite du chien crevé au fil de l’eau, un vieux classique de la diplomatie des faibles. Mais, comme dans toute confrontation d’idées, chaque argument peut être retourné en toute logique.

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La raison de la précrastination : La perspective d’une pacification régionale 

À l’autre bout du spectre des internationalistes, une autre option, moins pacifique, se dessine au fil des jours et du déploiement de l’armada américaine dans les parages de l’ancienne Perse. Arguments juridiques et diplomatico-stratégiques sont également mis en exergue pour justifier une inévitable intervention.

Les juristes, qui ne sont jamais pris au dépourvu, expliquent que l’Iran viole depuis toujours les dispositions du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de 1968 qui limite à Cinq le nombre des « États dotés de l’arme nucléaire » ou EDAN (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie). Les autres appartiennent à la catégorie des « États non dotés de l’arme nucléaire » (ENDAN). En échange de la promesse des premiers de se défaire de leurs armes nucléaires dans le cadre d’un désarmement général et complet (article 6 du TNP), les seconds s’engagent à coopérer sur la voie de l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. Or, l’Iran développe clandestinement un programme nucléaire militaire, ce qui est loin d’être rassurant à maints égards compte tenu de son souhait affiché de rayer de la carte Israël, puissance nucléaire de facto. Par ailleurs, ces mêmes experts de la chose juridique estiment que, face à un régime iranien barbare qui tue (entre 30 000 et 70 000 opposants auraient été tués en janvier 2026), la communauté des nations pourrait/devrait mettre en œuvre la fameuse responsabilité de protéger (ayant remplacé le devoir d’ingérence) qui est chère à Bernard Kouchner et aux adeptes de la diplomatie des droits de l’homme. Elle a servi de base juridique à l’intervention « occidentale » en Libye qui a conduit à l’élimination, sans autre forme de procès, du dictateur Mouammar Kadhafi.

Les géopoliticiens ne sont, eux aussi, pas à court d’arguments pour justifier une éventuelle intervention militaire, y compris en l’absence d’autorisation explicite du Conseil de sécurité de l’ONU. D’abord, en mettant hors de nuire un État prédateur au Proche et au Moyen-Orient (Cf. son appui au Hamas, au Hezbollah, aux Houthis, aux Chiites d’Irak, de Syrie), l’on ferait œuvre utile et la région y gagnerait vraisemblablement en stabilité et en sécurité. Ensuite, l’on répondrait à une demande légitime du peuple iranien qui ne supporte plus l’oppression[4] et la dégradation de la situation économique. Et, il le fait savoir aussi bien en Iran depuis le début de l’année 2026 envers et contre tout (l’agitation est loin d’être achevée dans tout le pays) mais aussi à travers sa diaspora dans le monde (Cf. les récentes manifestations à Berlin, Londres, Munich, Sidney, Toronto qui ont regroupé des foules compactes). Reza Pahlavi joue un rôle non négligeable – même s’il est loin de faire l’unanimité – dans cette mobilisation générale contre le régime des Mollahs[5]. Par ailleurs, d’un strict point de vue franco-français, une éventuelle claque infligée aux Ayatollahs ne serait qu’un juste retour des choses en raison des nombreux otages français qu’ils ont pris, des soldats français qu’ils ont tué au Liban dans l’immeuble du Drakkar qui a coûté la vie à 58 de nos parachutistes à Beyrouth le 23 octobre 1983 et de bien d’autres avanies et humiliations. Ne l’oublions jamais ! Sans parler des ingérences iraniennes incessantes en Europe[6]. Le moins que l’on puisse dire est que la coupe est pleine. Les bonnes choses doivent avoir une fin. Enfin, ne devons-nous pas tirer les leçons de la Seconde Guerre mondiale ? D’une part, si les alliés avaient répliqué rapidement et durement lorsque les Allemands se réarmaient en violation des clauses pertinentes du Traité de Versailles de 1918, peut-être aurions-nous pu éviter les dizaines de milliers de morts enregistrés de 1940 à 1945 ! D’autre part, si les Américains n’étaient pas intervenus militairement en Afrique du Nord (opération « Torch » du 8 novembre 1942) et en Normandie (opération « Overlord » du 6 juin 1944) appuyés par le débarquement en Provence (opération « Dragoon » du 15 août 1944), où en serions-nous aujourd’hui ? Ces questions dérangeantes méritent d’être soulevées en 2026.

Le débat est lancé comme il doit l’être dans toute société démocratique digne de ce nom. Il ne doit pas être éludé pour préparer nos compatriotes à toutes les éventualités.

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Notre déni de guerre 

« La diplomatie doit déterminer quelles difficultés se résoudront d’elles-mêmes et quelles sont celles qui s’aggraveront si on les laisse sous le boisseau » (Sir Anthony Eden, 1964). Nous sommes au cœur de la problématique iranienne dans un Orient plus compliqué que jamais. L’heure des choix douloureux approche. Il faut l’affronter avec réalisme et détermination, signes d’une diplomatie efficace. L’heure n’est plus aux faux-fuyants, signes d’une diplomatie inefficace. Il est grand temps d’assumer clairement des choix difficiles mais incontournables, y compris pour la diplomatie française. Évitons, comme le font les pacifistes, de croire « que si nous désignions aucun ennemi, nulle action de guerre n’était susceptible de nous menacer » [7] ! Les répits peuvent être de courte durée et peuvent déboucher, à moyen ou à long terme sur des conséquences plus dramatiques, résultat d’un Iran nucléarisé L’Histoire en fournit de multiples exemples éloquents, instructifs.  Souvenons-nous que gouverner, c’est prévoir, y compris le pire, et non se contenter de communiquer comme nous le faisons très/trop souvent en France. Un choix clair et net s’impose aujourd’hui à l’encontre de l’Iran : s’abstenir ou intervenir ? 

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Donald Trump lance un ultimatum de « dix jours » à l’Iran, AFP, 19 février 2026.

[2] Mara Goyet, La civilisation du commentaire. Portrait de la vie en glose, Gallimard « Connaissances », 2026.

[3] Jean Daspry, Iran des Mollahs : clap de fin ?www.lediplomate.media , 26 décembre 2024. 

[4] Jean-Pierre Perrin, En Iran, le pouvoir purge le camp de la réforme de ses rangswww.mediapart.fr , 19 février 2026.

[5] Jacques Follorou/Claire Gatinois/Ghazal Golshiri, Iran : Pahlavi plaide pour une intervention militaire. Le fils de l’ancien chah en appelle à la communauté internationale pour renverser le régime, Le Monde, 18 février 2026, p. 5.

[6] L’influence occulte du régime iranien en Europe, www.lediplomate.media , 19 février 2026.

[7] Stéphane Audouin-Rouzeau, Notre déni de guerre, SeuilLibelle, 2026.


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