DÉCRYPTAGE – Iran, la tentation du coup de force et le risque d’être exaucé

DÉCRYPTAGE – Iran, la tentation du coup de force et le risque d’être exaucé

Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La crise que tout le monde voit et l’histoire que peu veulent regarder

Critiquer la République islamique est d’une facilité déconcertante. Un système politique étouffant, un contrôle social capillaire, une économie déformée par des fondations religieuses installées dans les secteurs décisifs et utilisées pour acheter la loyauté, une politique régionale structurellement conflictuelle dans un Moyen Orient majoritairement sunnite. Les raisons de la contestation sont réelles et anciennes : depuis 2009, avec une régularité impressionnante, les Iraniens sont revenus dans la rue pour demander transparence et changement, en payant des prix très lourds face à la répression.

Et pourtant, au moment même où le régime paraît au sommet de sa fragilité et où l’idée d’un coup de force militaire refait surface, on voit réapparaître une narration commode, presque rassurante : les bons contre les méchants, la libération contre la tyrannie, un raccourci qui simplifie tout et absout ceux qui décident. C’est le même scénario déjà vu, avec des résultats que, en Europe, nous devrions connaître trop bien.

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Révolution ou protestation ? La question que personne n’a envie de poser

La prudence commence par un doute élémentaire : sommes-nous vraiment face à une révolution ? Où est son architecture politique, qui la dirige, quel projet propose-t-il pour l’après ? Pour l’instant, on ne voit ni direction identifiable ni plateforme capable de tenir ensemble un pays vaste et composite. Et il y a un fait qui dérange ceux qui aiment les fins écrites d’avance : une partie significative de la société, pas seulement des appareils vieillissants, reste fidèle aux ayatollahs. Même chez les jeunes, la fracture est verticale : les miliciens qui frappent et les étudiants frappés ont souvent le même âge.

La comparaison avec 1979 est éclairante. Ce fut une véritable révolution, portée par une coalition sociale et politique large : religieux, militants de gauche, libéraux, commerçants du bazar, secteurs militaires. Le régime du Chah était répressif, et pourtant, à un certain moment, même les États Unis ont conclu qu’il ne pouvait plus tenir. Aujourd’hui, le contexte est différent : il n’y a pas, du moins pour l’instant, cette convergence transversale qui transforme une révolte en remplacement de pouvoir.

Sanctions et usure : L’économie comme champ de bataille

Il y a ensuite la toile de fond qui pèse depuis près d’un demi-siècle : un pays mal gouverné et, en même temps, soumis à un régime de sanctions initié en 1979, renforcé au fil du temps, avec de brèves pauses et de nouvelles restrictions. Les sanctions ne sont pas seulement une liste d’interdictions : ce sont des mécanismes qui redessinent les marchés, encouragent des rentes opaques, alimentent trafics et intermédiations, appauvrissent les classes moyennes et rendent plus dépendants du pouvoir précisément les segments sociaux qui devraient s’en émanciper.

Premier scénario économique : si la crise se prolonge sans débouché politique, le risque est une longue stagnation avec inflation, dépréciation de la monnaie et contraction accrue de l’investissement, tandis que les réseaux liés au pouvoir deviennent encore plus indispensables pour accéder au travail, au crédit et aux biens. Deuxième scénario : si la pression extérieure se durcit, l’économie peut glisser vers une économie de siège encore plus militarisée, où sécurité et approvisionnements deviennent l’outil principal de gouvernement. Dans les deux cas, ce sont surtout les jeunes qui demandent la liberté qui paient la facture.

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La main extérieure et l’ombre des opérations clandestines

Un autre point, trop vite effacé, est l’hypothèse d’une intervention extérieure non déclarée. On tient pour acquis qu’il n’y aurait pas d’acteurs capables d’aggraver le chaos : incendies contre des bâtiments publics, circulation de quelques armes, diffusion d’images dans un pays aux communications limitées. Et pourtant, jusqu’à récemment, il était courant d’exalter la profondeur d’infiltration de services étrangers capables de frapper des cibles sensibles, d’intimider des cadres militaires, d’éliminer des figures clés. Est-il crédible qu’une telle machine, si présente, devienne soudain spectatrice, attendant que le régime tombe tout seul, tandis qu’on compte des morts dans la rue ?

Cela ne signifie pas nier la réalité de la protestation. Cela signifie reconnaître que, lorsqu’un État entre en vibration, les puissances intéressées se contentent rarement de regarder. Et une crise de cette nature n’est jamais pure : elle est un point de rencontre entre souffrances internes et opportunismes externes.

La variable militaire : Un pays immense, armé, entouré de foyers instables

La tentation d’un coup « décisif » ignore une géographie brutale. L’Iran compte une population énorme, des appareils armés significatifs, des réserves énergétiques, et des frontières qui touchent des zones instables : à l’est, le Baloutchistan marqué par une guérilla islamiste, et l’Afghanistan contrôlé par les talibans. Un choc sans projet n’est pas une libération : c’est une invitation à la fragmentation. La guerre civile, ou une série de conflits locaux, ne serait pas un accident : ce serait une probabilité.

Ici, la lecture stratégique et militaire est simple : un vide de pouvoir dans un pays de cette taille produit des multiplicateurs de risque, attire des forces par procuration, alimente des séparatismes et transforme les couloirs énergétiques en cibles permanentes. Et pendant ce temps, ceux qui sont loin géographiquement peuvent se permettre de « gérer » le chaos ; ceux qui sont proches le subissent.

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Géopolitique et géoéconomie : Qui gagne avec le chaos, qui le paie

Ce n’est pas un hasard si des acteurs régionaux qui n’ont jamais aimé les ayatollahs — Turquie, Arabie saoudite, Qatar — raisonnent aujourd’hui surtout en termes de prévention de l’effondrement : ils redoutent plus un écroulement sans projet qu’un Iran hostile mais « lisible ». C’est un calcul géopolitique et aussi géoéconomique : l’instabilité signifie flux migratoires, ruptures commerciales, volatilité énergétique, nouvelles routes criminelles.

Pour l’Europe, la leçon devrait être gravée : Libye et Syrie. Nous avons vu ce que signifie courir après le changement de régime sans construire l’après : États vidés, territoires disputés, réseaux djihadistes, chantage migratoire, fragilité chronique. Et pourtant, au lieu de refroidir les impulsions, on relance avec des mesures symboliques : frapper la diplomatie au beau milieu d’une crise. Mais si l’on ne parle pas quand la crise est maximale, quand parlera-t-on ? Les sanctions et les expulsions peuvent flatter l’opinion ; elles aident rarement ceux qui risquent leur vie dans la rue.

Attention à nos souhaits : Le coup de force peut arriver, mais pas comme on l’imagine

L’enjeu n’est pas de défendre la République islamique. L’enjeu est d’éviter l’auto illusion : confondre une indignation légitime avec une issue politique automatique. Le coup de force séduit parce qu’il promet une fin rapide. Mais l’histoire récente montre qu’elle ouvre plus souvent un temps long : conflits internes, fragmentation, pouvoirs armés, protectorats de fait, économies prédatrices.

Si l’on veut vraiment se tenir aux côtés des Iraniens qui demandent la liberté, le premier devoir est de ne pas transformer leur lutte en détonateur d’une guerre décidée ailleurs. Et surtout de ne pas répéter, avec le même enthousiasme, des erreurs que nous avons déjà payées. Car le risque le plus grand, quand on invoque un coup de force, est un seul : être exaucés.

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