DÉCRYPTAGE – Munich 2026 ou l’illusion stratégique européenne

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La Conférence de Munich 2026 s’est refermée sur une image nette, presque brutale : l’Europe continue de parler comme une puissance stratégique, mais elle est traitée comme un acteur dépendant. Tout se joue dans l’écart entre les formules solennelles et les gestes concrets, ceux qui, en diplomatie, pèsent plus que les discours.
Le chancelier allemand Friedrich Merz ouvre les travaux en assurant que les Européens sont bien coordonnés, comme Européens et comme Allemands, avec ceux qui parlent à la Russie. Emmanuel Macron renchérit : pas de paix sans les Européens, et surtout, comme Européens, nous ne pouvons plus accepter des négociations sans nous. Puis survient l’épisode qui vide le décor : Marco Rubio se retire au dernier moment d’une rencontre clé sur l’Ukraine avec les dirigeants européens, invoquant officiellement des contraintes d’agenda pour aller voir Viktor Orban. Sur le papier, une péripétie. En réalité, un message de hiérarchie : Washington décide quels formats comptent et lesquels sont accessoires. Quand l’Amérique ne s’assoit pas, la table devient secondaire. Des responsables européens le disent à mots à peine couverts : sans les États-Unis, la réunion est largement dénuée de sens. Voilà ce que vaut, en pratique, la prétendue centralité européenne.
Dans ce théâtre, la Chine se permet une pointe ironique. Wang Yi concède que l’Europe a le droit de participer aux négociations, à condition de proposer des solutions fondées qui traitent les causes profondes de la guerre et servent la future architecture de sécurité européenne. C’est moins une invitation qu’un rappel à l’ordre : revendiquer un rôle n’a de valeur que si l’on apporte une proposition autonome. Or, ce qui ressort des panels et des prises de parole, c’est une ligne dominante, quasi exclusive : poursuivre une guerre d’usure pour conduire la Russie à ses limites. Ce n’est pas un projet de négociation, c’est une stratégie d’épuisement. Et, surtout, c’est une stratégie qui suppose du temps, des ressources et des capacités que l’Europe ne contrôle pas.
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La phrase la plus révélatrice, attribuée à Merz, dit tout : la Russie ne parlera sérieusement que lorsque Moscou aura épuisé ses ressources économiques et militaires ; l’Allemagne et l’Europe devront donc tout faire pour amener les Russes à ce point de rupture. La guerre devient un calcul de résistance, la paix un résultat conditionné par l’affaiblissement maximal de l’adversaire. S’y greffent les déclarations du premier ministre suédois Ulf Kristersson sur l’isolement de long terme de la Russie et l’idée, répétée à plusieurs voix, d’un conflit appelé à durer. Mark Rutte est cité pour l’expression de guerre perpétuelle, Anders Fogh Rasmussen pour la thèse selon laquelle l’Ukraine se retrouvera condamnée à une guerre sans fin si l’Europe n’accroît pas la pression. La conséquence opérationnelle est limpide : si l’objectif est d’amener la Russie au bord, chaque mois de guerre devient moins une tragédie à interrompre qu’un levier à tirer.
Sur le plan militaire, Munich laisse apparaître une tentation d’escalade, sous couvert de pression pour négocier. Les sénateurs américains Lindsey Graham et Richard Blumenthal plaident pour durcir les sanctions et évoquent la fourniture de missiles Tomahawk afin de frapper en profondeur. C’est un basculement : on ne parle plus seulement de tenir, mais de porter la guerre au cœur du dispositif adverse, avec tous les risques de réactions en chaîne que cela implique. Londres, par la voix d’Yvette Cooper, insiste, elle aussi, sur la nécessité d’augmenter la pression pour contraindre Moscou à négocier. Zelensky résume la logique : plus nous sommes forts, plus la paix devient réaliste. Mais c’est là le nœud : une paix pensée comme produit de l’affaiblissement décisif de l’autre ressemble davantage à une paix par victoire qu’à une paix par compromis. Si l’adversaire ne plie pas, la seule façon de rendre cette paix réaliste consiste à relever la mise.
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Le volet économique, lui, révèle une mécanique de dépendance qui se consolide à mesure que la guerre s’installe. Les Européens financent la survie économique de Kiev et, en parallèle, achètent des armes américaines qui sont ensuite cédées à l’Ukraine. La Commission européenne est citée pour 90 milliards d’euros de prêts, dont 60 milliards dédiés à la dépense militaire. Ursula von der Leyen décrit le principe dit en cascade : achats d’abord en Ukraine ou dans l’Union ; si les délais ne le permettent pas, achats à l’extérieur, c’est-à-dire, dans les faits, surtout aux États-Unis. L’urgence militaire sert d’accélérateur à la dépendance industrielle. L’Europe soutient l’effort de guerre et, ce faisant, renforce le fournisseur dont elle dépend déjà. À moyen terme, cela veut dire budgets publics sous tension, dette accrue, arbitrages plus douloureux entre dépenses civiles et militaires, et un marché européen de la défense qui peine à s’unifier face à une base industrielle américaine déjà consolidée.
Il faut cependant éviter une lecture trop simple : l’Amérique ne se retire pas, elle redéfinit sa présence. L’épisode Rubio ne signifie pas un désengagement total, mais une sélection des leviers. La sénatrice Jeanne Shaheen évoque l’augmentation du budget dédié au partage du renseignement en Ukraine : Washington montre qu’elle entend conserver actives les fonctions qui comptent vraiment, celles qui permettent d’orienter la guerre sans en porter tout le poids. Renseignement, technologies, capacités de commandement, industrie, et en arrière-plan, la garantie nucléaire : ce sont les instruments décisifs. Le reste, c’est-à-dire la charge financière et politique du quotidien, glisse progressivement vers l’Europe. L’asymétrie devient plus sophistiquée : les États-Unis restent indispensables précisément là où l’Europe, faute d’autonomie, ne peut pas prendre la main.
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Dans ce contexte, le chapitre britannique produit un autre signal fort. Keir Starmer lâche une formule qui aurait fait frémir les pères fondateurs de l’intégration : la puissance militaire est la monnaie du siècle. Il ajoute que l’Europe doit bâtir son hard power pour dissuader, et être prête à combattre si nécessaire. Il affirme que la Russie pourrait utiliser l’outil militaire contre l’Europe avant la fin de la décennie. D’où la mise en avant de la coopération nucléaire entre le Royaume-Uni et la France, confirmée par Starmer et Macron. Ce dernier annonce qu’il précisera dans les prochaines semaines comment la dissuasion française pourrait s’inscrire dans une architecture de sécurité européenne. Le fait même que des documents sur des options nucléaires européennes circulent à Munich montre que le sujet est travaillé depuis longtemps et qu’il franchit maintenant un seuil politique. Von der Leyen parle de réintégration stratégique du Royaume-Uni dans l’espace politico-militaire européen, comme si, sur la défense, la Brexit s’effaçait. Mais cette réintégration ouvre une autre ligne de tension : Londres et Paris, dans l’histoire, n’ont jamais accepté d’être des puissances ordinaires. Si elles deviennent les piliers de la sécurité européenne, elles deviennent aussi des prétendants à la direction.
Au final, Munich 2026 ne révèle pas un plan de paix ; elle révèle une grammaire de la continuité de la guerre : pression, usure, réarmement, dissuasion, prêts, achats externes, discours apaisants et gestes qui contredisent. L’illusion d’une coordination transatlantique se maintient tant qu’elle sert de colle narrative. Mais la substance est ailleurs : l’Europe accepte l’asymétrie pour préserver l’ombrelle américaine, et, en l’acceptant, elle normalise la guerre comme état durable, non comme exception. C’est, plus que toute phrase prononcée sur scène, la conclusion stratégique la plus lourde de cette édition.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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