TRIBUNE – Qui êtes-vous, Jean-David Levitte ?

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité » (Démocrite). Dimanche 14 juin 2026, Donald Trump, connu de la terre entière pour ses excès, fêtera son quatre-vingtième anniversaire dans la joie et l’allégresse de ses succès diplomatiques, notamment en Iran et en Ukraine. Le même jour, Jean-David Levitte, ambassadeur dignitaire de France retraité, inconnu du grand public, célébrera également son quatre-vingtième anniversaire. Le quarante-septième Président des États-Unis s’épanouit dans l’ostentation. Le grand serviteur de l’État français, aujourd’hui membre de l’Institut, s’épanouit dans la discrétion. Le milliardaire new-yorkais n’a pas de politique étrangère et ignore les canons de la diplomatie. Le diplomate français contribue à la définition d’une politique étrangère d’inspiration gaulliste et à sa mise en œuvre par une diplomatie de l’efficacité. Le moins que l’on soit autorisé à dire est que Jean-David Levitte a mené une excellente carrière d’Excellence. Une brillante carrière frappée au sceau d’une discrétion assumée. Aujourd’hui, il poursuit une nouvelle carrière sous le dôme de l’Institut.
Une excellente carrière d’excellence
Qui est Jean-David Levitte ? Né le 14 juin 1946 à Moissac, il est le fils de Georges Lévitte, un immigré juif russe, professeur d’hébreu et de religion qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, fait passer des enfants juifs en zone libre. Ses grands-parents paternels sont déportés et morts à d’Auschwitz. Sa mère, Doreen Duggan, est d’origine britannique et afrikaner. Marié depuis le 20 mars 1970 à Marie-Cécile Jonas, Jean-David Levitte est le père de deux filles, Mathilde et Camille.
Quelle est sa formation secondaire et universitaire ? Après des études secondaires au Lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine, il suit en parallèle trois cursus. Titulaire d’une licence en droit, Jean-David Levitte est diplômé de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris et de l’École nationale des langues orientales (INALCO) en chinois, malais et indonésien.
Comment se présente sa carrière diplomatique ? 1970 : En 1970, il intègre le Quai d’Orsay par le concours des secrétaires des affaires étrangères (Cadre d’Orient). En 1971, il occupe le poste de vice-Consul à Hong Kong. De 1972 à 1974, il est troisième secrétaire à Pékin. De 1974 à 1975, il est rédacteur à la Direction des affaires économiques du ministère des Affaires étrangères. De 1975 à 1981, il est chargé de mission au secrétariat général de la présidence de la République[1]. De 1981 à 1984, il est conseiller à la Mission permanente de la France auprès des Nations unies à New York. De 1984 à 1986, il est sous-directeur de l’Afrique de l’Ouest au ministère des Affaires étrangères. De 1986 à 1988, il est directeur adjoint du cabinet du ministre des Affaires étrangères, Jean-Bernard Raimond. De 1988 à 1990, il est Ambassadeur, Représentant permanent de la France auprès des Nations unies à Genève. De 1990 à 1993, il est directeur d’Asie et Océanie au ministère des Affaires étrangères. De 1993 à 1995, il est directeur général des relations culturelles, scientifiques et techniques du ministère des Affaires étrangères et président de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger. De 1995 à 2000, il est conseiller diplomatique et sherpa du président de la République, Jacques Chirac. En 2002, il est brièvement Représentant permanent de la France auprès des Nations unies à New York. De 2002 à 2007, il est Ambassadeur à Washington. De 2007à 2012, il est conseiller diplomatique et sherpa du président de la République, Nicolas Sarkozy. Il est élevé à la Dignité d’Ambassadeur de France, le maréchalat des diplomates, le 13 décembre 2006.
Quelles sont ses décorations ? Jean-David Levitte est Commandeur de la Légion d’honneur, chevalier de l’ordre national du mérite et commandeur dans l’ordre des Arts et des Lettres.
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Une brillante carrière à la discrétion assumée
Jean-David Levitte préfère l’élégance à la négligence. Il semble sorti tout droit d’une gravure de mode. Il ne manque ni de tenue, ni de retenue. Toujours affable et avenant, il se montre souriant à tous ses interlocuteurs. On ne lui connait que peu ou pas d’ennemis. C’est peu dire qu’il pratique à la perfection l’art du dialogue et du consensus. Peut-être rumine-t-il ses éventuelles rancunes dans le silence ? Mais, le haut fonctionnaire est déterminé, sachant tracer son chemin comme le démontre amplement son déroulement de carrière hors du commun. L’une des plus belles carrières du Quai d’Orsay, s’il en est. Durant quatre décennies, il porte la voix de la France à l’international, ses valeurs et ses principes. La culture à la française fait partie de son ADN.
Jean-David Levitte préfère l’ombre à la lumière. Il préfère les arcanes du pouvoir aux ors du pouvoir. Il préfère l’humilité à l’hubris. Il est parfaitement à l’aise dans son rôle d’éminence grise du plus haut personnage de l’État[2]. Il ne cède ni au tropisme de la rédaction de ses Mémoires ni à celui de commentateur à chaud de l’actualité internationale sur les plateaux des chaînes d’information en continue Il laisse ce privilège à certains de ses ex-collègues qui brillent dans ce genre d’exercice. Nous pensons naturellement à Gérard Araud. La diplomatie de la téléréalité, très peu pour lui. Pourtant, Jean-David Levitte aurait matière à coucher sur le papier ses exploits passés, lui qui a conseillé trois Présidents de la Cinquième République. Un record jamais égalé à ce jour. Il sait parfaitement que « celui qui impose les mots oriente les décisions »[3]. L’homme ne se dévoile que rarement. Il a ses pudeurs. En 2026, il contribue à l’ouvrage consacré à Valéry Giscard d’Estaing (qu’il a servi au titre de sa cellule diplomatique)[4] sous forme de deux brefs et intéressants articles respectivement intitulés : « Une vision gaulliste de l’influence française dans le monde » et « La France face au déclin du Shah d’Iran et à l’émergence de l’Imam Khomenei ». On y découvre ou redécouvre (pour certains qui ont la chance de croiser sa route) la clarté de la pensée géopolitique et la fluidité du style diplomatique de ce diplomate. Elles devraient servir de modèle à bien de nos dirigeants actuels adeptes de la com’ à tout-va ainsi qu’aux diplomates novices experts en textos, courriels et autres joyeusetés de l’e-monde.
Jean-David Levitte cultive l’art du silence. Rares sont ceux qui savent exactement ce que pense vraiment Jean-David Levitte sur tel ou tel de ses condisciples, sur telle ou telle question internationale. Il cultive l’art de la discrétion, voire du secret avec maestria. À l’instar du général de Gaulle, il sait que « La sobriété du discours accentue le relief de l’attitude. Rien ne réhausse l’autorité mieux que le silence, splendeur des forts et refuge des faibles, prudence des orgueilleux et fierté des humbles, prudence des sages et esprit des sots »[5]. « Ce gentleman de l’Élysée » est l’archétype du diplomate de l’ancienne école. Dans le jargon diplomatique, il est surnommé « Diplomator », du fait de ses qualités en la matière. C’est peu dire que ses talents sont unanimement reconnus par les professionnels de la Maison des bords de Seine et bien au-delà.
Une nouvelle carrière sous le dôme de l’Institut
Jean-David Levitte ne saurait rester inactif, une fois venu le temps de la retraite. En effet, il est élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques le 17 décembre 2007 au fauteuil de Raymond Triboulet (1906-2006). Le moins que l’on puisse dire est qu’il y excelle dans cette nouvelle enceinte prestigieuse, de l’avis de tous. Depuis le début de l’année 2026, il assure une présidence annuelle tournante très remarquée au sein d’une Sainte Trinité qui représente le Bureau (en plus de l’intéressé, figurent Bernard Stirn, secrétaire perpétuel, ex-président de la section du contentieux du Conseil d’État et le vice-président, Haïm Korsia, grand Rabin de France). D’abord, son analyse de l’état du monde présentée au début de sa présidence, le 6 janvier 2026, vaut le détour tant elle est brillante et synthétique[6]. Elle est intitulée : « Après cinq siècles de domination occidentale, quel avenir pour le monde ? »[7] À cette occasion, il présente le programme des séances de l’année 2026 autour d’une interrogation fondamentale : comment reconstruire un ordre international alors que les fondations mêmes de l’architecture héritée du XXe siècle vacillent ? Son propos liminaire établit un diagnostic des bouleversements géopolitiques contemporains, préalable indispensable à toute réflexion prospective sur les défis civilisationnels à venir. Du niveau de Ramses 2026 en modèle réduit ![8] Ensuite, tous les intervenants qu’il fait intervenir (ambassadeurs, généraux, experts …) sous son auguste présidence sont de très haute tenue. Rien à voir avec nos diplomates et militaires de plateau de télévision. Ses collègues lui en sont infiniment reconnaissants. Par ailleurs, ses rares podcasts de l’Académie des Sciences morales et politiques ne manquent pas d’intérêt[9].
Pour être complet, ses multiples activités de conseil lui valent quelques critiques acerbes de la bien-pensance germanopratine médiatique en mal de scoops et de buzz. Il n’est nul besoin de s’y étendre. Laissons à d’autres le soin de juger du bienfondé ou non de ces accusations ! Dans sa biographie, la plus récente, seule figure, au titre de ses activités annexes, la mention : « Président de la Fondation Geneva Council for Security Policy (GCSP) ».
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Un Talleyrand de l’ombre ?
« Soyez vrai, mais discret ; soyez ouvert, mais sage ». Comment mieux résumer, en ces quelques mots simples, la personnalité complexe du sage chinois, Jean-David Levitte que ne le fait Voltaire ? Diplomate de facture classique, il est également diplomate de la modernité, d’une certaine modernité hors des sentiers battus. Celui qui préfère conseiller et agir efficacement dans l’ombre plutôt que privilégier l’effet d’affichage et les mots creux dans la lumière crue de la médiasphère omnipotente et omnisciente. S’il sait pratiquer le sens du compromis, voire le sens de l’esquive et, à l’occasion, la souplesse d’échine, il sait pratiquer la diplomatie avec courage et détermination[10]. Deux qualités si peu courantes de nos jours dans les allées du pouvoir où l’on pense qu’un bon mot fait une vérité. Un rappel utile aux réalités premières de la société internationale dans un monde en total bouleversement. Notre Ambassadeur de France dignitaire possède des convictions pragmatiques, pourrait-on dire. Au travers de ces quelques lignes, nous espérons modestement avoir contribué à répondre à l’énigme : qui êtes-vous Jean-David Levitte ?
Joyeux anniversaire Monsieur l’Ambassadeur !
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Dans l’une des biographies les plus récentes, il y est indiqué : « Appelé par VGE à rejoindre l’Élysée de 1975 à 1981 ».
[2] Charles Zorgbibe, Les éminences grises …dans l’ombre des princes qui nous gouvernent, éditions de Fallois, 2020.
[3] Dominique de Villepin, Le pouvoir de dire non, Flammarion, 2025.
[4] Louis Giscard d’Estaing (sous la direction de), VGE le visionnaire. 1926-2020, éditions Eyrolles, 2026.
[5] Charles de Gaulle, (présentation d’Hervé Gaymard), Le fil de l’épée », Tempus, 2024.
[6] Le verbatim de la présentation de Jean-David figure en intégralité sur le site de l’Académie des Sciences morales et politiques.
[7] https://academiesciencesmoralesetpolitiques.fr/2026/01/05/communication-de-jean-david-levitte-apres-cinq-siecles-de-domination-occidentale-quel-avenir-pour-le-monde/
[8] Thierry de Montbrial/Dominique David (sous la direction de), Le nouvel échiquier. Qui gouverne le monde ? Europe : ses marges stratégiques. Afrique, le géant empêché, Dunod, 2026.
[9] https://podcasts.institutdefrance.fr/academiciens/jean-david-levitte
[10] Alain Juppé, Une histoire française. Mémoires, Tallandier, 2023, p. 163.
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