DÉCRYPTAGE – Le Sahara occidental et la guerre silencieuse des drones

DÉCRYPTAGE – Le Sahara occidental et la guerre silencieuse des drones

lediplomate.media — imprimé le 13/06/2026
 mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz rouvre le jeu entre le Maroc, le Polisario et l’Algérie

La mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz, cadre militaire du Front Polisario et fils du dirigeant historique sahraoui Mohamed Abdelaziz, n’est pas seulement un épisode de guerre de basse intensité dans le désert. C’est un signal politique et militaire très précis. Rabat montre qu’il peut frapper des figures considérées comme importantes au sein de l’appareil politico-militaire sahraoui, tandis que le Polisario perd un homme jeune, symboliquement important et présenté par certaines sources comme une possible figure de continuité future dans la direction du mouvement.

Selon El País, l’attaque de drones attribuée au Maroc a également provoqué la mort de deux autres combattants sahraouis et s’est produite alors que l’envoyé de l’ONU, Staffan de Mistura, se trouvait dans les camps de réfugiés de Tindouf, en Algérie.

Le fait militaire est évident : le Maroc a transformé le drone en instrument central de contrôle du territoire contesté. Il ne s’agit plus de la guerre classique du Sahara, faite de colonnes mobiles, d’embuscades, de patrouilles et d’artillerie légère. La supériorité technologique permet à Rabat de surveiller, d’identifier et de frapper des objectifs mobiles le long, ou au-delà, du mur défensif qui sépare les zones contrôlées par le Maroc de celles revendiquées par le Polisario. La guerre devient moins visible, mais plus précise ; moins spectaculaire, mais plus efficace.

La mort d’un héritier politique

Le nom de Lahbib Mohamed Abdelaziz pèse pour des raisons qui dépassent son rang militaire. Son père, Mohamed Abdelaziz, a dirigé le Front Polisario de 1976 à 2016, incarnant pendant quarante ans la cause de l’indépendance sahraouie. Frapper le fils, c’est toucher une mémoire politique, une généalogie de la lutte et une possible ligne de renouvellement interne.

Du point de vue marocain, l’opération s’inscrit dans une logique de prévention et de décapitation sélective. Rabat n’a pas besoin de lancer de grandes offensives conventionnelles s’il peut neutraliser des cadres militaires et politiques jugés dangereux. Du point de vue sahraoui, en revanche, l’attaque confirme l’asymétrie croissante du conflit : d’un côté, un État doté de capacités technologiques, d’un soutien international croissant et d’un contrôle administratif sur la majeure partie du territoire ; de l’autre, un mouvement politico-militaire qui conserve une légitimité historique et une reconnaissance internationale, mais dispose de moyens beaucoup plus limités.

La véritable question : territoire, souveraineté et légitimité

Le Sahara occidental n’est pas seulement un différend territorial. C’est une question de souveraineté, d’identité, de droit international, d’équilibres maghrébins et de rivalité entre le Maroc et l’Algérie. Rabat considère le territoire comme partie intégrante de son unité nationale et propose une autonomie sous souveraineté marocaine. Le Polisario revendique au contraire le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui et continue de considérer le processus de décolonisation comme inachevé.

Ces dernières années, le Maroc a obtenu d’importants résultats diplomatiques. La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental lors de la première administration Trump a modifié l’équilibre politique du dossier. À cela se sont ajoutés l’appui de plusieurs pays européens au plan d’autonomie marocain et l’affaiblissement progressif de la position internationale du Polisario. Cette dynamique explique pourquoi Rabat se sent aujourd’hui plus fort : militairement grâce aux drones, diplomatiquement grâce aux reconnaissances, économiquement grâce aux investissements et à la valorisation du Sahara comme espace énergétique, logistique et atlantique.

Pour le Polisario, le risque est double. D’un côté, perdre des capacités militaires et des cadres opérationnels. De l’autre, voir sa cause se transformer, aux yeux d’une partie de la communauté internationale, d’une question d’autodétermination en problème de sécurité régionale. Certains milieux politiques occidentaux cherchent en effet à associer le Polisario à l’Iran, au Hezbollah ou à d’autres réseaux hostiles au bloc euro-atlantique. C’est une narration dangereuse pour le mouvement sahraoui, car elle déplace le terrain du droit des peuples vers celui de la sécurité et de l’antiterrorisme.

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L’Algérie observe, mais elle n’est pas neutre

Aucune analyse du Sahara occidental n’a de sens sans l’Algérie. Les camps de réfugiés de Tindouf se trouvent sur le territoire algérien, et Alger reste le principal soutien politique et stratégique de la cause sahraouie. Pour l’Algérie, le Polisario est à la fois une question de principe anticolonial, un instrument de pression contre le Maroc et un levier dans la compétition pour l’hégémonie maghrébine.

La mort d’une figure importante du Polisario oblige Alger à un équilibre difficile. Une réaction trop dure pourrait nourrir l’escalade avec Rabat. Une réaction trop faible pourrait être perçue comme un abandon de la cause sahraouie. Le Maroc, de son côté, sait que la dimension régionale du conflit est l’un de ses points les plus sensibles : le véritable affrontement n’oppose pas seulement Rabat au Polisario, mais Rabat à Alger à travers le dossier saharien.

La guerre de basse intensité comme stratégie permanente

Le conflit du Sahara occidental se situe aujourd’hui dans une zone grise. Ce n’est pas la paix, mais ce n’est pas non plus une guerre totale. C’est une confrontation intermittente, faite d’attaques sélectives, de déclarations politiques, de pressions diplomatiques, d’opérations d’influence et de manœuvres internationales. Après la crise de Guerguerat et la rupture du cessez-le-feu, le Polisario a tenté de réactiver le front armé, tandis que le Maroc a répondu par une stratégie de containment technologique et de supériorité opérationnelle.

L’avantage marocain est clair. Le drone permet de surveiller de vastes espaces désertiques, de réduire les risques pour les troupes, de frapper des véhicules en mouvement et d’empêcher le Polisario de retrouver une pleine liberté opérationnelle dans les zones contestées. Mais cette supériorité ne résout pas la question politique. Elle peut contenir l’adversaire, non effacer sa cause. Elle peut éliminer des commandants, non produire une légitimité partagée. Elle peut renforcer Rabat sur le terrain, mais non clore définitivement un conflit qui dure depuis un demi-siècle.

La dimension économique du Sahara

Le Sahara occidental possède aussi une valeur géoéconomique croissante. Ce n’est pas seulement un désert. C’est une façade atlantique, des ressources halieutiques, des phosphates, un potentiel énergétique, un espace logistique et une plateforme vers l’Afrique de l’Ouest. Pour le Maroc, intégrer pleinement le Sahara dans son projet national signifie se projeter vers l’Atlantique africain, consolider les infrastructures, attirer les investissements et transformer le territoire en corridor économique stratégique.

De ce point de vue, la sécurité est indispensable. Toute activité du Polisario remettant en cause le contrôle marocain peut nuire aux investissements, à la crédibilité et aux projets de long terme. L’usage des drones sert donc non seulement des objectifs militaires, mais aussi économiques : garantir que le territoire soit perçu comme contrôlé, administré et intégrable dans le système marocain.

Pour les Sahraouis, cependant, cette même intégration apparaît comme la normalisation d’un fait accompli. Plus Rabat construit, investit, administre et obtient des reconnaissances, plus la perspective de l’indépendance semble s’éloigner. Voilà pourquoi le conflit reste chargé de tension : ce qui, pour le Maroc, relève du développement national est, pour le Polisario, la consolidation d’une occupation.

Le risque d’une lente disparition politique

La mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz intervient à un moment où le Polisario cherche à ne pas perdre sa centralité. D’un côté, il tente de maintenir une pression militaire. De l’autre, il doit affronter une réalité internationale moins favorable qu’autrefois. Même certaines ouvertures vers des solutions négociées et plus flexibles indiquent que le mouvement comprend la difficulté du moment : la lutte armée ne suffit plus, mais la diplomatie sans rapport de force risque de devenir insignifiante.

Rabat semble vouloir exploiter précisément cette phase. Frapper des cadres importants signifie empêcher le Polisario de se réorganiser, mais aussi envoyer un message à ses partisans : la guerre ne produit pas de résultats, elle expose seulement à des pertes. C’est une stratégie d’usure politique autant que militaire.

Le problème est que les conflits gelés disparaissent rarement. Ils peuvent baisser en intensité, devenir invisibles, sortir des grands titres internationaux. Mais ils restent dans les camps de réfugiés, dans la mémoire des exilés, dans la propagande des États, dans les rivalités régionales et dans les frustrations des nouvelles générations. La mort d’un jeune dirigeant comme Lahbib risque donc de produire deux effets opposés : affaiblir l’appareil du Polisario à court terme, mais nourrir une nouvelle mythologie du sacrifice à long terme.

Le Maroc a frappé un homme. Mais le conflit du Sahara occidental reste ouvert. Et tant qu’une solution politique crédible ne sera pas trouvée, le désert continuera d’être le lieu où les drones modernes et les blessures coloniales combattent la même guerre avec des langages différents.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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