TRIBUNE – Macron à Munich ou le Munich de Macron ?

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Tous les discours n’avancent point les choses : il faut faire et non pas dire » (Molière). Voilà bien une maxime qui pourrait utilement inspirer notre fringant Président bavard après huit années d’un règne sans partage et sans complexe ! Après avoir planté un chêne dans les jardins de l’Élysée pour commémorer le vingtième anniversaire de la mort d’Ilan Halimi[1], le Chef de l’État file illico presto vers la Bavière pour prononcer un discours de haute tenue dans le cadre de la fameuse Conférence sur la sécurité, le 13 février 2026[2]. Cette enceinte résonne encore de la charge du vice-Président américain, J. D. Vance contre une Europe décadente, en 2025[3]. Ce pourrait être une sorte de réponse du berger à la bergère. Sous le regard émerveillé, énamouré de Jean-Noël Barrot, de Benjamin Haddad (pour le Quai d’Orsay) et d’Alice Rufo (pour Balard) mais aussi de la Gauleiterin, Ursula von der Leyen (pour la Commission européenne), Emmanuel Macron pérore en anglais durant quarante interminables minutes, un authentique hymne à l’amour d’une Europe irréelle qui met en évidence de manière crue un autre hymne à la réalité, celle d’une diplomatie de l’impuissance.
À lire aussi : Édito – Europe : La révolution qui vient — sursaut ou disparition
Hymne à l’amour d’une Europe irréelle
Comme toujours, il est toujours extrêmement difficile de trouver un fil conducteur simple dans cette suite emberlificotée de périphrases qui se veut être une pensée blasphématoire. À y regarder de près, trois thèmes sont abordés de manière lyrique par Emmanuel Macron dans un style décousu qui lui est propre.
Le premier thème constitue une sorte de plaidoyer pro domo interminable pour l’Union européenne. Après avoir rappelé que l’Union européenne possède de multiples atouts qu’elle sous-estime, préférant l’exercice de l’auto-flagellation (« L’Europe a été vilipendée comme une construction vieillissante, lente et fragmentée, reléguée par l’histoire ») il en vient à tout ce qui devrait changer pour qu’elle apprenne à se sentir comme une « puissance géopolitique », ce « qui n’est pas dans son ADN ». En résumé, il faut défendre l’Europe et ses mantras (liberté d’expression, paix par l’interdépendance …) ; agir en tant qu’Européens et meilleurs amis des États-Unis ; exprimer nos positions européennes ; montrer que « nous sommes sérieux » ; réduire nos dépendances multiples ; soutenir l’Ukraine ; rechercher une paix claire avec la Russie tout en restant un bon partenaire pour les États-Unis, un partenaire respecté. Cessons de nous critiquer à longueur de temps et accélérons pour aller dans cette direction, martèle Jupiter le Grand !
Le second thème est un appel pathétique à continuer sans relâche à aider militairement et financièrement l’Ukraine pour qu’elle résiste à l’agression de la soldatesque russe[4] qui se déploie en Méditerranée et en Afrique. Les différents trains de sanctions que nous avons imposés à la Russie portent leurs fruits en dépit de l’aide de Pékin. Nous ne devons surtout pas accepter les conditions posées par Moscou pour parvenir à un accord de paix et devons accroître nos pressions sur Vladimir Poutine. Il ne saurait être question d’une paix sans la présence des Européens à la table de négociation. La coalition des volontaires a amplement démontré son efficacité. Emmanuel Macron martèle à l’envie « Pas de négociation sans les Européens » avec le succès que l’on sait.
Le troisième thème est une invitation pressante à lutter efficacement contre toutes les formes d’ingérence étrangère, et cela plus encore dans la perspective des prochaines élections, suivez mon regard (!). Que doit faire l’Union européenne – trop faible et trop naïve – de manière urgente pour garantir la sécurité de nos sociétés ? S’en suit une liste peu organisée de propositions échevelées : établir un agenda européen les réseaux sociaux pour en règlementer l’utilisation[5] ; être respecté dans le cadre de la relation transatlantique ; défendre notre démocratie, nos institutions européennes ; notre influence, notre démocratie …
À prendre un minimum de hauteur par rapport au prononcé de ce texte, prévaut la nette impression que la parole présidentielle démonétisée met en lumière une diplomatie de l’impuissance.
À lire aussi : TRIBUNE – Ukraine : Yalta, Munich ou Berlin ?
Hymne à la réalité d’une diplomatie de l’impuissance
Par quel qu’angle que l’on analyse ce discours (forme ou fond), force est de constater – même avec la meilleure volonté du monde – il sonne particulièrement creux, faux. Un classique de la diplomatie déclamatoire chère à Emmanuel Macron.
Sur la forme, manifestement logique et Jupiter font deux. Emmanuel Macron alterne lecture de son texte écrit à l’avance et envolées lyriques, imprécations improvisées au fil de son humeur de stratège au petit pied. Il se transforme rapidement, peut-être à l’insu de son plein gré, en bonimenteur, en prédicateur évangéliste illuminé, en tacticien à la petite semaine qui peine à dominer son sujet. Pire encore, y compris en relisant sa prose à tête reposée, à plusieurs reprises, un stylo à la main, il est difficile de trouver un point de départ et un raisonnement logique conduisant à un point d’arrivée clair et précis. Tel un feu d’artifice, son exposé part dans tous les sens, rien à voir avec celui du chancelier allemand.
Sur le fond, nous sommes confrontés à un authentique bibelot d’inanité sonore, un discours hors-sol qui ne tient pas compte du rapport de force sur le terrain et à la table de négociation dont nous sommes toujours exclus. Emmanuel Macron se comporte en parfait adepte de la méthode du bon docteur Coué, comme nous le relevons régulièrement dans nos analyses. Il ignore, comme le rappelle le général de Gaulle, « qu’il faut prendre les choses comme elles sont car on ne fait pas de politique autrement que sur des réalités. Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. Je répète, il faut prendre les choses comme elles sont ». On ne peut indéfiniment mettre en avant des concepts comme celui de « souveraineté européenne » ou « d’autonomie stratégique » pour se faire plaisir mais cela ne rime à rien si nos partenaires n’en veulent pas, trop attachés qu’ils sont à une relation transatlantique forte.
Un constat d’évidence s’impose. Emmanuel Macron et Friedrich ne sont manifestement sur la même longueur d’onde dans leur approche de leur relation avec les États-Unis à écouter leur discours respectif à Munich[6]. Ce qui n’est certainement pas de bon augure pour la suite.
À lire aussi : ANALYSE – L’Europe n’existe pas stratégiquement : Nous sommes des spectateurs de notre propre destin
Bienvenue au café du commerce
« Mieux vaut agir que discourir » (proverbe français). Cinq mots simples mais ô combien pertinents que le forcené de l’Élysée devrait méditer à plus d’un an de la fin de son mandat s’il en est encore capable. Avant-hier à Davos pour le Forum économique mondial (20 janvier 2026), hier à Munich, pour la Conférence sur la sécurité (13 février 2026), Emmanuel Macron, Président prométhéen pratique à merveille la diplomatie du saltimbanque. Tel un vulgaire bonimenteur de foires, il harangue les foules en parfait commentateur d’un monde en plein bouleversement sur lequel il n’a aucune prise. Que peut-on raisonnablement et objectivement retenir de sa péroraison martiale, de sa choucroute bavaroise du 13 février de l’an de grâce 2026 ? Pas grand-chose ou si peu. Faire du bruit (le buzz) pour exister. « Much ado for nothing » pour un vulgaire bavardage de salon déclamé haut et fort dans la langue de Shakespeare ! Bravo pour la défense de la francophonie par celui qui devrait en être l’ardent défenseur. La piètre prestation d’Emmanuel Macron à Munich s’apparente, à bien des égards, au Munich de la diplomatie d’Emmanuel Macron.
À lire aussi : L’intégralité du discours de JD Vance aux Européens à Munich : « Écoutez ce que votre peuple vous dit » !
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Louise Couvelaire, Macron dénonce « l’hydre antisémite », Le Monde, 15-16 février 2026, p. 7.
[2] https://www.elysee.fr/toutes-les-actualites
[3] Claire Gatinois/Philippe Ricard, Transatlantisme. Une relation au bord de la rupture, Le Monde, 15-16 février 2026, pp 16-17.
[4] Rémy Ourdan (propos recueillis par), Yaroslav Hrytsak : « L’Ukraine est toujours debout, contre toute attente. C’est un miracle, Le Monde, 15-16 février 2026, p. 19.
[5] L’Union européenne sous influence, Le Monde, 15-16 février 2026, p. 18.
[6] Elsa Conesa/Claire Gatinois, À Munich, Paris et Berlin exposent deux visions de l’Europe, Le Monde, 15-16 février 2026, p. 5.
#Macron, #Munich2026, #ConferenceMunich, #DiplomatieFrancaise, #UnionEuropeenne, #SouveraineteEuropeenne, #AutonomieStrategique, #GuerreUkraine, #Russie, #Poutine, #OTAN, #Transatlantique, #UrsulaVonDerLeyen, #JeanDaspry, #Geopolitique, #PolitiqueFrancaise, #DiscoursPolitique, #Realpolitik, #PuissanceEuropeenne, #EuropePuissance, #DefenseEuropeenne, #CriseEuropeenne, #MacronMunich, #DiplomatieEuropeenne, #InfluenceFrancaise, #StrategieEuropeenne, #ElectionEuropeenne, #IngerenceEtrangere, #RelationUSA, #SecuriteInternationale, #MunichSecurityConference, #JDVance, #FriedrichMerz, #CommissionEuropeenne, #DebatStrategique, #AnalysePolitique, #TribunePolitique, #LeadershipEuropeen, #DeclinEuropeen, #PolitiqueEtrangere
