TRIBUNE – C’est parti pour le mercato des grandes ambassades !

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années » (Le Cid, Pierre Corneille). C’est ce que se disent mezzo voce les diplomates experts et conseillers œuvrant au sein de la cellule diplomatique de l’Élysée qui pensent à leur avenir à moins d’un an du départ de leur chef adulé, Kim Jong Macron. L’homme qui vient de briller au firmament de la galaxie diplomatique tant à Évian (réunion du G7), qu’à Versailles (célébration du 250ème anniversaire de l’indépendance des States) ! Gouverner, c’est prévoir surtout son avenir administratif lorsque l’on dispose des bons appuis au bon moment. Être grand serviteur de l’État, c’est aussi savoir se servir de l’État au bénéfice de ses légitimes intérêts de Carrière. Pourquoi s’en priver en un temps où les recasages des copains fonctionnent à plein rendement : Conseil constitutionnel, Cour des Comptes, Banque de France, autorités administratives indépendantes (AAI), Préfectorale …[1] Le volatil dresse un rapide survol du futur jeu de chaises musicales pour l’attribution de la direction des ambassades les plus prestigieuses du circuit diplomatique français[2]. Un nécessaire retour sur la théorie des nominations d’Ambassadeurs, faite de procédures contraignantes, s’impose pour appréhender le fossé qui la sépare de la pratique qui s’apparente à un grand n’importe quoi institutionnalisé.
La théorie : Le respect de procédures contraignantes
La France éternelle est le pays de la norme reine et de la procédure picrocholine. Ce qui vaut pour les règles régissant la Fonction publique vaut à fortiori pour la désignation des Ambassadeurs.
Au fil du temps, transparence oblige, le Quai des Brumes met au point des procédures bien encadrées devant présider à la nomination des Ambassadeurs. Cela tombe à pic, l’une des procédures a pour nom « Transparence » qui a pour surnom « L’Opaque ». En qui consiste ce machin ? Plusieurs mois à l’avance, la Direction générale de l’Administration fait circuler sur l’intranet du Ministère la liste des postes devant se libérer l’année suivante à charge pour les candidats de faire part de leurs desideratas en proposant trois choix. À partir de ce moment, la machine se met en branle. À côté de chaque poste figurent les noms de tous les postulants. Débute alors un processus de sélection, plus opaque que transparent, impliquant la Direction des ressources humaines, l’Inspection générale des Affaires étrangères, le Secrétariat général du Quai d’Orsay, le Cabinet du ministre des Affaires étrangères, Matignon et, bien évidemment, la Présidence de la République pour les nominations d’Ambassadeurs et Consuls généraux importants … sans parler des interventions extérieures occultes par nature (franc-maçonnerie pour ne pas la nommer). Des entretiens sont organisés avec les primo-ambassadeurs pour tester leurs qualités humaines, managériales … Doivent être pris en compte dans les choix d’autres critères plus subjectifs : quotas de femmes, d’agents issus de la diversité, d’agents LGBTQI+ … L’affaire n’est pas aisée.
Il va sans dire mais cela va mieux en le disant que les postes les plus prestigieux sont attribués de gré à gré sur la base de critères plus subjectifs : anciens élèves de l’ENA, membres de cabinets ministériels et, surtout, conseillers à la cellule diplomatique de l’Élysée … Ces derniers disposent d’un atout-maître à l’heure du choix d’autant plus qu’il revient au Président de la République de procéder à la nomination des Ambassadeurs comme ce droit lui est conféré par l’article 13 de la Constitution du 4 octobre 1958 :
« Il nomme aux emplois civils et militaires de l’Etat. Les conseillers d’Etat, le grand chancelier de la Légion d’honneur, les ambassadeurs et envoyés extraordinaires, les conseillers maîtres à la Cour des comptes, les préfets, les représentants de l’Etat dans les collectivités d’outre-mer régies par l’article 74 et en Nouvelle-Calédonie, les officiers généraux, les recteurs des académies, les directeurs des administrations centrales, sont nommés en Conseil des ministres »[3].
La mécanique semble bien huilée et fonctionner dans des conditions d’objectivité optimales. Mais, la pratique suivie depuis belle lurette semble moins convaincante. Le Prince aime bien nommer ses proches aux postes d’Ambassadeurs les plus prestigieux, faisant fi des critères exposés ci-dessus, en particulier le système de la méritocratie à la française. Nous en avons un exemple concret avec la préparation du prochain mouvement d’Ambassadeurs sur lequel le château communique peu[4]. La connivence l’emporte souvent sur la compétence stricto sensu dans la Macronie déclinante.
C’est bien connu, dans la France des valeurs (sans valeur) et des principes (à géométrie variable), « appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder », nous rappelle cette boutade attribuée à ce maître de la diplomatie qu’est Talleyrand ! Et, c’est bien le cas lorsqu’il s’agit de désigner les plus brillants diplomates qui devront occuper les plus prestigieuses ambassades !
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La pratique : le grand n’importe quoi institutionnalisé
Le Canard enchaîné cite les exemples des grandes pointures de la diplomatie française, actuellement en mission spéciale à la cellule diplomatique de la Présidence de la République, qui se battent au couteau pour écarter les éventuels empêcheurs de tourner en rond et faire droit à leurs légitimes prétentions. Là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir.
Le premier candidat au départ est bien évidemment le sinistre chef de la cellule diplomatique, Emmanuel Bonne – bien connu des lecteurs de ce site – qui se voit depuis toujours accéder au poste d’Ambassadeur, Représentant permanent de la France auprès de l’ONU, surtout siégeant au banc de la France dans l’enceinte très select du Conseil de sécurité. L’ont précédé à cette importante fonction des grands de la Maison : Jean-David Levitte ou Gérard Araud. Normalement, la cause est entendue, transparence ou pas, en raison des Oukazes jupitériens sauf que l’actuel titulaire du poste, Jérôme Bonnafont, un chiraquien bon teint, ex-cabinard à l’Élysée (énarque, digne représentant du « Gay d’Orsay ») n’occupe ce poste que depuis quinze mois. Le virer ressemblerait à une sanction déguisée même si le Conseil d’État (le fameux « Conseil des Tatas ») n’est pas très regardant en la matière (acte de gouvernement, postes à la discrétion du gouvernement). C’est bien connu, qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage. Or, l’actuel titulaire du poste aurait été jugé trop mou dans son traitement de la guerre en Iran, entraînant, dit-on, l’ire de Jupiter qui se serait ouvert de la disgrâce prochaine de ce diplomate. L’affaire semble entendue.
Le deuxième candidat au départ est peu connu du grand public tant il officie dans l’ombre en qualité de conseiller pour les affaires stratégiques. Xavier Châtel de Raguet de Brancion, exemple type du sang bleu du vieux Quai d’Orsay qui, à l’occasion (il occupait son premier poste d’Ambassadeur aux Émirats arabes unis), sait avoir le sang chaud avec la gente féminine[5]. Crime de lèse-diplomatie mais lorsque l’on vient du Château, l’on passe facilement l’éponge sur de menus turpitudes d’antan. Ce diplomate de talent a des dents à rayer le parquet. À cinquante ans, l’ambitieux ambitionne de décrocher Londres et il n’en démord pas. L’actuelle titulaire du poste, Hélène Duchêne a soixante-trois ans et aucune grande autre ambassade ne lui aurait été proposée. Petit souci, l’actuel directeur de cabinet du Ministre des Affaires étrangères, Aurélien Lechevallier court le même gros lièvre. Mais, le jeune Xavier est de la même promotion de l’ENA qu’un certain Emmanuel Macron. Cela peut servir en cas de difficultés de dernière minute.
Le troisième candidat au départ est donc Aurélien Lechevallier, âgé lui aussi de cinquante ans et de la même promotion de l’ENA qu’Emmanuel Macron. Il a occupé en son temps le poste de conseiller diplomatique adjoint à l’Élysée avant d’être nommé Ambassadeur en Afrique du Sud. Son affaire est réglée. Il accepte, à titre de maigre lot de consolation de Londres, de se rabattre sur l’Ambassade de France à Washington. Décidément, la jeune garde a le vent en poupe.
Le quatrième candidat au départ est un certain Alexis Dutertre, ENA, HEC, conseiller pour les affaires européennes à l’Élysée trépigne pour obtenir le poste prestigieux d’Ambassadeur, Représentant permanent de la France auprès de l’Union européenne à Bruxelles pour remplacer l’inoxydable, Philippe Léglise-Costa (polytechnicien) qui fait de vieux os à Bruxelles depuis 2017. Alors que notre homme va rejoindre Bruxelles, çà grogne du côté des diplomates blanchis sous le harnais et des Dames qui n’occuperaient plus un seul poste dans les pays du G7. Mais, cela ne va pas au-delà des borborygmes des couloirs feutrés de cette vieille Maison des bords de Seine mais aussi maison de tolérance à bien des égards.
On l’aura compris. Nous sommes très loin des transparences et autres coquecigrues du même acabit. Le Prince fait ce qu’il veut, quand il veut selon son bon pouvoir sans se soucier d’éventuels contre-pouvoirs pour recaser ses quinquagénaires chic et choc dans les meilleurs fromages de la République. La France ne se transforme-t-elle pas en vulgaire République bananière sous la férule du plus jeune Président de la Cinquième République ? Est-ce digne de prétendus grands serviteurs de l’État de se comporter tels de vulgaires chiffonniers ? Qui plus est, l’on peut s’interroger sur la valeur ajoutée de l’expertise de ces petits marquis du Quai d’Orsay lorsque l’on voit le champ de ruines qu’est aujourd’hui notre diplomatie. Soit leurs conseils étaient erronés et on en mesure le résultat in concreto, soit Jupiter ne suit pas leurs avis et à quoi servent-ils ? En dernière analyse, que des inutiles et des incompétents qui coûtent un « pognon de dingue » à la République sans le sou … mais à la bourse déliée. Il est vrai que lorsque l’on aime – et c’est bien le cas – l’on ne compte pas l’argent du contribuable mais qui n’en peut mais. La France éternelle est tout sauf pingre. Elle verse dans une générosité de bon aloi lorsque les finances de la République sont au rouge vif.
Du fait du Prince au roitelet africain ?
« … D’ailleurs, un tel chef est distant, car l’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans l’éloignement »[6]. Distant le premier Président de la Cinquième République le fut à divers titres, en particulier sur les questions que l’on qualifie aujourd’hui de gestion des ressources humaines. L’un de ses anciens directeurs de cabinet (diplomate, ancien de la France Libre) confirmait à l’auteur (en 1990) cette qualité du général de Gaulle. Lorsque l’un de ses anciens collaborateurs quittait le Château pour rejoindre son administration d’origine, le chef de l’État faisait passer indirectement le même message. Il souhaitait que l’intéressé soit « correctement traité ». Rien à voir avec les procédés de notre actuel Président prométhéen, tartuffe des temps modernes, l’homme performatif qui se tourne en ridicule par ses combines de garçon de bain. Nous avons la nette impression d’être revenus au travers de la IIIe République décrits ainsi par Charles Maurras : « Le système gouverne mal mais se défend bien ». Surtout, lorsqu’il s’agit de faire passer l’intérêt personnel au-dessus de l’intérêt général. Et, les conseillers diplomatiques d’Emmanuel Macron en connaissent un rayon en la matière. Telle est la leçon, la morale que l’on peut facilement tirer du lancement du mercato de l’été pour l’attribution des grandes ambassades aux grognards de la Macronerie !
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Jean Daspry, Recasage des copains et tourisme diplomatique, www.lediplomate.media , 12 mai 2026.
[2] Odile Benyahia-Kouider/Christophe Labbé, Les diplos de Macron s’étripent pour ne pas rester à Quai, Le Canard enchaîné, 17 juin 2026, p. 3.
[3] https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000571356/
[4] Corentin Lesueur/Alexandre Pedro/Marie Pouzadoux/Nathalie Segaunes, La communication ciblée des candidats à l’Élysée, Le Monde, 21-22 juin 2026, p. 10
[5] Une femme porte plainte contre un ambassadeur pour retrait de préservatif lors d’une relation sexuelle consentie, www.lefigaro.fr , 29 septembre 2020.
[6] Charles de Gaulle (présentation d’Hervé Gaymard), Du caractère dans Le fil de l’épée, Perrin, 2010, p. 62.
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