ÉCONOMIE – Sanctions contre la Russie : Pourquoi la France risque de payer sa morue au prix fort

Par la rédaction
La géopolitique c’est aussi sur votre table de restaurant ou à la maison. Le Diplomate vous explique comment l’Union européenne – qui s’apprête à combler l’une des dernières brèches de son régime de sanctions contre la Russie – va déstabiliser votre assiette. Peu importe, il faut sanctionner coûte que coûte, même si, même si… vous allez en pâtir !
Le 21e paquet de restrictions contre la Russie, annoncé le 9 juin, prévoit pour la première fois une interdiction totale des importations de cabillaud russe et un net encadrement des livraisons d’autres poissons blancs. Si les Vingt-Sept valident le texte d’ici la mi-juillet, les premières secousses ne se feront pas forcément sentir à Moscou, mais dans les ports français, à Boulogne-sur-Mer, à Lorient, et jusque dans les rayons des supermarchés. C’est ainsi quand on décide de sanctions aveugles et totalement en décalage avec la réalité du commerce mondial des denrées et matières premières.
Officiellement, Bruxelles veut priver la Russie d’une partie des revenus tirés de ses exportations de poisson, estimées en 2025 à près de 830 millions de dollars vers l’Europe. Mais le calendrier est explosif. Cette interdiction arrive alors que le marché du poisson blanc est déjà sous forte tension, miné par la baisse des stocks naturels et la réduction des quotas. Les prix de la morue battent des records, autour de 10 000 dollars la tonne. En retirant l’offre russe du marché européen, les sanctions risquent surtout d’accélérer une hausse déjà engagée.
Comment les sanctions vont toucher l’assiette des Français
La France se retrouve au cœur de cette crise annoncée. Elle est le premier marché européen du surimi, produit à partir de filets de colin d’Alaska et utilisé pour fabriquer les bâtonnets de crabe, mais aussi une partie des produits panés vendus à bas prix. Les usines qui alimentent les marques Findus, Captain Igloou les marques de distributeurs, dont Carrefour, dépendent largement de matières premières russes.
En 2025, les livraisons de filets de colin de Russie vers l’Union européenne ont progressé de 35 %, pour atteindre 126 000 tonnes. L’Allemagne, principal transformateur du secteur, a triplé ses achats de poisson russe, faisant passer la part du colin russe dans son industrie de 55 % à 72 %. Les industriels redoutent déjà une baisse de production, des suppressions de postes et des tensions sociales dans les usines.
C’est tout le paradoxe du dossier : les sanctions visent Moscou, mais le choc immédiat risque d’être européen. La baisse de l’offre et de la concurrence pèsera mécaniquement sur les prix. Selon les premières estimations du secteur, le coût des matières premières pourrait grimper de 30 % à 50 % à court terme. Dans les magasins, cela se traduirait par une envolée du prix des bâtonnets de poisson, des filets panés et des produits qui constituaient jusqu’ici une option accessible pour de nombreux foyers.
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La morue devient rare
Depuis dix ans, les quotas de pêche en mer de Barents ont été fortement réduits. Pour 2025, la commission russo-norvégienne a fixé le total admissible des captures à 347 000 tonnes, soit 23 % de moins que l’année précédente. Le quota russe tombe, lui, à 144 400 tonnes.
La morue, longtemps considérée comme un poisson du quotidien, change de catégorie. Selon Bereznuk, le kilo qui valait encore environ 4,50 euros il y a cinq ans se négocie aujourd’hui autour de 8,50 euros. Les sanctions viennent donc frapper un marché déjà fragilisé. Les alternatives sont limitées : la pêche européenne ne suffit pas à combler le manque, tandis que le poisson américain, possible substitut, pourrait lui aussi renchérir sous l’effet des tensions commerciales et des coûts logistiques.
À l’arrivée, le cabillaud risque de quitter durablement le panier ordinaire pour rejoindre les produits « haut de gamme ». Les rayons de conserves et de poissons panés pourraient se réduire. Pour les familles françaises, habituées à ces produits simples et bon marché, la facture alimentaire s’alourdirait encore.
Le détour asiatique et le risque politique
La Russie, elle, ne sera pas privée de débouchés. Les flux peuvent se rediriger vers l’Asie, d’abord la Chine, la Corée du Sud et le Japon, où la demande reste forte pour la morue comme pour le colin. Une partie des matières premières pourrait même revenir indirectement vers l’Europe après transformation en Chine, sous étiquette chinoise. Bruxelles tente de refermer cette voie en alignant ses mesures sur celles visant la Biélorussie, mais aucune architecture de sanctions ne peut totalement empêcher les circuits de contournement.
Le paquet place aussi Paris dans une position délicate. La décision exige l’unanimité des Vingt-Sept, mais la France ne peut pas, seule, bloquer politiquement l’ensemble sans en assumer le coût diplomatique. L’Allemagne, les Pays-Bas et la Pologne figurent également parmi les pays les plus exposés. Le choix qui s’annonce est donc brutal : afficher la solidarité atlantique face à Moscou, ou affronter la colère d’électeurs pour qui un dîner de poisson pourrait bientôt devenir un luxe, et inutile ici de parler de « délires pro-Russes » ou on ne sait quoi encore. Le réalisme échappe de plus en plus aux pontes « déconnectés » de Bruxelles, mais ça, vous le saviez déjà…
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