
Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » nous rappelle fort à propos le Prix Nobel de littérature pour l’année 1957, Albert Camus. Cette maxime devrait servir de boussole à toute personne responsable et, raison de plus, à toute celle qui est détentrice d’une parcelle d’autorité publique dans notre pays.
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Elle devrait également inspirer les propos publics de ceux qui ont exercé en son temps les fonctions d’Ambassadeurs de France dans leurs critiques de la diplomatie du Président de la République. Manifestement, ce n’est pas le cas de cette volée de 34 Ambassadeurs à la retraite – une grande majorité ayant exercé leurs immenses talents dans des pays arabes et certains comme Consul général de France à Jérusalem, aucun en Israël – qui sévissent dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde sous le titre médiatique et accrocheur « Il est temps que la France reprenne l’initiative au Moyen-Orient »[1].
On l’aura compris, c’est du lourd tant c’est viril et sans fioriture diplomatique. Nous sommes loin du langage du marquis de Norpois de La recherche du temps perdu de Marcel Proust. Finie la langue de bois et ses litotes du monde d’hier. Nous allons voir ce que nous allons voir. Cette tempête sous 34 crânes débouche sur un réquisitoire d’une rare violence mais surtout d’une rare partialité.
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Un réquisitoire d’une rare violence
À la lecture de cette philippique, les bras vous en tombent tant la présentation manque d’une certaine modération, d’une certaine retenue qui sied à tout diplomate digne de ce nom tant elle est à sens unique, passant sur les autres fauteurs de trouble dans la région.
L’existence d’un unique monstre dans la région. Les 34 désignent d’entrée de jeu celui par qui le scandale arrive, Israël dont les méfaits son illimités, innommables, ignobles. Ils méritent clairement des sanctions proportionnées à la gravité de ses crimes insupportables : exigence de l’arrêt de la colonisation et de toute importation venant des colonies ; attribution à l’UNRWA la charge de distribuer l’aide humanitaire ; suspension de l’accord d’association UE-Israël ; suspension de tout matériel militaire à Israël ; exigence de l’accès de la presse internationale à Gaza ; soutien sans réserve à la CPI ; interdiction de notre territoire au Premier Ministre israélien et aux responsables civils et militaires qui soutiennent les exactions, prônent le nettoyage ethnique ; accueil en France des victimes de Gaza les plus touchées ; abandon des poursuites contre les critiques de la politique israélienne, loin de toute apologie du terrorisme.
L’existence de nombreux gentils dans la même région. Rien n’est dit, vraisemblablement par pudeur de gazelle, sur toutes ces bonnes âmes que sont le Hamas et le Hezbollah ou de nos amis iraniens qui détiennent dans leurs geôles accueillantes plusieurs de nos ressortissants comme « otages d’État » et du Qatar qui abritent et financent manu larga les activités d’une organisation qualifiée de terroriste par les principaux pays occidentaux. Toutes parties qui n’ont en tête que la paix dans la région à la condition expresse de la destruction, pour le bien commun, de l’État fantoche du nom d’Israël.
L’existence de pures clauses de style. Le lecteur attentif de cette tribune est frappé par la rapidité avec laquelle ces bons samaritains évacuent l’attaque terroriste du 7 octobre et la libération des otages encore détenus dans des conditions inhumaines par le Hamas. De minimis not curat praetor !
L’existence d’un parti pris évident pour « la cause ». En dernière analyse, cette présentation reflète trait pour trait la position de ce que l’on qualifie de « rue arabe » du Quai d’Orsay qui est sa prestigieuse Direction d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Où est donc passée la défense des intérêts spécifiques de la France dans cette histoire à dormir debout ?
Le discrédit qui frappe ce poulet ambassadorial tient également à sa partialité assumée.
Un réquisitoire d’une rare partialité
À la lecture de cette philippique, l’on reste sans voix tant nos excellences ont une vision partiale pleinement assumée de leur approche du problème palestinien. Ils ne laissent aucune place à la nuance dans leur diatribe contre l’entité sioniste.
Une conception étrange du partage de responsabilité dans la situation à Gaza. Si l’on comprend bien la démonstration de cette lignée d’ambassadeurs, le Hamas serait une bienveillante organisation de résistance à l’occupation illégale de la bande de Gaza mais, aussi et surtout, de ce pseudo-État d’Israël. Il ne porte aucune responsabilité dans le chaos local, dans le détournement de l’aide humanitaire, dans le traitement dégradant et inhumains des otages israéliens par nature coupable de tous les péchés de la Terre Sainte. Tout va très bien madame la marquise.
Une conception étroite du Moyen-Orient, limitée à la seule Palestine et à Israël. Si l’on comprend bien la démonstration de cette lignée d’ambassadeurs, la région du Moyen-Orient, qui figure dans le titre de leur tribune, se réduit à Israël et la Palestine. Les problématiques libanaise ou iranienne échappent à la sagacité sans bornes de nos diplomuches au cœur sensible. Nous n’avons rien compris à l’Orient compliqué qu’évoquait en son temps le général de Gaulle.
Une conception équivoque du « deux poids, deux mesures ». Si l’on comprend bien la démonstration de cette lignée d’ambassadeurs, les millions de morts au Soudan, dans le conflit entre la RdC et le Rwanda ne touchent pas leur sensibilité à fleur de peau pas plus que leur attachement au droit international, à la Charte de l’ONU, aux conventions de Genève et autres CPI. Tous nos ambassadeurs au grand cœur seraient-ils frappés du syndrome de l’indignation sélective ?
Une conception baroque de la défense des intérêts de la France. Si l’on comprend bien la démonstration de cette lignée d’ambassadeurs, il n’est jamais question de la défense des intérêts bien compris de notre pays, au premier rang desquels, la sécurité au sens large du terme. Au nom de quel principe devrions-nous accueillir toute la misère du monde alors que la situation sécuritaire dans notre pays laisse tant à désirer ? Ne serait-ce pas le rôle des États arabes de la région de prendre en charge leurs voisins palestiniens ? Ces ambassadeurs ne veulent pas tirer les leçons de l’affaire Nour Attalalah ?
Cette présentation de nos éminences laisse rêveur tant elle est biaisée, incomplète et de parti pris. Est-ce digne de la fonction d’ambassadeur de France qui devrait être principalement la défense des intérêts bien compris de notre pays à l’exclusion de tout autre ?
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La sainte colère des 34 ambassadeurs
« Tout ce qui est excessif est insignifiant » Cette tribune collective inhabituelle – tant par le nombre des participants que par sa vigueur – est publiée le jour où la France connaît un pic de canicule autour des 40 °C. Peut-être que nos excellences sur le retour ont-elles été importunées par les effets d’une chaleur inhabituelle ? Qui sait ! Tout est possible en cette période de dérèglement climatique et de dérèglement des esprits qui touche même le très sage Quai des Brumes. Nous pouvons tout de même rendre justice à tous ces ambassadeurs pour la pertinence de leur conclusion : « … peut redonner à la France sa voix et son rôle au Moyen-Orient et sur la scène internationale ». Ce qui signifie, en creux, que la voix de notre pays est inaudible aussi bien au Moyen-Orient que dans le monde. Dont acte ! Quant au quotidien Le Monde dont l’argument de vente est « Pour un journalisme fiable », il aurait été dans sa vocation de mettre en regard de la tribune des 34 une autre développant des arguments opposés. Que la France n’exige pas l’application stricte des prescriptions du droit international, de la Charte des Nations unies, des conventions de Genève et du statut de Rome de la part de l’État voyou qui a pour nom Israël et les excellences à bicorne et à plume de la France, patrie universelle des droits de l’homme se mettent en colère. Aussitôt, la meute des 34 ambassadeurs est lâchée.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Collectif de 34 anciens ambassadeurs, Il est temps que la France reprenne l’initiative au Moyen-Orient, Le Monde, 13 août 2025, p. 26.
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