TRIBUNE – Le Quai d’Orsay ou les liaisons dangereuses 

TRIBUNE – Le Quai d’Orsay ou les liaisons dangereuses 

lediplomate.media — imprimé le 02/06/2026
Le Quai d’Orsay
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Errare humanum est, perseverare diabolicum ». Au rythme où vont les choses, l’affaire du diplomate français Fabrice Aidan – révélée au grand jour par la publication des « Epstein Files » – prend un vilain tour au fil des jours[1]. Quelques langues se délient. Quelques folliculaires se défoulent[2]. Quelques secrets s’éventent. Quelques diplomates se planquent[3]. Ainsi, va la vie au Quai d’Orsay qui mérite bien son surnom de Quai des brumes. Il est vrai que nous ne sommes pas encore sortis de ce halo de brume qui recouvre d’un voile pudique les turpitudes multiples de certains de nos diplomuches de haut vol. C’est bien connu, la transparence n’est pas la qualité première du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Étrange est le cas de ce diplomate du nom de Fabrice Aidan dont les actes répréhensibles ou censés l’être sont distillés au compte-gouttes dans les interstices d’une actualité internationale riche en rebondissements. Force est de constater que les informations en notre possession convergent dans le même sens. Elles continuent à soulever les mêmes questions lancinantes entreposées dans le placard à balais et qui restent sans réponse. 

Des informations convergentes distillées au compte-gouttes 

Face à la multiplication des signaux inquiétants qui lui étaient envoyés au fil des années (depuis 2013), le Ministère des étranges affaires[4] semble être resté étrangement sourd et aveugle face à la gravité (sous réserve de la fourniture de preuves irréfragables) des faits invoqués. Il est vrai que ce Département ministériel est peuplé majoritairement de hauts fonctionnaires à la colonne vertébrale dont on peut vanter l’élasticité comme la courbure naturelle. Les jours passent et nous saisissons à la volée quelques informations qui vont toutes dans le même sens. 

Au départ, les faits reprochés à ce diplomate détaché auprès de l’ONU à New York font état d’une consultation régulière de sites pédopornographiques qui attire l’attention tant des services de sécurité du « Machin » que du FBI. Ils justifient son exfiltration immédiate des États-Unis vers la France, via le Canada pour éviter un problème à la DSK. Fabrice Aidan retrouve son administration d’origine (le Quai d’Orsay) qui le tance (il ne repartira plus à l’étranger !) mais ne le sanctionne pas, administrativement) à cette époque, soit en 2013. Elle lui confie d’abord quelques missions ponctuelles à Paris avant qu’il aille voir si l’air est meilleur ailleurs.

Aujourd’hui, en dehors de la saga Epstein, l’affaire rebondit à la suite des révélations du site Mediapart qui évoquent des faits plus graves à tel point que la DGSI serait intervenue. Le service de sécurité intérieure aurait adressé en 2020 un signalement au parquet de Paris qui « mentionnait chez le diplomate une fascination pour les jeunes adolescents ». Une procédure aurait été ouverte et classée sans suite, sans que l’intéressé ne soit entendu.[5] Comprenne qui pourra ! En France, état de droit la justice est indépendante, c’est bien connu.

Plus récemment encore, selon d’autres sources dignes de foi, l’employeur de Fabrice Aidan, la Banque Edmond de Rothschild aurait mis fin brusquement à son contrat pour les raisons évoquées plus haut, en dépit des demandes de clémence de Jeffrey Epstein[6]. Finalement, l’institution financière licencie le diplomate pour « insuffisances professionnelles » tout en lui offrant un dédommagement conséquent dont elle dissimule le montant[7]. Sans parler d’autres informations que nous ignorons encore à ce jour. Après cette affectation et un passage par la case UNESCO, Fabrice Aidan trouve un point de chute chez Engie où il est rattrapé par la patrouille. Nous apprenons, à la mi-mars 2026, que, cité à plusieurs reprises dans les documents liés à Jeffrey Epstein[8], le diplomate français Fabrice Aidan est écarté par le groupe énergétique Engie. L’entreprise annonce avoir mis fin à ses fonctions après l’avoir suspendu dans un premier temps[9]. Nous en sommes là. La suite au prochain numéro. Quelle surprise nous réserve l’avenir ?

Une chose est certaine. Contrairement à ce que prétend aujourd’hui, avec une parfaite mauvaise foi et une morgue assumée avec son simulacre d’indignation, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, le Quai d’Orsay ne pouvait pas ne pas être au courant de tous ces signaux forts et faibles convergents qui lui parvenaient de toutes parts depuis 2013 (autres départements ministériels, communauté du renseignement et médias). Quand le vent change, la girouette tourne. Une question découle de la précédente, celle des véritables raisons de l’inertie patente et coupable de toutes ces administrations dites régaliennes et de leur éventuelle responsabilité dans ce qui apparait de plus en plus au grand jour comme un authentique scandale d’État avec les révélations à jet continu de l’affaire Epstein[10]Pourquoi un silence aussi assourdissant de nos excellences à bicornes et à plumes ?

À lire aussi : TRIBUNE – Le Quai d’Orsay, maison de tolérance ? 

Des questions lancinantes restées au placard à balais 

Une chose est évidente. Les questions laissées sans réponse se multiplient au fil du temps et interpellent/inquiètent plusieurs administrations françaises qu’il s’agisse des Ministères de la Justice, de l’Intérieur et, bien évidemment, des Affaires étrangères sur la gestion du cas du diplomate Fabrice Aidan, récemment pris dans les méandres de l’affaire Epstein.

Pourquoi une telle chape de plomb de tous les ministres des Affaires étrangères qui se succèdent depuis 2013 (date de l’exfiltration de New York de l’intéressé) à 2026 (date des révélations des « Epstein Files » par la presse) ? Ces hauts personnages sont-ils idiots ou bien jouent-ils les idiots ? Si oui, pour quelles raisons non avouables se livrent-ils à ce jeu stupide du je ne savais pas qui finira bien par s’éventer ? Si non, avaient-ils des preuves que l’affaire Aidan n’était qu’un vulgaire montage et c’est pour cela que Fabrice Aidan n’a pas été inquiété ? Pourquoi, ne l’ont-ils pas dit dès le départ ? Les choses auraient été plus claires. Jeter une tête à la foule montre souvent la volonté de calmer la colère du moment tout en comptant ne rien changer aux pratiques anciennes. Il faut que tout change pour que rien ne change !

Pourquoi tous les hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay (et ils sont nombreux), qui ont eu à connaître de cette affaire sensible depuis 2013, se murent-ils dans un silence assourdissant et n’ont pas cru bon de saisir le procureur de la République de Paris au titre de l’article 40 du code de procédure pénale ? Ils n’hésitent parfois pas à le faire sur ordre de la hiérarchie pour salir des innocents et fermer les yeux sur le recasage de copains et de coquins. Qui leur a donné instruction, injonction de faire silence dans les rangs alors que l’ouvrage de Vincent Jauvert datant de 2016 évoque le cas « d’un pédophile impuni », ouvrage dont ils ne peuvent ignorer l’existence tant il circule ostensiblement dans les couloirs de cette Maison de tolérance et fait scandale ?[11] Pourquoi, ce prétendu journaliste d’investigation – surnommé dédaigneusement l’Inspecteur Javert – n’a-t-il pas été poursuivi en diffamation par le Ministère des Affaires étrangères qui aurait dû aussitôt réclamer la saisie de son ouvrage aux relents malsains de délation comme les suivants ?[12]

Pourquoi, jusqu’au jour d’aujourd’hui, nos diplomates en charge du dossier se refusent-ils à préciser le statut exact de Fabrice Aidan durant toutes ses affectations successives : ONU, Banque Rotschild, UNESCO (conseiller de la directrice générale), Engie (et non Enedis comme indiqué par erreur dans notre premier papier sur le sujet) et aujourd’hui ? Était-il en position de détachement, de disponibilité et par voie de conséquence, par qui était-il rémunéré (par le Quai d’Orsay ou par son employeur ?) ? Aujourd’hui fait-il l’objet d’une suspension qui est une procédure formelle entourée de garanties pour l’intéressé … en théorie du moins ? Est-il sous le coup d’une procédure disciplinaire administrative et pénale comme semble le dire Jean-Noël Barrot ? Quels sont les motifs mis en avant pour le poursuivre en 2026 alors que rien n’a été fait depuis 2013 ? Une sorte de révélation divine ex post. Jean-Noël Le Tocard aurait-il été touché par la grâce ? Où en est la procédure disciplinaire ? Quid des résultats la réunion de la commission administrative du corps auquel appartient Fabrice Aidan qui a/aurait été convoquée en formation disciplinaire pour donner un avis sur les agissements de l’intéressé, laissant le soin à la haute hiérarchie de le sanctionner si sa culpabilité était démontrée ? 

Pourquoi un informateur anonyme (qui est-il ?) distille-t-il, à dose homéopathique, des informations de plus en plus précises aux médias sur l’inertie de la hiérarchie du Quai d’Orsay à propos du cas Fabrice Aidan, la mettant de plus en plus dans l’embarras ? Quelles sont les motivations de ce corbeau ? Motivations altruistes ou intéressées ? De deux choses l’une. Soit cette personne est une sorte de lanceur d’alerte et elle doit être protégée. Soit elle fait de la diffamation, de la dénonciation calomnieuse et elle doit être poursuivie.

Pourquoi un fonctionnaire qui est poursuivi par le FBI pour des faits graves peut-il se rendre sans problème, par la suite, régulièrement aux États-Unis et avoir ses entrées à l’ambassade des États-Unis à Paris ? Les faits qui lui étaient reprochés au départ, en 2013, n’étaient-ils qu’un écran de fumée ? À qui profitaient-ils ? Le moins que l’on puisse dire est que cela est pour le moins étrange, connaissant la rigueur américaine sur le sujet. Fabrice Aidan ne travaillait-il pas pour les services américains ou pour d’autres honorables correspondants Outre-Atlantique ? Tout est possible en ce bas monde. Toutes ces pistes devraient être explorées par nos folliculaires affublés du titre pompeux de « grands reporters ».

Pourquoi la Justice française, saisie par la DGSI a-t-elle classé l’affaire sans suite ? Sur quelles bases ? L’absence de preuves irréfragables ou des instructions venues de très haut dans la hiérarchie de la Place Vendôme ? Une chose est certaine. Le parquet peut faire l’objet d’amicales pressions pour poursuivre ou ne pas poursuivre. Si le voile se lève sur ce mystère, la Justice serait-elle disposée, enfin, à nettoyer de fond en comble les écuries d’Augias, quoi qu’il en coûte ? Comment réagirait-alors l’institution Quai d’Orsay ? Ferait-elle bloc ou lâcherait-elle les coupables pour ne pas être souillée par la fange de l’affaire Epstein ?

Et, cette liste de questions dérangeantes est loin d’être exhaustive … malheureusement pour une France si prompte à faire la leçon aux mécréants et autres damnés de la Terre. L’absurde révèle la relativité des choses. Maison des droits de l’homme auto-proclamée, le Quai d’Orsay ferait mieux de se taire compte tenu de ses errements répétés et récents [13]qui en font une Maison assumée de la violation du droit de la Fonction publique. Une fois encore, une Maison close, une Maison de tolérance. Quid des Colom et Lortholary mentionnés dans les « Epstein Files » ?[14] Sont-ils innocents et cela doit être dit à haute et intelligible voix ou bien sont-ils coupables et doivent être poursuivis ? Nous baignons, une fois de plus, dans l’opacité diplomatique la plus totale dans un Ministère qui se pique de transparence. À titre anecdotique, la liste des postes devant se libérer dans le futur porte le nom de « Transparence » au Quai d’Orsay. Comique non quand l’on sait que les postes les plus en vue sont attribués hors transparence par des chemins de traverse qui ont pour nom réseautage et copinage. Par dérision, certains mauvais esprits qualifient la « Transparence » « d’opaque ». 

On l’aura compris. L’affaire Fabrice Aidan est loin d’être aussi claire et simple qu’on veut bien nous le dire. Quels secrets compromettants pour certain(e)s, certains cercles germanopratins et bien d’autres recèle-t-elle ? Qui met-elle sous pression ? Qui a intérêt à ce que l’affaire soit enterrée ? Peut-être connaitrons-nous la vérité un jour prochain ? À quand, la réunion d’une commission d’enquête parlementaire sur ce véritable scandale d’État[15] dans la patrie des droits de l’homme et des farces et attrapes pour connaître, enfin, le fin mot de l’histoire ?[16] Il faut toujours nommer les choses surtout les plus désagréables pour la défense de l’intérêt général même si cela n’est pas du goût de la bien-pensance au sein du corps diplomatique français mais aussi aux échelons les plus élevés de l’État. Souvenons-nous que le réel finit toujours par s’imposer !

Le réveil des consciences ou les illusions retrouvées ? 

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Cette citation célèbre de Rabelais pourrait s’appliquer à la pratique habituelle du Quai d’Orsay pour se transformer en « Diplomatie sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Et ceci à la condition expresse que la fine fleur de la diplomatie française ait une âme et qu’elle ne l’ait pas vendue aux Princes qui nous gouvernent pour une promotion (rapide), une affectation (élogieuse) ou/et une décoration (prestigieuse). Nous n’en sommes pas là, le conformisme de la pensée étant de mise dans la Maison des bords de Seine. L’affaire Aidan constitue le révélateur de la faillite morale d’une organisation tant la réponse à la question posée dérange. Reconnaître la dérive de l’intéressé reviendrait aussi à confesser les multiples fautes lourdes d’une institution ainsi que sa responsabilité morale, déontologique, administrative et pénale. Or, l’Histoire de cette Vieille Dame, est rythmée par les regards poliment détournés du corps des délits. Nous ne prétendons pas détenir une quelconque vérité révélée. Nous revendiquons seulement le droit de mettre en lumière les liaisons dangereuses du Quai d’Orsay. Il le vaut bien …

À lire aussi : ANALYSE – La vraie nature des relations tuniso-algériennes depuis les indépendances


Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Jean Daspry, Le Quai d’Orsay, maison de tolérance ?www.lediplomate.media , 12 février 2026. 

[2] Maël Jouan, Pédopornographie, harcèlement, fonctionnaires « intouchables » … Au Quai d’Orsay, silence, on étouffe www.marianne.net , 29 mars 2026.

[3] Jérôme Leffiliâtre/Corine Lesueur/Ivanne Trippenbach, Olivier Colom, un ex-diplomate au cœur des « Epstein Files », Le Monde, 15-16 février 2026, p. 4.

[4] Jacques Baeyens, Étranges affaires étrangères, Fayard, 1978.

[5] Fabrice Arfi/Ellen Salvi, La DGSI avait alerté la justice sur Fabrice Aidan, sous influence de Jeffrey Epsteinwww.mediapart.fr , 22 février 2026.

[6] Affaire Epstein : la Banque Edmond de Rotschild perquisitionnée à Paris dans le cadre de l’enquête contre le diplomate Fabrice Aidan, www.valeursactuelles.com , 24 mars 2026.

[7] Elodie Guéguen (cellule investigation de Radio France), Quand Jeffrey Epstein se pose en médiateur entre la Banque Edmond de Rohschild et le diplomate français Fabrice Aidan, www.radiofrance.fr , 28 février 2026.

[8] Frédéric Ploquin, Epstein. Les secrets de la filière française, éditions du Nouveau Monde, 2026.

[9] Affaire Epstein : Engie met fin aux fonctions du diplomate français Fabrice Aidan cité dans les documents, www.valeursactuelles.com , 16 mars 2026.

[10] F. R.-G/E. Sa., Affaire Epstein : la « grand-mère » écrit au proc, Le Canard enchaîné, 18 mars 2026, p. 4.

[11] Vincent Jauvert, La face cachée du Quai d’Orsay. Enquête sur un ministère à la dérive, Robert Laffont, 2016, pp. 33-34-35.

[12] Vincent Jauvert, Kremlin confidentiel, Albin Michel, 2026.

[13] Mael Jouan, Le Quai d’Orsay a entravé une enquête pour crimes contre l’humanité au Gabonwww.marianne.net , 5 mars 2026.

[14] Éric Fassin, Epstein, en affichant ses transgressions, s’affirmait au-dessus des lois, Le Monde, 15-16 mars 2026, p. 27.

[15] Jérôme Leffiliâtre/Ivanne Trippenbach/Vincent Nouvet/Stéphanie Pierre, Au 22, avenue Foch, les vies parisiennes de Jeffrey Epstein, Le Monde, 12 mars 2026, pp. 22-23.

[16] Affaire Epstein : seize sénateurs français demandent une commission d’enquête, www.bvoltaire.fr , 6 mars 2026.


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