TRIBUNE – Quand le Prince revient par les égouts

Par SAR le Prince Joachim Murat
Le juge italien Roberto Scarpinato nous prévient : la mafia n’est plus seulement dans les bas-fonds. Elle monte les escaliers du pouvoir.
Dix ans après, le livre de Roberto Scarpinato mérite d’être relu. Non par goût des commémorations, mais parce que la démocratie libérale semble avoir rattrapé, avec un zèle inquiétant, les intuitions les plus sombres de l’ancien magistrat anti-mafia. Le Retour du Prince n’a rien perdu de sa force, il a simplement changé de statut : ce qui était hier un avertissement italien ressemble aujourd’hui à un diagnostic mondial.
Compagnon de route judiciaire de cette génération italienne dont Falcone et Borsellino furent les martyrs, Scarpinato ne nous parle pas seulement de Palerme, de Cosa Nostra, de procès et de sang. Il nous parle du pouvoir. De son double fond. De son arrière-boutique. De ce moment inquiétant où la criminalité cesse de se cacher dans les marges pour apprendre à porter costume sombre, sourire de télévision et langage de communicant.
Son intuition est simple et terrible : la mafia n’est pas seulement une organisation criminelle. Elle est une méthode. Une manière de tenir les hommes par la peur, l’argent, la dépendance, le silence. Une technique de pouvoir où la loi sert de décor, la violence de ponctuation, et la corruption de grammaire. C’est cela, le retour du Prince : non pas le souverain de Machiavel, grand, tragique, solitaire, mais son cousin dégénéré, le Prince des coulisses, celui qui ne règne pas par la grandeur mais par le chantage.
La France aurait tort de lire Scarpinato avec cette condescendance polie que nous réservons volontiers aux tragédies italiennes. Nous avons parfois ce travers délicieux de croire que Naples commence à Menton et que Palerme est une maladie méridionale. Erreur. Le crime organisé ne connaît plus les cartes postales. Il a compris la mondialisation mieux que beaucoup de ministères. Il circule par les ports, les sociétés-écrans, les cryptomonnaies, les circuits de blanchiment, les marchés publics, les clientèles locales, les complicités administratives, les intimidations ordinaires. Il n’a pas besoin de prendre l’État d’assaut : il lui suffit de l’infiltrer par fatigue, par lâcheté, par intérêt ou par distraction.
Car voici l’autre allié du système mafieux : notre somnolence.
Pendant que les réseaux sociaux organisent la colère en rafales de quinze secondes, pendant que les plateformes nous administrent notre ration quotidienne de séries, pendant que chacun cultive son petit royaume d’indignation privée, les puissances sérieuses avancent. La corruption adore le bruit. Elle prospère dans l’attention fragmentée. Le citoyen qui ne lit plus les décisions de justice, qui ne suit plus les commissions d’enquête, qui ne sait plus distinguer une enquête d’une rumeur, devient le sujet idéal du Prince moderne : distrait, nerveux, moralement épuisé, politiquement disponible.
Les municipales françaises de 2026 ont donné à cette inquiétude un visage très concret. Dans le nord de Paris, les résultats électoraux ont montré une chose simple : les quartiers où les riverains dénoncent depuis des années les trafics, les commerces illicites, l’insécurité et l’abandon de l’espace public ne sont plus des marges folkloriques de la capitale, mais des lieux où se joue désormais une part du contrat républicain.
En Seine Saint Denis le narcotrafic a hanté l’atmosphère des élections municipales. À Saint Denis, La Courneuve, Aubervilliers, Sevran les résultats électoraux dessinent une carte politique de la pression. Dans ces communes populaires, le narcotrafic n’est plus seulement un sujet de police : il devient un climat électoral, une puissance d’intimidation diffuse, une économie parallèle, parfois une autorité de substitution.
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Marseille offre, elle, le cas d’école français. Dans une ville décrite par des magistrats comme une « narcoville », où le narcotrafic est présenté comme un défi à l’État de droit et à la stabilité républicaine, le scrutin municipal n’a pas seulement opposé des programmes urbains : il a mis en scène la question centrale de savoir qui tient vraiment la ville.
C’est cela, le retour moderne du Prince criminel : il n’a pas besoin de se présenter aux élections. Il lui suffit de rendre certains quartiers ingouvernables, certains élus prudents, certains habitants résignés, certains témoins muets. La Commission nationale des comptes de campagne elle-même avait alerté, avant les municipales, sur les risques d’ingérence liés au narcotrafic, jugeant cette menace plus préoccupante encore que certaines ingérences étrangères : argent liquide, cryptomonnaies, financement occulte, pression communautaire, influence indirecte.
C’est ici que la question du parquet indépendant devient centrale. On peut multiplier les lois, créer des offices, durcir les peines, annoncer des plans, convoquer des conférences de presse. Tout cela est utile, parfois nécessaire. Mais si le ministère public reste structurellement lié à l’exécutif, si les carrières, les nominations, les équilibres hiérarchiques demeurent sous l’ombre portée du pouvoir politique, alors la République conserve une faiblesse dans son blindage. La France a déjà interdit les instructions individuelles du garde des Sceaux. Très bien. Mais ce n’est pas suffisant. Dans la lutte contre la haute corruption, contre les collusions politico-économiques, contre la criminalité organisée qui touche aux sphères d’influence, l’apparence d’indépendance compte presque autant que l’indépendance elle-même. Un parquet soupçonné d’être tenu est déjà un parquet affaibli.
L’Italie, qui a payé son savoir au prix du sang, a compris qu’une justice antimafia sans autonomie réelle est une armée dont on aurait confié les munitions à l’ennemi. Falcone et Borsellino sont morts parce qu’ils avaient compris que la mafia de terrain n’était que la pointe visible d’une alliance plus large : argent sale, protections politiques, relais institutionnels, notables rassurants. Scarpinato reprend ce fil. Il nous dit : regardez plus haut. La main qui tire n’est pas toujours celle qui décide.
L’histoire, ici, peut nous aider. Joachim Murat, roi de Naples, affronta dans son royaume les violences du brigandage, notamment dans ces Calabres où l’autorité de l’État se heurtait aux fidélités locales, aux bandes armées, aux intérêts claniques. Murat comprit qu’un État qui tolère des pouvoirs armés parallèles cesse d’être un État. La souveraineté n’est pas un discours, c’est la capacité concrète de garantir que nul ne fasse sa loi contre la loi commune.
Aujourd’hui il nous faut un sursaut citoyen, il nous faut une volonté froide, civique, nationale pour protéger les magistrats, libérer le parquet de toute suspicion de dépendance politique, suivre l’argent, frapper les patrimoines criminels, défendre les lanceurs d’alerte, refuser la complaisance mondaine envers les puissants compromis, enseigner à nouveau que la République n’est pas une prestation de service mais une discipline collective.
La mafiosisation du monde ne triomphe pas seulement quand les criminels gagnent. Elle triomphe quand les honnêtes gens renoncent, quand les citoyens se retirent, quand les élites s’arrangent, quand les institutions font semblant. Scarpinato nous met devant une alternative simple : ou bien la loi demeure le langage commun des hommes libres, ou bien elle devient le rideau de théâtre derrière lequel le Prince revient, non plus à cheval, mais par les égouts.
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