DÉCRYPTAGE – L’Ukraine dans le piège de l’usure

DÉCRYPTAGE – L’Ukraine dans le piège de l’usure

lediplomate.media — imprimé le 09/06/2026
Ukraine dans le piège de l’usure
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La guerre qui ne cherche plus la victoire rapide

La guerre en Ukraine est entrée dans une phase où le mouvement compte moins que la durée. Les offensives spectaculaires, les percées profondes, les grandes manœuvres blindées appartiennent désormais davantage aux cartes d’état-major qu’à la réalité quotidienne du front. Ce qui domine aujourd’hui, c’est une guerre de corrosion lente, méthodique, presque industrielle, dans laquelle chaque camp tente d’user l’autre plus vite qu’il ne s’épuise lui-même.

L’attaque russe menée dans la nuit du 1er au 2 juin 2026, avec 73 missiles et 656 drones, ne constitue pas en soi un record dans ce conflit. Elle reste inférieure à celle du 14 mai, lorsque plus de 1 500 vecteurs de différents types avaient été employés. Mais l’essentiel n’est pas seulement dans le volume. Il réside dans la répétition, dans la cadence, dans la capacité de Moscou à organiser des frappes rapprochées, massives, coordonnées, pensées non comme des épisodes isolés, mais comme les fragments d’une campagne de longue haleine.

Depuis le printemps 2026, la Russie semble avoir structuré une mécanique d’attaque fondée sur l’accumulation de moyens hétérogènes : drones Shahed, missiles classiques, missiles hypersoniques Kinzhal, Zircon et Oreshnik. L’objectif n’est pas seulement de frapper, mais de saturer. Saturer les radars, les batteries antiaériennes, les stocks de missiles intercepteurs, les nerfs de la défense ukrainienne. Volodymyr Zelensky lui-même avait souligné, après les grandes frappes de mai, que Moscou avait accumulé drones et missiles avant de les engager de manière synchronisée pour donner à l’attaque une portée maximale.

La destruction méthodique de la profondeur ukrainienne

Le message transmis par Sergueï Lavrov à Marco Rubio sur le lancement d’une campagne de frappes systématiques contre les infrastructures militaires et industrielles ukrainiennes confirme cette logique. La Russie ne se contente pas de répondre ponctuellement aux opérations ukrainiennes. Elle cherche à installer une pression durable sur la profondeur stratégique de Kyiv.

Les réseaux électriques, les nœuds ferroviaires, les capacités de production, les dépôts, les centres logistiques et les infrastructures duales deviennent les cibles d’une guerre où la destruction du potentiel compte autant que la conquête du terrain. Il ne s’agit plus seulement de prendre une localité, mais de rendre plus difficile l’approvisionnement, la réparation, le déplacement des troupes, la reconstitution des réserves, la continuité industrielle et énergétique du pays.

Cette stratégie n’exclut pas les frappes plus visibles, plus politiques, destinées à produire un effet psychologique ou symbolique. Les attaques contre des objectifs militaires situés à Kyiv ou dans ses environs s’inscrivent dans cette dimension. Elles servent aussi de réponse à ce que Moscou présente comme des provocations occidentales ou des frappes ukrainiennes contre des infrastructures civiles russes, comme dans le cas du dortoir de Starobilsk.

Mais derrière ces épisodes, la logique principale reste celle de l’usure. Moscou ne cherche pas seulement à punir. Elle cherche à diminuer progressivement la capacité de résistance de l’Ukraine.

Le front terrestre sous la dictature des drones

Sur le terrain, une transformation plus profonde encore s’est imposée : la guerre conventionnelle a été bouleversée par l’omniprésence des drones. Les drones FPV, pilotés en vision directe grâce à un système de caméra et de lunettes de contrôle, sont devenus l’un des principaux instruments de destruction. Selon les estimations citées sur le front, ils seraient responsables d’environ 70 % des pertes des deux côtés.

Cette donnée change tout. Le char, qui fut pendant un siècle le symbole de la guerre terrestre moderne, ne peut plus évoluer librement en terrain découvert. Un commandant ukrainien de la 127e brigade de Kharkiv l’a résumé brutalement : les chars ne s’aventurent plus à découvert, car ils sont immédiatement percés, suivis, frappés par les drones FPV.

Une zone de mort s’étend désormais sur environ vingt kilomètres au-delà de la ligne de contact. Dans cet espace, chaque déplacement devient un pari. Un véhicule, un groupe de fantassins, un poste de tir, une équipe de ravitaillement peuvent être détectés et détruits en quelques secondes. Les soldats continuent à combattre, souvent en petits groupes, parfois isolés, avec le soutien de l’artillerie, mais dans un environnement où l’exposition est devenue presque suicidaire.

Chasser les pilotes plutôt que les fantassins

Cette réalité a produit une nouvelle priorité tactique : il devient parfois plus rentable de traquer les opérateurs de drones que d’affronter directement les soldats ennemis. Le pilote de drone FPV agit souvent à plusieurs kilomètres de la première ligne, mais il laisse des traces. Les émissions radio du drone et de son système de contrôle peuvent être détectées, localisées, croisées avec d’autres signaux. Une fois repéré, l’opérateur devient une cible de grande valeur.

Russie et Ukraine ont toutes deux développé cette capacité. Les pilotes de drones sont désormais frappés par missiles, bombes guidées, artillerie ou drones kamikazes. La guerre électronique et la chasse aux émissions électromagnétiques sont devenues aussi importantes que l’assaut d’infanterie.

Cependant, cette supériorité provisoire est déjà contestée par l’apparition de drones FPV à fibre optique. Ces appareils, reliés par câble, n’émettent pas de signal radio exploitable de la même manière. Ils réduisent donc la vulnérabilité de l’opérateur à la détection électronique. Cela ouvre un nouveau cycle d’adaptation : chaque innovation appelle sa contre-mesure, chaque avantage technique se dégrade dès que l’adversaire apprend à le neutraliser.

Le résultat est un blocage brutal. Les avancées se comptent en centaines de mètres, parfois moins. Les pertes sont élevées, les gains limités, et la supériorité technologique ne dure jamais longtemps.

Vovchansk, symbole d’un front qui consume les forces

La ville de Vovchansk, dans la région de Kharkiv, illustre cette guerre d’attrition. Depuis mai 2024, lorsque les forces russes ont ouvert un nouvel axe offensif au nord d’un territoire repris par l’Ukraine à l’automne 2022, ce secteur absorbe des moyens considérables des deux camps sans produire, pour l’instant, de basculement décisif.

Vovchansk est ainsi devenue une sorte de Bakhmut du front septentrional : une ville dont la valeur militaire immédiate ne suffit pas à expliquer l’ampleur des sacrifices, mais dont la fonction stratégique est ailleurs. Pour Moscou, maintenir la pression dans la région de Kharkiv oblige Kyiv à conserver des forces importantes dans le nord-est. Ces unités ne peuvent donc pas être redéployées ailleurs, notamment sur l’axe principal du Donbass.

La Russie ne cherche pas nécessairement, dans l’immédiat, à reprendre Kharkiv. Une telle opération serait extrêmement coûteuse. Mais l’hypothèse garde une valeur politique et symbolique énorme, tout comme celle d’Odessa. Kharkiv représenterait, pour Moscou, bien plus qu’un objectif tactique : ce serait une victoire psychologique, historique, presque identitaire. Pourtant, dans les conditions actuelles, une telle opération reste incertaine, risquée, difficile à inscrire dans un calendrier réaliste.

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Une stratégie russe fondée sur le temps

La combinaison entre frappes dans la profondeur, pression sur Kharkiv, usage massif des drones et destruction progressive des infrastructures dessine une stratégie russe orientée moins vers l’espace que vers le temps. Moscou ne cherche pas forcément à obtenir une victoire rapide. Elle cherche à rendre la guerre de plus en plus lourde pour l’Ukraine.

Le raisonnement est simple : si l’armée ukrainienne ne peut être brisée par une percée décisive, elle peut être affaiblie par la répétition des pertes humaines, la destruction de l’énergie, l’usure de la défense aérienne, l’épuisement industriel, la raréfaction des moyens occidentaux et la fatigue politique des alliés.

Cette guerre devient donc une épreuve d’endurance. Qui peut produire plus longtemps ? Qui peut remplacer les hommes, les drones, les missiles, les blindés, les systèmes antiaériens ? Qui peut supporter le coût social et politique d’une guerre sans horizon clair ?

Sur ce terrain, le temps tend à favoriser Moscou. La Russie dispose d’une profondeur stratégique, d’une capacité industrielle réorientée vers l’effort militaire, d’une population plus nombreuse et d’un pouvoir politique capable d’imposer la durée. Cela ne signifie pas que la victoire russe soit automatique. Mais cela signifie que Kyiv doit lutter non seulement contre l’armée russe, mais aussi contre la fatigue du temps.

La riposte ukrainienne et la guerre portée en Russie

L’Ukraine répond selon la même logique. Dans la nuit de l’attaque russe, 148 drones ukrainiens ont été lancés vers le territoire russe. La frappe contre Leonid Pestrikov à Berdiansk et les attaques contre quinze raffineries russes au cours des cinq premiers mois de 2026 montrent que Kyiv cherche également à étendre la guerre à la profondeur adverse.

La stratégie ukrainienne vise à perturber la logistique russe, à réduire les revenus énergétiques, à frapper les infrastructures critiques, à démontrer que la Russie n’est pas à l’abri. C’est une manière de compenser l’infériorité en masse par l’intelligence opérationnelle, la mobilité des drones et la capacité de choisir des cibles sensibles.

Mais là encore, l’enjeu n’est pas seulement militaire. Il est politique. L’Ukraine doit montrer à ses alliés qu’elle reste capable de frapper, d’innover, de résister, de rendre la guerre coûteuse pour Moscou. Car dans une guerre d’usure, la perception internationale devient une ressource stratégique. Une armée qui semble encore agir obtient plus facilement des armes, des crédits, des garanties. Une armée perçue comme condamnée voit son soutien s’éroder.

Le risque d’une guerre sans sortie

Le paradoxe est que les deux camps semblent désormais prisonniers d’une logique similaire. La Russie pense pouvoir tenir plus longtemps que l’Ukraine. L’Ukraine pense pouvoir infliger suffisamment de coûts à la Russie pour empêcher Moscou d’imposer sa paix. Chacun parie sur la fatigue de l’autre.

Mais les guerres d’usure ont une limite. Elles ne s’arrêtent pas toujours parce qu’un camp est militairement détruit. Elles s’arrêtent parfois parce que la société ne suit plus, parce que les stocks s’épuisent, parce que les alliances se fissurent, parce que l’économie ne supporte plus l’effort, ou parce qu’un événement extérieur modifie brutalement le rapport de force.

La guerre en Ukraine est donc entrée dans sa phase la plus dangereuse : celle où l’absence de décision militaire prolonge indéfiniment la destruction. Plus personne ne peut avancer vite. Mais personne ne peut encore reculer sans perdre la face. Et dans cet entre-deux, les missiles, les drones, les raffineries, les centrales, les ponts, les dépôts et les hommes deviennent les pièces consommables d’un conflit qui ne cherche plus seulement à vaincre, mais à durer plus longtemps que l’adversaire.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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