TRIBUNE – Regarder la guerre en face : une lucidité nécessaire, mais inconfortable

TRIBUNE – Regarder la guerre en face : une lucidité nécessaire, mais inconfortable

lediplomate.media — imprimé le 06/05/2026
Regarder la guerre en face
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par David Saforcada

Parler de guerre en Europe, au XXIᵉ siècle, a longtemps semblé déplacé, presque anachronique. Comme si l’histoire avait tranché en faveur d’une paix durable, garantie par le progrès, le droit et l’interdépendance économique. Pourtant, cette illusion s’est fissurée et avec elle, une certitude implicite : celle que la guerre appartenait définitivement au passé.

C’est précisément cette illusion que certains responsables militaires, à commencer par le général François Lecointre, invitent à déconstruire. Non pas par goût du catastrophisme, ni pour préparer les esprits à l’inévitable mais pour réintroduire une forme de lucidité devenue rare, la guerre n’a jamais disparu. Nous avons simplement cessé de vouloir la regarder.

Car le véritable enjeu n’est pas seulement militaire, il est d’abord culturel, presque philosophique. Nos sociétés, façonnées par des décennies de paix relative, ont progressivement évacué la violence de leur horizon mental. La guerre est devenue une abstraction, reléguée à des conflits lointains ou à des représentations médiatiques aseptisées. Elle est perçue comme technologique, précise, presque maîtrisée. En un mot, irréelle. Or la guerre réelle est tout l’inverse. Elle est chaotique, brutale, profondément humaine dans ce qu’elle a de plus tragique. Elle implique des pertes, des dilemmes moraux, des décisions impossibles. Elle exige des sacrifices que peu de sociétés contemporaines semblent prêtes à envisager et c’est précisément là que réside le cœur du problème.

Peut-on être prêt à la guerre sans accepter ce qu’elle est vraiment ? Peut-on prétendre s’y préparer en continuant à en nier la nature profonde ? La réponse est non. Une armée, aussi moderne et performante soit-elle, ne suffit pas. La guerre engage une nation tout entière, ses ressources, son économie, sa cohésion, mais surtout sa volonté.

Or cette volonté ne se décrète pas dans l’urgence. Elle se construit dans le temps long, par une forme de pédagogie collective. Non pas pour habituer les esprits à la violence mais pour éviter le choc du réel le jour où celui-ci s’impose. Refuser de penser la guerre, c’est prendre le risque de la subir sans y être préparé, ni matériellement, ni moralement.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Europe en état de choc : Quand le général Mandon prépare la France à “perdre ses enfants”(S’ouvre dans un nouvel onglet)

C’est pourquoi, au-delà des débats récurrents sur un éventuel service militaire universel, la véritable priorité est ailleurs, dans la reconstruction d’un lien vivant, constant et assumé entre l’armée et la nation. Pendant longtemps, ce lien allait de soi. Il était incarné, quotidien, presque banal. Il s’est progressivement distendu au rythme de la professionnalisation des armées et de l’éloignement des conflits. Le résultat est paradoxal, une armée reconnue, respectée, mais de plus en plus éloignée du corps social. Or une armée que l’on admire de loin est aussi une armée que l’on comprend mal. Et ce que l’on comprend mal, on a du mal à le soutenir pleinement lorsque les circonstances l’exigent.

Recréer ce lien ne signifie pas militariser la société, il s’agit au contraire de rétablir une circulation de connaissances, d’expériences, de responsabilités partagées. Cela peut passer par de multiples formes, réserves opérationnelles renforcées, service civique élargi, sensibilisation aux enjeux de défense, présence accrue des militaires dans l’espace public mais l’essentiel est ailleurs, faire en sorte que la défense ne soit plus perçue comme une affaire de spécialistes.

Comme le rappelle avec force le colonel Michel Goya dans son ouvrage Le Temps des guépards, cette distance est d’autant plus problématique qu’elle repose sur un malentendu profond, la France n’a jamais cessé de faire la guerre. Depuis la fin de la guerre d’Algérie, les soldats français ont été engagés en permanence sur des théâtres extérieurs. Plus de six cents d’entre eux y ont laissé la vie, et plusieurs centaines ont été blessés, dans leur chair comme dans leur esprit. Autrement dit, la guerre n’a pas disparu, elle a simplement été tenue à distance du regard des citoyens. Elle est devenue une réalité portée par une minorité, les militaires, pendant que la majorité pouvait continuer à vivre dans l’illusion de la paix.

Ce décalage n’est pas sans conséquence. Il fragilise le lien de solidarité nationale, il invisibilise le sacrifice, et il entretient une forme d’incompréhension mutuelle entre ceux qui combattent et ceux au nom desquels ils combattent. Il ne s’agit donc pas seulement de préparer l’avenir, mais aussi de reconnaître le présent et le passé récent. Reconnaître que la guerre a déjà un coût humain, réel, tangible. Reconnaître que certains ont déjà payé le prix que d’autres peinent encore à envisager.

Cette exigence de lucidité est inconfortable. Elle heurte nos habitudes, nos certitudes, notre désir de stabilité. Mais elle est sans doute le prix à payer pour rester maîtres de notre destin car au fond, la question n’est pas de savoir si nous voulons la guerre. Personne ne la souhaite. La vraie question est de savoir si nous sommes capables d’en affronter la réalité, si elle devait s’imposer à nous. Et aujourd’hui, la réponse reste incertaine.

À lire aussi : ANALYSE – Il est évident que les dirigeants occidentaux se préparent à la guerre. Mais contre la Russie ou la Chine ?


Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


#guerreenEurope, #conflitEurope, #defensenationale, #armeefrancaise, #strategie, #geopolitique, #menacemilitaire, #preparationguerre, #nation, #securite, #conflitmondial, #analysepolitique, #lucidite, #militaire, #resilience, #strategieglobale, #armeenation, #defenseeuropeenne, #criseinternationale, #consciencecollective, #risqueguerre, #strategiefrance, #menacegeopolitique, #soldats, #engagementmilitaire, #conflitarme, #visionstrategique, #culturedefense, #guerremoderne, #armeeprofessionnelle, #opinionpublique, #puissance, #etatnation, #doctrinemilitaire, #preparationnationale, #securiteeurope, #enjeuxstrategiques, #realisme, #menacesglobales, #analysestrategique

Retour en haut